La fuite des cerveaux est le mouvement de professionnels de divers domaines qui laissent leurs pays d’origine pour s’établir à des pays d’accueil qui leur promettent de meilleures conditions de vie. Depuis plusieurs années, Haïti occupe la tête du peloton des sociétés victimes de la fuite massive de cerveaux et de capitaux. La Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement (CNUCED) estime que parmi les Haïtiens les mieux formés, plus de huit sur dix résident à l’étranger. Cette fuite se situe amplement au-dessus du seuil « optimal » de 5% à 10% soutenu par des analyses sur la migration des travailleurs qualifiés (Docquier, 2006). Puisqu’une société ne vaut que par la qualité de ses ressources humaines, la fuite inversée des cerveaux ne se dresserait-elle pas comme une planche de salut pour remettre Haïti sur les rails du développement ? De toute évidence, des conditions préalables sont requises pour favoriser la rétention des cadres compétents et parallèlement stimuler un retour temporaire ou permanent de la diaspora qualifiée.
Mardi 8 novembre 2022 ((rezonodwes.com))–
Au cours des trois dernières décennies, la plupart des pays émergents ont mis en œuvre des stratégies d’attraction pour faire revenir leurs professionnels talentueux et hautement qualifiés à leurs pays d’origine (Johnson, 2002). Alors que la fuite inversée des cerveaux semble prometteuse pour contribuer à faciliter l’émergence des pays retardataires sur le sentier de la modernité, ce processus de rééquilibre vers le codéveloppement demeure le cadet du souci sinon un vœu pieux pour les gouvernements des pays les moins avancés. D’une part, les sociétés occidentales sont conscientes de l’effet positif du capital humain dans le processus de l’innovation et de la création de la richesse. Ainsi, ils favorisent l’acquisition de connaissances car c’est le principal atout de l’innovation technologique et de la croissance à long terme. Selon le vœu des institutions qui pilotent les sociétés développées, les politiques publiques doivent s’adapter dans le but de capter des personnes qualifiées de partout dans le monde par l’entremise de diverses incitations. Par exemple, au début des années 2000, le Canada, l’Allemagne, l’Australie, les États-Unis et le Royaume-Uni ont considérablement propulsé leurs programmes de migration sélective (Kapur et Mchale, 2005). Ces nations offrent de nombreux avantages susceptibles d’attirer les personnes bien formées qui ont déjà atteint le niveau secondaire et supérieur dans leurs pays de naissance. Parallèlement, les pays du Tiers-Monde ne mesurent pas les conséquences drastiques de pousser leurs ressources humaines à se déplacer en direction d’autres destinations qui leur proposent de meilleures alternatives. C’est alors sans surprise que la plupart des sociétés pauvres restent coincées dans le cercle vicieux de la trappe de sous-développement (sic. Lucas). D’un côté, les pays pauvres souffrent de manque d’infrastructures économiques et sociales ; de l’autre, les ressources humaines dont ils disposent sont de loin insuffisantes pour espérer un impact majeur dans la recherche, l’innovation et le développement. Haïti se révèle un prototype de ces sociétés mal gouvernées et caractérisées par une énorme perte de leurs ressources humaines. L’absence d’une vision sincère à mieux intégrer la diaspora dans les structures du pays constitue un sérieux blocage pour saisir la panoplie d’opportunités économiques et les possibilités de networking qu’offre cette ère de mondialisation.
La migration : un jeu à somme négative pour Haïti
À travers des arbitrages importants au profit d’investissements qualitatifs dans l’éducation, Haïti prépare des médecins, infirmières, éducateurs, économistes, ingénieurs, agronomes, sociologues, etc. Paradoxalement, ce pays en panne d’infrastructures et de ressources humaines essentielles à la construction du développement soutenable rejette ses professionnels qui sont alors contraints de se réfugier aux sociétés industrielles et émergentes. Le Canada, les États-Unis, la République dominicaine, le Chili et le Brésil sont les principaux pays hôtes qui profitent généreusement du capital humain de l’ancienne perle des Antilles par le biais de plans de migration sélective qui ruinent les pays en développement. Quid des centaines de médecins Haïtiens issus de la fameuse coopération Haïtianno-Cubaine lancée à l’aube du nouveau millénaire ? Après avoir prononcé le serment d’Hippocrate « sans hypocrisie », combien parmi ces blouses blanches y sont effectivement mobilisées dans le système médical haïtien ? À ma connaissance, les informations relatives à la mobilité démographique de ces beaux esprits qui fascinaient l’immortel Fidel Castro ne sont pas disponibles. Cependant, il est fort plausible que les statistiques de l’érosion de ces professionnels de la santé excèdent celles de l’exode global des compétences haïtiennes. La précarité de l’environnement sociopolitique couplée des incitations offertes au personnel médical par les sociétés industrialisées pour maîtriser la Covid auraient amplifié la perte pour Haïti dans une filière si stratégique. Dans un système médical d’inefficience – où les dispositifs infrastructurels sont foncièrement en inadéquation avec le savoir et le savoir-faire des médecins – il paraît qu’il ne reste pas beaucoup d’options à ces professionnels compétitifs capables de s’adapter aux défis d’autres nations stables de la région. Quoique l’on ne soit en mesure d’évaluer ce qu’ils en représentent relativement, il y a évidence qu’un nombre de ces boursiers ont signé des contrats en Amérique Latine. Malheureusement, quand c’est de cette manière que des professionnels médicaux quittent leur pays natal pour s’installer à l’extérieur, il s’ensuit à moyen terme un risque d’une hausse des décès dus à certains types de maladies et à long terme une chute de l’espérance de vie du pays d’origine (Bhargava et Docquier, 2006).
