20 octobre 2026
Haiti | RD : La concentration des médias, une entorse à la démocratie ainsi qu’à la liberté d’expression, des deux côtés de l’île d’Haïti
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Haiti | RD : La concentration des médias, une entorse à la démocratie ainsi qu’à la liberté d’expression, des deux côtés de l’île d’Haïti

La Républicaine d’Haïti , 11 millions d’habitants , 27, 750 Kilomètres carrés et la République Dominicaine, avec 10 millions d’habitants et une superficie de 48 000 kilomètres carrés se partagent la deuxième plus grande île des Caraïbes. Les deux pays disposent de structures et de moyens de communication appelés systèmes médiatiques. Les systèmes médiatiques des deux pays sont bien differents. Cependant ils font face à differents problèmes communs, parmi lesquels des cadres juridiques inadéquats, une situation d’oligopole, un manque de crédibilité des médias et une précarité des salaires des journaliste et travailleurs de la presse.
Le texte qui suit s’intéresse à un phénomène bien particulier identifié au niveau de ces pays: la concentration des médias.

Par Marcelin Montaigne

« Après nous avoir longtemps appris à tolérer l’intolérable, certains médias nous préparent déjà à accepter l’inacceptable. »

Les observateurs avisés ont constaté, des deux côtés de l’île, une certaine homogénéisation du discours médiatique et une perte du pluralisme de l’information . Ils y voient également un déficit au niveau de la transparence de l’information, ou encore son indépendance par rapport à la politique, à l’industrie, à la publicité ou à certains lobbys.

Néanmoins, on remarque, tant au niveau du système médiatique de la République Dominicaine que celui d’Haiti , une situation dans laquelle quelques individus ou organisations accroissent progressivement leur contrôle sur les médias de masse (journaux, magazines, télévisions, radios…), sur l’industrie culturelle (éditeurs, et de musique) ainsi que sur les groupes de communication (entreprise de sondages, téléphonie mobile, internet, etc.).

Le phenomène de concentration des médias , toutefois, n’est pas pareil , n’a pas la même ampleur et ne se manifeste pas de la même façon dans les deux pays. Quelle est la difference entre le système médiatique des deux pays ? Quelle difference entre la concentration médiatique observée au niveau des deux Républiques qui partagent l’ancienne île Hispaniola ?

A- La télévision , l’élément principal au centre d’un système médiatique assez vaste en République Dominicaine

Dans le cas de la République voisine , il est possible à quiconnque d’avoir une idée précise du système médiatique qui assure et gère les communications de ce pays. Il suffit de consulter le site livio.com et le site du régulateur dominicain des communications electroniques, Indotel.

Ainsi on peut apprendre qu’actuellement, 46 chaînes de télévision ouverte au grand public fonctionnent en Republique Dominicaine(8 VHF et 38 UHF); 8 journaux imprimés de circulation nationale; 90 sociétés de services de télévision par câble; 379 stations de radio (146 AM et 233 FM); 92 stations qui se disent communautaires, mais qui sont créées et gérées par le gouvernement; 471 journaux numériques et 544 blogs à titre informatif ou éditorial.

Les tendances médiatiques dans le pays montrent un leadership significatif de la télévision dans l’utilisation par la population, la perte d’influence de la radio, la pérennité des journaux imprimés et une utilisation croissante d’Internet comme portail d’accès aux médias (journaux numériques, réseaux sociaux, blogs).

La télévision radiodiffusée, avec un contenu général, est le moyen utilisé par 63,2% des Dominicains pour s’informer sur l’actualité nationale et internationale, 13,2% sont rapportés par les journaux imprimés, 9,4% médias numériques et 7% par radio, selon l’Enquête nationale sur la crédibilité et l’importance des médias et du journalisme en République dominicaine.

Chaque dominicain passe trois heures et 46 minutes par jour à regarder la télévision, avec une tendance à augmenter avec le vieillissement de la population.

