Jeudi 08 avril 2021 ((rezonodwes.com))–
En février 2016, l’ancien ministre de l’Economie et des Finances, Yves Romain Bastien, de l’administration Privert/Jean-Charles, n’avait pas hésité à accuser l’équipe Tèt Kale 1 du chanteur-président Joseph Michel Martelly d’avoir laissé les finances publiques totalement exangues. Jocelerme Privert, président provisoire, lui-même ancien haut fonctionnaire de l’administration fiscale, avait enfoncé le clou, en dénonçant une véritable catastrophe.
Si l’on observe les données économiques du quinquennat de Jovenel Moïse à la tête de l’équipe Tèt Kale 2, la situation s’est terriblement aggravée. Un exemple parmi d’autres, assez emblématique, permet de saisir la portée du problème: le déblocage de US$123 millions pour financer la « Caravane du changement » du gouvernement Moïse-Lafontant.
Qui se souvient encore de cette fameuse caravane du changement ?
Si, de l’avis de ce gouvernement, ce projet visait à accroître la production nationale et permettre au pays de devenir autosuffisant sur le plan agricole, force est de reconnaître, aujourd’hui, qu’il a, dès son lancement, englouti une part non négligeable des maigres ressources de l’État. Le constat du politologue Jacques Nesi est, à cet égard, très signifiant.
En effet, « sans qu’on [n’ait pu] définir ce qu’[était exactement] cette ‘‘caravane du changement’’, les citoyens appren[aient] que les ressources dont dispos[ait] Haïti […], [étaient] désormais affectées à la vallée de l’Artibonite : ‘‘197 330.000 gourdes pour les activités agricoles et 100 millions de gourdes pour le renseignement et la sécurité du chef de l’État, 200 équipements lourds du TPTC et du CNE [étaient] déjà placés dans l’Artibonite’’ en vue de réhabiliter ‘‘197 kilomètres de canaux d’irrigation, 87 canaux de drainage et 100 kilomètres de routes agricoles’’ », dit-il (Haïti Liberté, 10 mai 2017).
Faut-il rappeler que ce projet de caravane n’avait pas fait l’objet de loi au Parlement. Ce qui prouve « à ceux qui en dout[ai]ent que c’[était] lui, le président qui décid[ait], qui défini[ssait] désormais une nouvelle implication des autorités ministérielles » (Ibid.).
Cette caravane fut lancée officiellement par Jovenel Moïse, le 1er mai 2017, à l’occasion de la fête de l’Agriculture et du Travail, dans la localité de Lagrange (Saint-Marc), dans le département de l’Artibonite. Déjà, à cette époque, face aux promesses tous azimuts du président, le maire de Saint-Marc, Nicolas Dorvilus, avait clairement pris ses distances (Rezo Nòdwès, 17 janvier 2019), rappelant l’échec historique de ce type de projet dans sa localité (Le Nouvelliste, 2 mai 2017).
L’histoire lui a, en effet, donné raison : ce projet de caravane, mal ficelé, s’est révélé un échec cuisant, un gaspillage/pillage avéré de fonds publics. En effet, des dizaines de millions de dollars se sont évaporés dans la nature, au détriment de la production nationale, au profit des proches du pouvoir, notamment certains privilégiés de l’élite économique rétrograde. Ce sous le mot d’ordre « transformer l’Etat pour transformer la société » (Ministère de l’Agriculture, avril 2018).
Cela étant dit, c’était donc assez cocace d’entendre récemment l’ex-président Moïse – qui s’accroche au pouvoir malgré la fin de son mandat constitutionnel le 7 février 2021, en bon petit-dictateur-chef-de-la-gangstérocratie-haïtienne –, vilipender sans aucune gêne, lors de l’une de ses habituelles sorties-polémiques, un homme d’affaires ancien allié du pouvoir Tèt Kale, bénéficiaire de cette manne de US$123 millions.
Il a menacé publiquement ce dernier de « le taper sur les doigts », lui tendre du « pwa grate », à l’aide de son Agence nationale d’intelligence (ANI) (Metro News, 20 janvier 2021), et lui faire rembourser ainsi à l’Etat haïtien sa part du lion !
Le plus rocambolesque dans cette histoire, c’est que cet homme d’affaires, membre de l’oligarchie bien en vue dans la République-de-Port-au-Prince, qui s’auto-proclame désormais défenseur de la cause du peuple, est devenu, par la force des intrigues politiciennes dont les politiques haïtiens ont le secret, l’un de ses plus farouches opposants !
Qu’est-ce qui se joue réellement entre ses deux hommes, autrefois « alliés du clan wòz », devenus, opportunément, « lèt ak sitwon » ? N’essaient-ils pas tout simplement de cacher leur responsabilité respective dans ce qu’il convient de qualifier, à juste titre, de grande arnaque, « kokenn chenn gagòt », du quinquennat Tèt Kale 2 ?
Dr Arnousse Beaulière
Economiste, analyste politique, essayiste
Dernière parution (sous la direction de), La Condition immigrée. Regards sur un phénomène complexe (L’Harmattan, 2020)