Le pillage des ressources humaines des pays sous-développés constitue un cercle vicieux nourri par des enjeux démographiques et des intérêts économiques d’un système capitaliste basé sur la dynamique d’une force de travail de plus en plus pointue. Par exemple, les technopoles sont des gourmandes de l’expertise en codification qu’elles ne détectent pas suffisamment à l’interne. Ainsi, la quête des ressources internationales devient incontournable. N’est-ce pas que les Asiatiques ont envahi la Silicon Valley. Si de telles mobilités sont avantageuses sur le plan individuel, elles peuvent se révéler distorsionnaires au niveau macroéconomique pour la société pourvoyeuse des ressources humaines. Des chercheurs perçoivent cette pratique migratoire sélective comme une nouvelle forme d’exploitation des sociétés avancées qui privent les PMA de leurs personnels qualifiés. En conséquence, en plus des dettes morales et économiques qui hantent les pays développés envers leurs anciennes colonies, l’exploitation du capital humain devrait également alimenter les discussions à une échelle analogue. Des mécanismes de redistribution internationales – tels que la taxe Bhagwati proposée par Bhagwati (1976) – devraient être envisagés en vue de compenser les pays saccagés par le fléau du « Brain Drain ».
Les analyses scientifiques sont quasi-unanimes à avouer une dynamique migratoire asymétrique conçue par de nombreuses sociétés industrielles pour maintenir leur existence dans l’arène de la compétitivité mondiale. En dehors de cette pratique facilitée par la libre circulation géographique des humains, ces sociétés dont la base de la pyramide démographique se rétrécit avec leurs progénitures « pures laines » disparaîtraient de la carte mondiale. À l’opposé, quand des sociétés sont empêtrées dans la mauvaise gouvernance jusqu’à constituer en soi des forces de répulsion pour chasser leurs jeunes et leurs cadres qualifiés, elles ne font que cheminer vers la catastrophe. « Il n’y a de richesse que d’hommes et de femmes ». Haïti est un exemple éloquent d’un système répulsif qui crache sur ses propres atouts. Pour marquer un saut qualitatif vers la trajectoire de l’émergence économique, la société haïtienne est interpellée à mettre en œuvre des projets viables pour mobiliser son « Think Tank » disponible localement et en terre étrangère. Quelques anecdotes de succès notoires de certaines économies émergentes, notamment de l’Asie, peuvent nous persuader du cachet salvateur du « Reverse Brain Drain ».
Fuite de cerveaux inversée, un levier de l’émergence économique
Un capital humain efficace est pour le développement d’un pays ce que le poumon est au corps humain. Un vaste courant de la littérature dont Schultz (1963), Becker (1964), Mincer (1958), Lucas (1998) et Card (1999) soutiennent un effet positif de l’éducation sur le revenu et sur le développement d’une société. Plusieurs réflexions théoriques et empiriques ont penché sur le concept de la « fuite des cerveaux » au cours des deux dernières années (Beine et al., 2008 ; Capuano & Marfouk, 2013 ; Docquier, 2007 ; Docquier et Bhargava, 2006 ; Hugonnier, 2008). Cependant, l’inverse de ce phénomène – la fuite des cerveaux inversée (i.e. le retour temporaire ou permanent de la compétence acquise à l’extérieur) – demeure relativement peu exploré dans la littérature, notamment d’un point de vue empirique. La limite des données en est vraisemblablement la cause. Parmi les rares travaux qui effleurent la fuite de cerveaux inversée, il convient de noter Boudarbat et Connolly (2013) qui constate que le Canada a profité à long terme de la mobilité de ses diplômés en provenance des États-Unis. Kapur et McHale (2005) et Xiang (2003) ont souligné le bon côté de la fuite des cerveaux en mettant en relief les avantages des envois de fonds et du transfert de technologie comme gage de réserve d’intelligence pour le pays d’origine. Un autre courant de pensées souligne l’importance d’un panier de fonds constitué par diverses diasporas pour booster leurs économies locales. Le cas juif initié au cours de la moitié du 20e siècle a certainement fait école. Cependant, les sociétés qui ont bien implémenté les programmes de bons de la diaspora sont des exceptions. C’est le cas de l’Inde qui a adopté cette stratégie au début des années 1990. Gevorkyan (2021) en a relaté les échecs de l’Égypte, l’Ethiopie, la Grèce, l’Indonésie, le Kenya et le Nigéria dus à des obstacles macroéconomiques internes dont des risques de corruption et des problèmes d’environnement financier non-fiables (Voir lien 1). Si des mécanismes d’engagement financier de la diaspora soulèvent du scepticisme quant à leurs effets soutenables, la mobilisation des ressources humaines qualifiées se révèle un vecteur indiscutable dans l’amélioration de nombreux secteurs essentiels.
En dépit des preuves de l’impact positif du talent et de la main d’œuvre qualifié sur le développement, peu de politiques gouvernementales sont mises en œuvre au sein des sociétés sous-développées pour capter leurs cerveaux. La CNUCED rapporte que l’absence de professionnels qualifiés constitue un goulet d’étranglement aux entreprises des PMA, inaptes alors à améliorer leurs produits et leur efficacité. Capuano & Marfouk (2013) impute la méforme et la faible croissance économique des pays africains à l’exode massif de leurs rares compétences vers les pays industrialisés. En effet, la dotation d’un capital humain compétitif détient la vertu expansionniste de rejaillir sur toute la chaîne socioéconomique, au moins à travers des externalités positives. Par exemple, Cadet (2005) explique que la mouvance de retour des Haïtiens au bercail – quoique de seulement 1.1% entre 1960 à 2000 – a favorisé un accroissement de la productivité locale. L’UEH, l’UNIQ et bien d’autres instituts de formation supérieure sont des exemples notoires du bienfait de la fuite inversée des compétences. La plupart des professeurs de l’UEH et des autres centres universitaires qui sont en même temps des cadres des secteurs public et privé ont étudié en Europe, en Amérique latine et en Amérique du Nord. Ils en ont acquis un bagage académique et scientifique substantiel qu’ils transmettent à leur retour à d’autres générations. Les récentes coopérations avec le Taiwan promettent également de doter le pays d’un pool qualitatif de compétences acquises en Asie. Contrairement à des cas asiatiques que nous effleurons ci-après et qui pourraient stimuler des réflexions sur un reflux migratoire de certains groupes spécifiques de la diaspora haïtienne, il n’existe pas en Haïti une vision ancrée dans une politique publique pour retenir ou inciter les mieux qualifiés à offrir leurs services à la mère-patrie.