De plus ,selon une étude mise en circulation par l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO), 98% des médias qui opèrent dans le spectre radioélectrique sous autorisation de l’Institut dominicain des télécommunications (INDOTEL) appartiennent à des intérêts privés, tandis que l’État et les églises administrent les 2% restants. Dans cette relation, le fait que les médias d’État (y compris les radios dites communautaires) se démarquent dans leurs productions de très faible qualité, et ont donc peu d’influence sur la société dans son ensemble.

B-Haiti : un système médiatique dominé par la radio ou une dizaine de station contrôle plus de 80% de l’audience

Officiellement il existe très peu d’informations à jour sur le système médiatique haïtien . L’organisme chargé du contrôle et de la reglementation des médias en , en dépit de leur importance , n’a pas jugé pertinent de recenser et d’évaluer périodiquement la situation de celui-ci , de vérifier le contexte dans lequel ils opèrent et dans quelle mesure ils remplissent leur mission démocratique qui, Il s’agit d’être «des justiciers qui observent les gouvernements sous toutes leurs formes, favorisent la transparence dans la vie publique et scrutent ceux qui sont au pouvoir, dénonçant la corruption, la mauvaise gestion et les actions commerciales inappropriées»

Les deux études dont nous disposons sur le système médiatique haïtien nous renseignent très peu sur la situation actuelle et réelle du système. En effet en 2017 une recherche sur les indicateurs de développement des médias en Haïti a été publiée .

Selon un résumé de cette étude, sur l’ensemble du territoire haitien, en 2016, il y avait 697 stations de radio sur la bande FM. Parmi ces stations de radio, 350 fonctionnent illégalement contre 320 qui sont légales. Le Conseil national des télécommunications (CONATEL), organe chargé de réguler ledit secteur au regard du décret du 12 octobre 1977, a instauré, le 30 juin 2017, un moratoire sur l’octroi de concession d’exploitation de station de radio FM dans la zone métropolitaine. La non-prise en compte des médias communautaires par le dispositif légal sur le secteur des médias les réduit à un fonctionnement de facto.

La seconde étude a été réalisée par la firme DAGMAR.
Selon cette dernière la radio est la source de nouvelles et d’informations la plus populaire en Haïti.
Presque tous les foyers ont un poste de radio et de nombreuses personnes écoutent la radio sur leur téléphone portable.
Une enquête sur la consommation des médias de 4 907 personnes à travers Haïti menée par la société locale d’études de marché DAGMAR en novembre 2010 a révélé que 96% à Port-au-Prince écoutaient la radio tous les jours.

L’enquête, réalisée pour le compte de l’USAID, a également révélé des taux d’écoute radio élevés dans la ville voisine de Léogane, à 35 km de la capitale, et les communes les plus éloignées de Saint-Marc, Cap-Haïtien et Petit Goâve.
Les types d’émissions radiophoniques les plus populaires cités dans l’enquête étaient les nouvelles (64%), la musique (11,4%), les émissions religieuses (9,7%) et les émissions sportives (4,7%).

Les radios haïtiennes diffusent principalement en créole, mais certaines utilisent également le français.
L’enquête DAGMAR a montré que la radio était la source d’information privilégiée pour 83,7% des répondants.
Seulement 7,4% ont déclaré préférer la télévision.
L’écoute de la télévision est limitée aux personnes qui ont accès à un approvisionnement régulier en électricité. L’électricité du secteur d’Haïti n’est pas fiable, de sorte que cela signifie normalement l’accès à un générateur ou à une grosse batterie.
Une recherche menée par l’organisation américaine de développement des médias Internews www.internews.org en 2011 a indiqué que seul un tiers des Haïtiens avaient accès à la télévision

C- De la concentration des médias

À première vue, compte tenu de la population, du territoire et du nombre d’entreprises médiatiques, on pourrait dire que le domaine de la communication est assez pluriel dans les deux pays. Mais ce n’est pas la réalité.
En Republique Dominicaine peu de groupes économiques et certains dirigeants politiques enrichis pendant leur temps dans la gestion publique concentrent les médias les plus importants et les plus influents de la République dominicaine. Alors que en Haiti une dizaine de station de radio concentre plus de 80% de l’audience.

