En ciblant les petits soldats plutôt que les leaders, le mercenaire américain garantit la pérennité du crime… et de ses 50 millions de dollars par an.
Les récentes déclarations d’Erik Prince à CNN sur sa « vision » de la lutte contre les gangs armés en Haïti révèlent une philosophie aussi troublante qu’intéressée. Le fondateur de Blackwater, aujourd’hui à la tête de Vectus Global et de la discrète « Task Force » engagée par les autorités intérimaires haïtiennes, a exposé sans détour sa méthode : ne pas s’acharner sur les chefs, mais frapper massivement la « main-d’œuvre ennemie », c’est-à-dire la masse des petits soldats.
« Les insurrections ne sont pas vaincues en éliminant seulement le leadership, a-t-il déclaré. Je sais qu’il y a une obsession à ce sujet aux États-Unis, mais les guerres se gagnent en retirant un nombre significatif de combattants du champ de bataille. » Et d’ajouter, à propos des membres des gangs : « Ce sont des criminels diaboliques et la meilleure place pour eux, c’est sous terre. » Plus de 2 000 frappes de drones depuis le début des opérations en mars 2025, des hélicoptères, des ex-forces spéciales étrangères… tout cela est mobilisé, selon lui, pour décimer les rangs inférieurs. Les principaux chefs, eux, ne sont pas directement visés par des attaques mortelles ciblées. Aucun grand leader de la coalition Viv Ansanm n’a été neutralisé après plus d’un an d’activité.
Cette façon de procéder, pour un contrat estimé autour de 50 millions de dollars par an (des sources parlent de 52 millions pour un an, ou de dizaines de millions), n’est pas seulement une stratégie militaire contestable. C’est la meilleure manière de faire durer le « plaisir ». En épargnant ou en protégeant de facto les têtes de réseaux, on garantit la pérennité des structures criminelles. Les chefs continuent de recruter, de commander, d’organiser le trafic d’armes, les extorsions, les kidnappings et les massacres. La masse des « ti soldat » – souvent des jeunes issus de la misère extrême – est renouvelable à l’infini. Pour chaque petit combattant abattu, cinq autres peuvent être enrôlés moyennant quelques billets. Le besoin permanent de « services » de M. Prince et de ses mercenaires est ainsi assuré. C’est un modèle économique pervers : plus le conflit s’éternise, plus le contrat se justifie, plus les millions continuent de couler. Un génocide lent, par attrition permanente des plus vulnérables, tout en laissant intactes les structures de commandement qui l’organisent.
Comparez cela à la pratique américaine dans la lutte contre le trafic de drogue, le terrorisme ou la criminalité organisée. Les États-Unis ciblent délibérément les chefs. C’est la tête qui mène le corps. Les cartels mexicains, les organisations terroristes, les réseaux mafieux : les opérations prioritaires visent les leaders, les financiers, les planificateurs. On décapite pour désorganiser. On sait que ce sont les chefs qui recrutent la masse des exécutants, qui leur donnent les ordres, qui contrôlent les flux d’armes et d’argent. Éliminer uniquement la base, c’est tondre l’herbe sans arracher les racines. Prince le sait parfaitement ; il a travaillé pour Washington. Mais en Haïti, il inverse la logique. Pourquoi ? Parce qu’une vraie victoire rapide mettrait fin à un juteux marché.
Les faits récents confirment l’urgence d’une autre approche. Le 18 octobre 2026, à Santo, dans la commune de Croix-des-Bouquets, des soldats salvadoriens de la Force de suppression des gangs (Task Force Libertad II) ont été embuscades. Leur véhicule blindé a été touché par des explosifs et a pris feu. Quatre (certains rapports parlent de cinq) militaires sont portés disparus après avoir réussi à sortir du véhicule en flammes. La zone est contrôlée notamment
par les gangs Chen Mechan (Chèn Méchan / Chien Méchant) et 400 Mawozo, sous le commandement de figures comme Lanmò Sanjou. Des hélicoptères de secours ont eux mêmes essuyé des tirs. Ces soldats étrangers, venus contribuer à la lutte internationale, ont été sacrifiés par des structures intactes dont les chefs restent en liberté.
Doit-on s’attendre à ce qu’Erik Prince continue de s’attaquer prioritairement aux petits soldats, tout en laissant les chefs orchestrer de nouvelles embuscades, de nouveaux massacres, de nouveaux recrutements d’enfants ? Tant que la logique du contrat l’emportera sur celle de la décapitation réelle des réseaux, Haïti restera le théâtre d’une guerre sans fin, payée par un peuple déjà exsangue, au profit d’un mercenaire qui a trouvé là un marché durable. La tête mène le corps. Tant qu’on refuse de la viser, le corps continuera de tuer.