Au cours des années 1990, les décideurs politiques Chinois ont intensifié une panoplie de politiques publiques incitatives à leurs beaux esprits aiguisés à l’étranger afin de les rapatrier. Concédons que des facteurs sociaux et psychologiques ancrés dans une certaine identité culturelle asiatique sont déterminants au retour de ces fils attachés au Confucianisme. Cependant, le rôle des politiques publiques pèse plus lourd dans la balance. C’est depuis le début des années 1980 que des gouvernements successifs ont initié des programmes structurants pour encourager les étudiants qualifiés à revenir en Chine avec inter alia la promesse de meilleures carrières et d’opportunités économiques alléchantes. Ces mesures incitatives orientées vers la science et la technologie (S&T) telles que « One Hundred », « Open Door » et « One Thousand Talents Plan » ont énormément stimulé l’économie chinoise (Lu & Zhang, 2015 ; Cao et al., 2020). De tels programmes se déclinent en des aides au logement, un salaire et un soutien financier pour la recherche alloués aux Chinois de haut niveau. Le « One Hundred » a été lancé par l’Académie chinoise des sciences au milieu des années 1990 et comptait 716 bénéficiaires en 2002. Le « One Thousand Talents Plan » poursuivait le même objectif. C’est par l’implémentation desdits projets que la Chine a attiré en 2003 plus de dix mille brillants scientifiques chinois à revenir partager – sur une base permanente ou de courte durée – l’expertise acquise à l’étranger. Les avancées induites par le retour des Chinois qualifiés ont été déjà prometteuses au début du millénaire. Par ailleurs, il est clair que ces mouvements de retour se sont intensifiés puisqu’en 2017, parmi 5,2 millions d’étudiants que la Chine envoyait à l’étranger 3,1 millions (soit 83.7% des diplômés) étaient revenus à leur pays d’origine (Cao et al. 2020). Qu’il soit en termes de meilleures publications scientifiques ou des partenariats tissés avec des institutions internationales, l’apport des chercheurs Chinois instruits à l’étranger se révèle plus déterminant que celui des scientifiques locaux (Cao et al., 2020). La vague de retour de la matière grise a créé une concurrence loyale entre les universités chinoises sur plusieurs aspects tels que l’environnement de travail, les salaires et les fonds mobilisés pour la recherche. De tels effets d’entraînement ne font que tirer le niveau social vers le haut.
Dans la même ligne, Song (1997) soutient un changement similaire pour le Taïwan, le Singapour et la Corée du Sud où les décideurs politiques de ces régions asiatiques ont fourni des incitations de retour à leurs diplômés de l’étranger. Ce faisant, ces sociétés ont créé des cadres favorables pour combler chez elles certaines lacunes du développement moderne. Celui-ci table davantage sur l’accumulation de connaissances nouvelles en vue d’innover et d’adopter les technologies de pointe. Ces pays dits émergents comptent parmi les leaders de l’outsourcing (ITO et BPO) qui mobilise autour de cent milliards de dollars par année. Le programme coréen « Brain Pool » établi en 1994 a favorisé un essor de la recherche à l’université avec des effets positifs supplémentaires sur l’industrie qui est contrainte d’utiliser des ingénieurs de profil compétitif dans leurs activités. Cette tendance de courtiser les capacités externes a fini par donner naissance à un double système entre les universités nationales et des universités internationales bien cotées dans les pays développés. Une autre externalité positive de ces échanges est perçue à travers des liens établis entre les universitaires rapatriés avec leurs réseaux à l’étranger. Il en résulte un cercle vertueux qui fait accroître l’innovation et la recherche dans la société. Le taux de croissance des articles copubliés entre des auteurs Chinois et des chercheurs occidentaux en est une preuve (Cao et al. 2020). De nombreux chercheurs vantent les mérites des échanges bénéfiques procurés par le « Brain Circulation ». Chow (2011), Cao (2004), Zweig (2006) et Song (1997) soutiennent que la fuite des cerveaux inversée constitue une bénédiction pour de nombreux pays asiatiques. Parallèlement beaucoup de nations n’arrivent pas à puiser dans les ressources humaines contraintes de fuir le sol natal – en raison de manque de peu d’alternatives et surtout des turbulences politiques – pour se frayer un succès aux économies développées. Les précédentes analyses nous permettent de conclure que le caractère « malédiction » ou « bénédiction » de l’exode des professionnels qualifiés dépend surtout des politiques mises en œuvre par le pays d’origine.
Les Philippines nourrissent également cette concurrence loyale de la fidélisation des ressources humaines locales qui ont connu des percées à des universités et des compagnies d’outre-mer. À travers le Balik Scientist Program (BSP) créé en 1975, le gouvernement philippin envisage de capter l’expertise acquise à l’étranger pour la mobiliser dans le développement du pays d’origine. Dans la perspective de faciliter le processus de « Brain Drain » vers le « Brain Gain », le gouvernement a en outre ratifié en 2018 le « Balik Scientist Act » qui soutient la légalisation du rapatriement des scientifiques, technocrates et techniciens philippins. Grâce à un tel programme, les Philippins hautement qualifiés au sein de la plupart des pays développés ont la possibilité de partager leurs connaissances et de promouvoir le développement innovant, scientifique, agro-industriel et économique au profit de leur pays d’origine. Ils en ont signé des contrats soit à court, moyen ou long terme. Cet effort acharné pour améliorer le système académique et scientifique a contribué à insuffler à des universités philippines une énergie de modernisation apportée par des professeurs et chercheurs de niveau international. De 2007 à 2020, le Balik compte 409 scientifiques de niveau doctorat formés dans une trentaine de pays étrangers qui ont l’attribution de participer à l’enseignement et la recherche à leur pays d’origine. La majorité de ces scientifiques (64 %) qui ont décidé de renvoyer l’ascenseur en mettant leurs connaissances et expériences reconnues à l’étranger au service de leur patrie ont étudié dans le système universitaire américain. Le Japon, l’Australie et le Canada sont respectivement les autres pays importants qui ont formé les scientifiques philippins principalement impliqués aujourd’hui dans le milieu universitaire local. Il s’avère que des pays émergents concilient dans la symbiose leurs ressources internes avec celles provenues des programmes du « Reverse Brain Drain » pour entrer de plein fouet dans la modernité. A contrario, d’autres sociétés nourrissent des polémiques inutiles en fragilisant de telles coopérations mutuellement avantageuses pour les élites internes et externes. Quel est le poids potentiel du processus prometteur de la fuite inversée des cerveaux dans le développement d’Haïti ?