a)Divers exemples en République Dominicaine

Le cas le plus emblématique de concentration médiatique est celui du groupe Corripio Communications, dirigé par José Luis Corripio Estrada (Pepín), considéré comme l’homme d’affaires le plus important de la dernière décennie en raison de ses possessions millionnaires dans l’industrie, l’agroalimentaire, le commerce, franchises alimentaires, vente de véhicules, bijoux, distribution de carburant et communication. En 2012, lors de l’affichage d’une liste des 10 hommes d’affaires les plus admirés de la décennie, le magazine Mercado a placé Pepín au premier rang et a dénombré 28 entreprises (12 mille employés) appartenant à sa famille.

Dans le cas spécifique de la communication, le Groupe Corripio dispose de deux canaux de signaux ouverts VHF (Telesistema 11 et Teleantillas 2), et d’un UHF (Coral 39); quatre des huit journaux imprimés de circulation nationale (Hoy, El Día, Listín Diario et El Nacional); et les stations de radio (HIJB et La Nota Diferente).

D’un point de vue quantitatif, on pourrait dire que ce groupe est inférieur aux autres propriétaires de médias. Cependant, c’est que les chaînes de télévision avec 48% de l’audience sont sous la même propriété. Il en va de même pour les quatre journaux qui, en 2012, représentaient 55,4% du lectorat de la presse, et qui maintiennent à ce jour une forte influence dans la construction de l’agenda social, politique, économique et culturel du pays.

À différentes occasions, Corripio, le fils d’immigrants espagnols, a déclaré qu’il avait les moyens de communication pour apporter une contribution à la société, et dans une interview, il a reconnu qu’en 2013 le seul journal rentable était le gratuit El Día.

Un deuxième cas de groupes d’entreprises qui ont pris possession de grands médias est celui de la société de Manuel Estrella et Félix García, respectivement deux représentants des secteurs de la construction et de l’industrie, qui depuis 2008 détiennent le Multimédia el Caribe, qui comprend le journal national El Caribe, les chaînes de télévision CDN (37) et CDN 2, et le binôme des stations CDN (92,5 en FM et 1040 AM).

Estrella et García sont originaires de Santiago, la deuxième province la plus prospère. Le premier est un ingénieur qui a eu sous ses mains des contrats de plusieurs millions de dollars pour la construction d’ouvrages publics, en particulier pendant les dernières années du Parti de libération dominicaine (PLD) au pouvoir. Ses différentes propriétés et œuvres peuvent être publiées sur son site officiel www.estrella.com.do.

Dans le cas de Félix García, ce copropriétaire de Multimedios del Caribe a ses plus gros investissements dans des entreprises agro-industrielles, emboutissage, peinture, détergent, imperméabilisation et autres.

Le troisième exemple sur la concentration des médias dans l’île moyenne des Caraïbes a une pertinence quantitative. Ce sont les médias du Groupe Telemicro: 3 chaînes de télévision, 73 fréquences radio, une société nationale de télévision par câble et deux journaux numériques. Le propriétaire de ce groupe est Juan Ramón Gómez Díaz, un avocat qui est passé de l’activité commerciale à la propriété et à l’expansion de ces médias de pénétration significative dans les secteurs populaires.

Et mettre fin à cette brève approche
de la concentration des moyens de communication en République dominicaine, il est nécessaire de mentionner le sénateur Félix Bautista, secrétaire à l’organisation du parti gouvernemental, que le ministère public, dans une accusation formelle d’actes présumés de corruption et de blanchiment d’argent pendant son séjour en une des branches du pouvoir exécutif lui attribue douze stations de radio et deux chaînes de télévision. Bautista n’est que l’un des acteurs politiques qui ont pris le contrôle des médias grand public.

b) le cas d’Haiti : un pays où un journaliste peut se permettre de demander au Président  » d’acheter la paix »