Haïti ne sait pas tirer profit de ses compatriotes au sommet
Dans les domaines scientifiques, artistiques et culturels, Haïti regorge tant au bercail que dans sa diaspora d’une pléiade de personnalités aptes à contribuer à son essor sous de multiples formes. Ils sont plusieurs dignes descendants de Toussaint à fouler les sols prestigieux des plus nobles institutions en Europe et en Amérique. Présidents d’université, maires, gouverneurs, conseillers à la Maison Blanche, acteurs, sportifs, etc. ; une pléiade d’Haïtiens contribuent au bonheur des pays industrialisés qui les accueillent sur tapis rouge en raison de leurs compétences et leur intégrité. Alors que les sociétés modernes partent à la recherche des talents latents partout sur le globe pour les aiguiser, Haïti expulse ses propres diamants ou les rendent chrysocales. Au cours de la dernière décennie, l’acculturation fait rage au sein de notre pays qui s’entête à imiter de nombreuses mœurs perverses de l’Occident. Pourquoi alors le pays est-il si récalcitrant à copier et coller les Best Practice de ces « pays leaders » qui captent et valorisent les ressources humaines peu importe la nationalité ou la teinte épidermique ?
Par leurs histoires émaillées de gloire mais aussi de vicissitudes, Haïti possède des citoyens modèles qui peuvent inspirer les jeunes pour les booster sur la voie du véritable succès. Je vous rapporte ci-après une liste partielle mais assez sélective pour vous persuader de la richesse du capital humain solide dont dispose Haïti sur l’échiquier international.
En juillet 2021, l’ingénieur en structure et en résilience au séisme Reginald DesRoches, né à Port-au-Prince, a été élu président de la prestigieuse Rice University (voir lien 2). Le staff de « Rice University » fait l’éloge de Reggie comme un leader visionnaire, stratégique et bienveillant. Ses collaborateurs témoignent leur reconnaissance envers l’énorme contribution de l’ancien diplômé de la « Berkeley University » dans la croissance des programmes de recherche, particulièrement dans les domaines de la neuro-ingénierie et de la biologie synthétique.
En octobre 2021, l’entrepreneur à succès Frantz Saintellemy (voir lien 3), détenteur d’un postdoc à la MIT, a été nommé chancelier de l’Université de Montréal. Ce philanthrope d’origine haïtienne passionné des technologies de pointe se distingue par son esprit d’initiative et sa capacité à résoudre des problèmes sophistiqués. Doté d’une riche expérience professionnelle à la Silicon Valley, Frantz est président de la LeddarTech, une entreprise de conception de microprocesseurs et de logiciels utilisés dans l’industrie automobile. Président du conseil d’administration du Groupe 3737, Frantz développe des programmes de formation, d’accompagnement, de mentorat et un laboratoire d’innovation au profit de plusieurs centaines de bénéficiaires au Canada.
Depuis plus de deux décennies, Samuel Pierre, ancien étudiant de la Faculté des Sciences-UEH, domine le domaine scientifique au plus haut niveau (Voir liens 4 et 5). Sa vie est auréolée de succès dans une florissante carrière dans les recherches en télécommunications, informatique, réseaux mobiles et formation en ligne. Samuel est auteur et coauteur d’une avalanche de publications scientifiques. Visionnaire, leader et chercheur accompli, le docteur Pierre est à l’origine d’innovations technologiques qui influencent la vie quotidienne des Canadiens et celle du monde entier. Lauréat du prix Fellow d’Ingénieurs Canada en raison de ses trois décennies de travaux extraordinaires, la prestigieuse Médaille d’or d’ingénieurs Canada a été décernée au professeur Pierre en juin 2021. Docteur Pierre a été également couronné en 2009 de la fameuse distinction Chevalier de l’Ordre national du Québec.
Célèbre écrivain prolifique de plus d’une trentaine de romans dont plusieurs à succès, Dany Laferrière a été fièrement admis à l’Académie française en décembre 2013. Digne successeur de Montesquieu et d’Alexandre Dumas Fils au deuxième Fauteuil de l’Académie, Dany épate ses pairs et marque l’Académie Française comme un lion de ses griffes. Sur le chemin de Montesquieu, comme dans sa fameuse pièce « De l’esprit des lois » qui est un éminent héritage mondial qui donne de la matière à la politique et à la bonne gouvernance, Dany gâte les esprits de ses discours poignants qui plaident pour un monde juste et équitable. En février 2019, Dany a accompli un acte immortel, élogieux et digne de nos ancêtres en persuadant ses collègues de la Coupole sur la nécessité d’inscrire le concept VERTIERES dans le dictionnaire français. Vertières, enfin noir sur blanc dans le dictionnaire français représente une victoire magnanime du Noir sur le Blanc. Lequel triomphe culturel devait instiguer les dirigeants Haïtiens à réactiver le débat sur la nécessité de la restitution de la rançon de l’indépendance estimée par Thomas Piketty à plus de 28 milliards de dollars.
Diplomate, animatrice de télévision et journaliste de carrière au Canada, Michaëlle Jean (Voir lien 6) – née à Port-au-Prince et exilée sous le régime de Duvalier – a occupé le poste de gouverneure générale du Canada de septembre 2005 à septembre 2010. À ce titre, la première Noire, haïtienne de souche, était devenue la commandante en chef des Forces armées canadiennes. Soulignons pour les « idiots utiles » qui se croient être les seuls fils authentiques de Dessalines que lors de sa nomination madame Jean détenait la citoyenneté française. Avant son investiture en tant que gouverneur générale, Michaëlle Jean devait renoncer à ce statut européen acquis par le lien matrimonial. À la fin de son gouvernorat, le 1er octobre 2010, Michaëlle Jean a été envoyée spéciale de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) en Haïti. En octobre 2010, elle a été nommée à la présidence du Conseil d’administration de l’Institut québécois des hautes études internationales de l’Université Laval. « Grand Témoin de la Francophonie » au cours des Jeux olympiques d’été 2012, à Londres, madame Jean a été chargée de promouvoir la langue française. Deux ans plus tard, le 30 novembre 2014, elle a été élue secrétaire générale de la Francophonie.
Directrice du Programme “Hematology and Medical Oncology” au Département de Médecine de la New York University (NYU), Shella S.F. Lominy (Voir lien 7) dispense des soins de santé adaptés aux problèmes de dysfonctionnements hématologiques. Parallèlement, elle y effectue des recherches sur la leucémie. Depuis 2017, la spécialiste du cancer enseigne au Département de Médecine de la NYU – Grossman School of Medicine. Après son excellent parcours académique au Brooklyn College en 2003 qui lui a valu des bourses d’excellence du gouvernement américain pour poursuivre ses études médicales en Oncologie et Hématologie, Shella a décroché un doctorat en immunologie à la NYU. La qualité de ses travaux l’avait conduit à fouler le sol de la Harvard University pour y poursuivre une recherche bactériologique ; c’était au lors de son parcours de licence. Au cours de la pandémie de la Covid, la native de Leogane se met en quatre pour participer activement à de multiples plateformes et des émissions très prisées. En collaboration avec d’autres professionnels Haïtiens du secteur médical dont Julien Sanon, Maude Désir, Clotaire Ariste, Ludovic Labranche, etc., cette femme a énormément contribué à informer et à inciter des communautés à adopter de meilleurs comportements. De concert avec d’autres collègues de divers champs de spécialisation, Shella a conçu la fondation I-SCORE dont l’objectif principal consiste à encadrer les jeunes et les professionnels notamment dans les domaines de la santé et de l’éducation.
Médecin et auteur de plus de 300 productions scientifiques – majoritairement des articles académiques – Henri Ford (Voir lien 8) est un chirurgien pédiatre d’origine haïtienne qui entretient des liens étroits avec son pays natal. En 2010, docteur Ford s’est rendu en Haïti après le tremblement de terre pour prodiguer des soins chirurgicaux aux enfants blessés lors de la catastrophe sismique. Depuis, Dr Ford retourne régulièrement en Haïti pour soigner des patients Haïtiens. On se souviendra toujours de l’exploit d’une intervention chirurgicale entièrement réussie à l’Hôpital universitaire de Mirebalais (HUM) en mai 2015 sous le leadership du Dr. Henri Ford pour séparer deux fillettes nées siamoises (Voir lien 9).
Le parcours du docteur Roger Jean Charles est couronné de plus de 45 ans d’expérience à l’échelle nationale et internationale où il a déjà côtoyé les plus illustres institutions œuvrant dans la santé publique. Au sein d’universités, d’organisations internationales, de fondations caritatives et d’associations communautaires, le docteur Jean Charles contribue à un nombre pléthorique de projets porteurs. Fidèle adepte du serment d’Hippocrate, le docteur Jean Charles est parallèlement très engagé dans les actions humanitaires. Il s’évertue en permanence à partager son expertise à des conférences- débats, à conseiller les jeunes et à apporter du soutien psychologique aux couches les plus vulnérables. À titre de professeur-chercheur, le docteur Jean Charles a déjà publié dans la presse et à des journaux scientifiques des articles et des réflexions approfondies notamment sur l’hypertension artérielle. Après son parcours universitaire à l’UEH, l’ancien diplômé de la FMP a poursuivi sa résidence académique à Boston où il y a exercé la plus grande partie de sa vie professionnelle. Il est affilié à une panoplie d’organisations médicales dont « American Society of Hypertension », « Boston University Medical Center », « World Hypertension League », « Canada International Medical Council of Lourdes », etc. Président et fondateur du centre de l’hypertension en Haïti, président de la société haïtienne de l’hypertension, la riche expérience et les nombreux réseaux auxquels appartient le docteur Jean Charles constitue un atout majeur pour Haïti.
Cette liste partielle de compatriotes qui se sont distingués dans les arènes internationales les plus compétitives n’est qu’un échantillon. Je reconnais que par oubli ou par manque d’information que d’autres personnalités de la même trempe auraient pu m’échapper. Puisse le lecteur en être bienveillant envers l’auteur dont l’objectif consistait à limiter le nombre de ces figures académiques et scientifiques notoires. Au regard de leur accomplissement international et du potentiel manqué avec Haïti, il y a évidence que ces ressources humaines sont loin d’être utilisées au profit de leur origine. Tout lecteur convaincu de la portée transformatrice du capital humain dans le développement des sociétés serait d’avis qu’Haïti ignore la maxime de Jean Bodin qui prône qu’il n’y a de richesse que d’hommes et de femmes. Nous aurions pu également présenter des fiches techniques de certains prodiges des domaines sportif et culturel pour déceler que la tendance serait similaire aux cas scientifiques dressés antérieurement. Des talents du basketball mondial tels que Mario Elie, Olden Polynice, Huguentz Dort, Nerlens Noël, Skal Labissière, Jeff Coby ; des étoiles de la mode, du cinéma, du football américain, du soccer, du tennis. Haïti pouvait recenser plusieurs dizaines de sportifs d’excellence qui montent les estrades internationales. Quoique bien connu de tous, nous ne saurions passer à pieds joints sur ce prodige, Naomi Osaka, qui capte l’attention au sommet.
Naomi Osaka François dont le père est de Jacmel a été hissée en première position du tennis mondial à seulement 22 ans. La quadruple championne du Grand Chelem exprime un attachement viscéral avec Haïti. En témoignent sa publicité gratuite en des déclarations élogieuses qui accordent le crédit au mets haïtien qui lui garantit une remarquable robustesse. Sur son compte tweeter, Naomi a écrit après avoir remporté son deuxième titre de Grand Chelem : « Je voudrais remercier mes ancêtres car chaque fois que je me souviens que leur sang coule dans mes veines, je me rappelle que je ne peux pas perdre ». Le voyage euphorique à Jacmel à l’école de son papa pour célébrer avec les enfants son sacre du premier Grand Chelem en 2020 montre de plus la gratitude de ce phénomène de la raquette envers sa souche paternelle. Dommage que les « petits » dirigeants haïtiens de la dernière décennie accouchés de la grossesse politique ectopique ne soient guère conscients de la portée légendaire de bénéficier de l’image et d’autres supports de cette digne descendante de nos ancêtres. En plus d’être un atout susceptible de rehausser notre fierté d’une nation capable de merveille, Naomi aurait facilité entre autres des projets, des bourses sport-école, des stages de tennis et des contrats professionnels en faveur de centaines de jeunes.
N’est-ce pas que Georges Weah, Akon, Sadio Mane et bien d’autres célébrités internationales ont participé activement au développement endogène de leurs pays d’origine en y construisant stades, écoles, hôpitaux, etc. J’imagine la quantité d’infrastructures sociales qui serait érigée en Haïti si le leadership politique haïtien intégrait l’importance d’engager toutes ses ressources humaines – internes et externes – dans le développement du pays. Haïti aurait pu compter sur cette masse critique de références scientifiques et de talents culturels qui expriment leur sentiment d’appartenance à leur origine. Malheureusement, aucun effort substantiel n’a jamais été consenti pour propulser un retour d’ascenseur à la mère-patrie. Les déficits directs sont énormes. Et encore, que dire des manques à gagner. Tant vaut la politique tant vaut la coopération.
À chaque fois qu’une exquise personnalité d’origine haïtienne marque la toile en étant récompensée d’une position prestigieuse en raison de ses réalisations fascinantes, chaque Haïtien s’enorgueillit au point de propager la réjouissante nouvelle comme une bouffée d’oxygène à la vertu de désinfecter notre ciel pollué de tellement d’odeurs nauséabondes. C’est déjà une attitude positive de motiver à envahir la toile par les œuvres de nos génies locaux et internationaux. À l’instar du mouvement rassembleur contagieux en l’honneur de notre prodige Mikaben, les marques d’amour et de solidarité font du bien aux Haïtiens. Cependant, dans une perspective de changement de comportement pour la valorisation des talents, de telles mobilisations sont très insuffisantes. En effet, nous sommes conscients que des personnalités se sont démarquées dans leurs domaines respectifs par leur leadership et leur performance. Nous devons alors nous convaincre de l’impérieuse nécessité de maintenir une véhémente plaidoirie pour exiger des projets à grand impact qui rassembleraient les ressources au bercail et à la diaspora. D’autre part, la société est en droit de solliciter des réflexions universitaires à relayer constamment par la presse pour inspirer les jeunes sur la voie du véritable succès. Si seulement les gouvernants cernaient le caractère mythique de la modernité qui table sur la « magie de l’image », ils auraient créé de la valeur en faisant de leurs sommités et de leurs génies d’ici et d’ailleurs des modèles vivants pour les générations présentes et futures.
Perte de cerveaux et de capitaux, corrélation
En plus de la perte sèche de ses ressources humaines qualifiées qui s’expatrient massivement, il s’ensuit pour la brebis galeuse « inventée » de l’Hémisphère occidentale un énorme déficit de capitaux. Par exemple, sous l’hypothèse conservatrice d’un montant minimal de deux mille dollars per capita à mobiliser (billets d’avion et autres), pour 250 mille compatriotes nomades à s’égarer au Chili et au Brésil, l’économie haïtienne aurait accusé une perte sèche d’un demi-milliard de dollars US. Une étude de l’OIM a estimé le montant des emprunts des Haïtiens qui se déplacent en Amérique latine entre 2000 à 5000 dollars US. Selon les statistiques de la police d’investigation chilienne (PDI), le territoire chilien a abrité en 2018 plus de 165 000 Haïtiens. Au début du pic de l’exode massif des Haïtiens entre 2014 et 2016, c’était le Brésil qui avait décroché la palme en accueillant 67 000 migrants Haïtiens (OIM). À une moindre échelle, l’Argentine, la Turquie, et de nombreuses régions caribéennes représentent des destinations « plausiblement de résignation » de nos compatriotes Haïtiens en quête d’un mieux-être en des sols étrangers qui les accueillent fort souvent dans la xénophobie. Les statistiques de fuite de capitaux induite par l’installation de nos professionnels en République voisine ne seraient pas moins choquantes. Au cours de la dernière décennie, on perçoit un exode massif des compagnies et des PME contraintes de se délocaliser pour opérer en République dominicaine.
Les récentes histoires de migration aveugles vécues avec le Chili et le Brésil s’ajoutent aux vagues de migration sélectives de l’Europe et de l’Amérique du Nord pour grossir les chiffres de la force de travail et de la matière grise qui ont déguerpi le pays. L’absence de vision et de leadership politique a sévèrement appauvri le pays. C’est comme s’il ne restait à la jeunesse que l’alternative de se procurer un passeport, un visa puis un billet pour se jeter à un autre espace géographique à la première occasion. Il est bizarre de constater que les gouvernements de ce dernier régime politique – perçu a juste titre comme un cartel de bandits – est le premier à inculquer au jeune ce drôle instinct de survie ! Du train que ça va dans cette ère moderne qui capitalise sur les talents, aucune économie n’est viable sans un capital humain compétitif. Aujourd’hui, la conquête de la richesse des sociétés modernes passe par l’acquisition d’un niveau de capital humain qualitatif et quantitatif en adéquation avec les nouvelles exigences stipulées dans les nouveaux paradigmes de développement économique. La construction d’une masse critique de ressources humaines compétitives munies de la capacité de s’adapter avec les changements technologiques qui dominent le 21e siècle constitue la toile de fonds des offres sociales, économiques et politiques des pays industrialisés. Les principales entreprises qui se sont récemment démarquées dans la course à l’opulence embauchent les cadres les plus compétents et les plus dynamiques afin de rester dans l’arène de la bataille capitaliste pour asseoir leurs positions économiques dominatrices. Sans un revirement de la situation pour maintenir les compétences internes et inciter les talents externes à s’y engager professionnellement, Haïti est en passe d’avaler son extrait de naissance.
C’est vrai que le poids relatif des transferts d’argent au budget national témoigne du sentiment d’attachement et de solidarité des Haïtiens de la diaspora envers leur origine. Sur la dernière décennie, la part du financement personnel de la force de travail externe dans la richesse totale du pays franchit en permanence la barre de 20%. Au cours des récentes années, ce ratio avoisine 40%. Toutefois, il faut reconnaître que ces transferts sans contrepartie majoritairement alloués particulièrement à la consommation ne peuvent pas booster l’économie. Ils servent de viatique pour répondre à des besoins immédiats des familles en forte dépendance économique. Cette observation s’aligne avec une large littérature qui soutient que les transferts en provenance des pays industriels ou émergents ne peuvent jamais compenser les méfaits subis par le pays sous-développé. Bein et al. (2008) soutient que dans le processus de migration des personnes hautement qualifiées, certaines économies gagnent et d’autres perdent. L’accumulation du capital humain étant décisif pour la survie des sociétés, le gain des gagnants ne peut jamais compenser la perte des perdants. À travers le prisme de Dickson (2003), la migration des personnes hautement qualifiées des pays pauvres vers les pays développés est alors perçue comme une énorme injustice. Wong et Yip (1999) critique également les effets négatifs de l’érosion des personnes qualifiées au détriment de leur pays d’origine qui se dirigent vers les sociétés occidentales afin d’assurer un mieux-être pour leurs familles. Comment une combinaison des ressources internes avec celles de la diaspora pourrait-elle contribuer à créer de la richesse économique et du coup permettre que la perte de bien-être des pays émetteurs soit équilibrée par le gain de ceux bénéficiaires du capital humain ? Sans être exhaustif, l’outsourcing constitue l’une des pistes les plus garanties pour favoriser des échanges de services dans un jeu gagnant-gagnant entre pays avancés et pays sous-développés.
L’outsourcing, un potentiel majeur à explorer
En périphérie, nous faisons le constat que ce sont les pays qui encouragent l’utilisation de leurs professionnels instruits au plus haut niveau qui tirent davantage de profit du marché de l’outsourcing. S’agirait-il d’une causalité ou d’une simple corrélation ? Il faudrait des études empiriques en profondeur pour confirmer l’hypothèse assez plausible que la politique de fuite inversée des cerveaux tendrait à élargir les opportunités dans le marché de l’outsourcing. Il n’y a pas assez d’évidences certes, mais l’exigence d’un capital humain compétitif laisse présager un impact direct du « Reverse Brain Drain » sur les opportunités de services externalisés. En plus de l’apport des compétences et expériences de certains professionnels chevronnés qui ont cumulé des habitudes de travail chez des firmes pourvoyeuses de contrats de sous-traitance, le networking semble y jouer également un rôle crucial. L’échantillon du capital humain distingué de la diaspora haïtienne esquissé précédemment – à extrapoler sur plusieurs dizaines de modèles similaires – n’est-il pas éloquent pour déduire qu’Haïti détient un pool de ressources capables de favoriser des contrats importants dans l’outsourcing, notamment dans les services ITO ?
Depuis le début du deuxième millénaire, pas moins que 45 milliards de dollars sont générés annuellement dans les services de l’Outsourcing. En 2014, le chiffre d’affaires de ce marché a atteint un pic de 104.6 milliards de dollars. Après une remarquable baisse à 75.9 milliards de dollars en 2016, le montant des contrats des services ITO et BPO s’est apprécié en passant à 85.6 milliards en 2018 puis à 92.6 milliards de dollars en 2019. Le continent asiatique se révèle le principal gagnant du marché de la délocalisation des services des grandes compagnies des sociétés industrielles. Eu cours de la décennie 2006-2016, la Chine a accru sa richesse de l’industrie de l’Outsourcing de 1.38 milliard à 106.46 milliards de dollars. Le nombre de compagnies de ce secteur florissant a également crû de 400 à 40 000 au cours de la même période. L’Inde de son côté a adopté une approche d’innovation frugale, c’est-à-dire des offres de services technologiques aux coûts réduits. Ce faisant, la deuxième plus grande population mondiale a raflé beaucoup de contrats qui lui ont permis de compter plus de 500 importantes compagnies qui fournissent des services technologiques à 66 pays dans l’industrie de l’outsourcing. En 2017, l’Inde a garanti plus d’un million d’emplois et généré 154 milliards de dollars dans l’industrie de l’outsourcing. Les Philippines, la Thaïlande, le Taiwan, la Corée du Sud et l’Indonésie sont également énumérés parmi les pays asiatiques qui savent cerner à bon escient les opportunités présentées par les fructueux contrats de services pourvus par l’outsourcing. L’Afrique du Sud et récemment le Rwanda sont perçus comme de puissants concurrents pour les géants asiatiques qui dominaient les services ITO et BPO au cours de la récente décennie. Les prédictions indiquent que dans les prochaines années l’Afrique pourra ravir des milliers d’emplois et plusieurs milliards de dollars à des entreprises asiatiques. Le gouvernement de l’Ouganda mène des campagnes pour inciter les jeunes Ougandais à faire un usage intelligent de la technologie afin de bénéficier des avantages économiques de l’ère du numérique. Pareillement, le Madagascar dont le nombre d’entreprises d’externalisation a quadruplé au cours des cinq dernières années, est aujourd’hui une destination d’externalisation très compétitive. Au regard des compétences des Haïtiens, ces statistiques sur des pays dont certains ressemblent à Haïti mettent en lumière l’intérêt pour la République de mobiliser des ressources en des partenariats d’affaires avec des compagnies étrangères.
Malheureusement, Haïti se situe au plus bas échelon en matière d’outsourcing technologique. Une étude réalisée en 2014 par la firme Pharview estime que moins d’une dizaine de compagnies en Haïti opèrent dans des activités de BPO. Hormis la Digicel qui mobilise environ 400 employés dans ce secteur, les quatre ou cinq autres compagnies comptaient un très faible effectif d’employés variant entre 10 à 60 préposés. La taille rachitique d’Haïti dans ce marché délocalisé s’explique par l’absence des conditions préalables pour attirer des contrats internationaux. Si la maîtrise de langues étrangères ne constituerait pas un obstacle majeur, on dénote que l’énergie électrique, les moyens de transports et de communications ne favorisent pas la signature de contrats des multinationales avec Haïti. Le manque de confiance dans les acteurs politiques et dans les partenariats commerciaux, l’inexistence d’un cadre juridique et des affaires solide, l’insécurité, l’instabilité politique et la corruption sont autant d’obstacles à enlever pour véritablement rendre Haïti « open for business ».
Alors qu’Haïti détient des atouts majeurs en termes géographiques et de potentiels réseaux de compétences et d’expériences pertinentes évoluant au sein des sociétés industrielles, elle ne tire pas de profit de la globalisation qui favorise le transfert de technologie et une large ouverture du commerce intangible. Le règne de la Covid a davantage consolidé notre croyance que l’acquisition de connaissances solides et la vente de services professionnels peuvent s’effectuer de manière virtuelle. Pendant deux ans, tant d’universités avaient continué à dispenser des cours, réaliser des recherches et décerner des grades à leurs étudiants sans des arrêts substantiels. Plus près de nous, l’ISTHEA présidé par le célèbre professeur Samuel Pierre, nous a déjà convaincus qu’Haïti pourrait engager des centaines de professeurs et chercheurs partout sur la planète dans l’accomplissement d’objectifs académiques et professionnels ambitieux. L’UEH aurait pu par exemple concevoir des projets avec ses anciens bénéficiaires qui sont déployés au service des compagnies et universités étrangères. Un nombre conséquent d’ingénieurs, médecins, infirmières, agronomes, statisticiens et économistes Haïtiens supplémentaires auraient été formés à travers des programmes de « fuite inversée des cerveaux ». Ce mouvement de « Reverse Brain Drain » ne saurait être une panacée pour résoudre tous les maux du pays. Cependant, tant pour le décor politique que pour l’embellie socioéconomique, il tient la promesse de faire bouger les lignes socioéconomiques dans des directions salvatrices.
Carly Dollin
Références
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- Kapur & Mchale (2005), “Give Us Your Best and Brightest: The Global Hunt for Talent and Its Impact on the Developing World”, Center for Global Development.
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- Stiglitz & Greenwald (2014) “Creating a Learning Society: A New Approach to Growth, Development, and Social Progress”, Readers’ Edition.
- Magalie Cadet (2005). Rapport de Recherche Maîtrise en Sciences Économiques Option Économie du Développement. UdeM
- OIM (2014). La migration haïtienne vers le Brésil : Caractéristiques, opportunités et enjeux. Cahiers Migratoires No 6.
- CNUCED (2007). The Least Developed Countries Report.
- Frédéric Docquier (2007). Fuite des cerveaux et inégalités entre pays. Revue d’économie du développement. Vol. 15 | pages 49 à 88.
- Frédéric Docquier et Alok Bhargava (2006). World Bank Report, Washington DC.
- Jacob Mincer (1958). « Investment in Human Capital and Personal Income Distribution », Journal of Political Economy, University of Chicago Press, vol. 66, no 4.
- Beine, M., Docquier, F. and Rapoport, H. (2008). Brain Drain and human capital formation in developing countries: Winners and losers. The Economics Journal, 118(528): 631–652.
- Stella Capuano & Abdeslam Marfouk (2013). African Brain Drain and Its Impact on Source Countries: What Do We Know and What Do We Need to Know?
Journal of Comparative Policy Analysis: Research and Practice. Volume 15, Issue 4 - Jadish N. Bhagwati (1976). Taxing the Brain Drain. Taylor & Francis, Ltd. Vol. 19, No. 3
- Jean M. Johnson (2002). The Reverse Brain Drain and the Global Diffusion of Knowledge. Georgetown Journal of International Affairs. Vol. 3, No. 2
- Cong Cao, Jeroen Baas, Caroline Wagner, Koen Jonkers (2020). Returning scientists and the emergence of China’s science system. Science and Public Policy, Volume 47, Issue 2
Liens
- https://www.migrationpolicy.org/article/diaspora-bonds-supercharge-development-investment
- https://www.texastribune.org/2021/11/11/rice-university-president/
- https://nouvelles.umontreal.ca/article/2021/10/01/nouveau-chancelier-de-l-udem-frantz-saintellemy-souhaite-inspirer-les-jeunes/\
- https://www.ordre-national.gouv.qc.ca/membres/membre.asp?id=2468
- https://lenational.org/post_article.php?soc=80
- https://www.michaellejean.ca/detailed-biography
- https://nyulangone.org/doctors/1023336518/shella-saint-fleur-lominy
- https://naahpusa.org/profile/dr-henri-ford/
- https://lenouvelliste.com/article/145222/deux-bebes-nes-siamois-separes-a-mirebalais