La concentration des médias en Haïti se manifeste différemment . En effet l’opinion publique est sous le contrôle d’une dizaine de stations de radio.
La percée des réseaux sociaux durant ces dernières années est venue contrebalancer le poids de ces médias dans la formation , le controle et la manipulation de l’opinion publique.
Mais les traditions en Haiti ont la tête dure . Elle cède très rarement la place à la modernité.
Par ailleurs le taux d’analphabétisme particulierement élevé, les limitations de l’accès de la population aux réseaux sociaux, le problème de l’énergie électrique et la pauvreté grandissante de la population haitienne sont des facteurs qui aident à fixer l’attachement du peuple haitien à un média traditionnel comme la radio en Haïti
Cependant , en même temps, le développement des TIC fait entrer dans le jeu de la formation et du contrôle de l’opinion publique un nouveau acteur qui évolue dans un autre environnement avec une mentalité et une éducation differentes : la diaspora haitïenne.
Même faiblement organisée, cette diaspora, moins manipulable, participe désormais à la formation de l’opinion publique en Haïti et représente un défi nouveau pour les médias traditionnels dans leur travail de contrôle de l’opinion publique.
On peut prendre en exemple la dernière décision de l’administration Moïse/Jouthe relativement au billet vert faisant passer ,en moins de deux mois, le dollar americain de 125 gourdes à 60 gourdes.
Les médias peuvent beau vendre cette decision comme un  » fait économique » normal aux 11 millions d’haitiens de l’intérieur, mais il sera tres difficile de manipuler la diaspora sur cette question, car elle comprend parfaitement qu’ il s’agit d’ un vol planifié par l’Etat et habilement mise en exécution avec de nombreux complices. En effet il n’y a pas d’autres mots pour qualifier le fait que 1.5 million de familles perdent subitement 50% de leur pouvoir d’achat.

La firme DAGMAR a dressé en 2011 la liste des médias les plus influents en Haiti. Il s’agit :
1- Le groupe RadioTélévisionCaraibes
2- Le groupe RadioTele Guine
3- RTNH
4- Le groupe Nouvelliste
5- Le groupe Multipresse
6- Le groupe Kiskeya
7- Radio Lumiere
8- Radio Soleil
9- Radio Melodie
10- Radio Metropole
11- Radio Antilles Internationale
12- Radio Ibo

Aujourd’hui il faut au moins compler à cette liste avec des stations comme. Zenith FM, Radio Mega, RCH2000, RadioTimoune…etc.

Nécessité d’une nouvelle réglementation

Sans aucun doute, la concentration des médias entre les mains de groupes économiques, de dirigeants politiques ou de simples particuliers affecte la qualité de la démocratie en République dominicaine aussi bien qu’en Haiti. Et elle trouve son origine dans un cadre réglementaire qui ne limite pas l’appropriation des structures chargées de servir le droit à l’information des personnes.

En Republique Dominicaine la loi de l’expression et de la diffusion de la pensée est un document en attente de mise à jour. Il a été approuvé en 1962, un an après la fin des trente ans de dictature de Rafael Leónidas Trujillo. Cette loi maintient le régime de protection du droit à la liberté d’expression en tant qu’élément transversal, le protégeant de l’État en tant qu’agresseur potentiel le plus important et fixant des limites à la diffamation, au préjudice et à la sécurité de l’État lui-même. La soi-disant loi 61-32 ne contient pas de dispositions sur la concentration des médias et son lien avec le droit à l’information, pas plus que la loi générale sur les télécommunications, une norme qui régit l’attribution des fréquences du spectre radioélectrique national.

En Haiti, le décret loi d’octobre 1977 reglementant les Télécommunications ne contient pas de dispositions spéciales réprimant la concentration des médias. Il est indispensable dans le cadre de la grande reforme du secteur que le problème de la concentration des médias électroniques entre les mains de quelques personnes ou groupe de personnes de la societé haitienne soit abordé.

À l’heure actuelle, il existe plusieurs projets visant à modifier le cadre réglementaire des médias dominicains et haitiens. Mais les discussions ont pour principaux acteurs les représentants des propriétaires des entreprises médiatiques concentrées et de la classe politique qui a bénéficié du programme de concentration tant en Haiti qu’en Republique Dominicaine

Pour avancer vers une politique publique démocratisant des services de communication, il est urgent que les organisations communautaires, les paysans, les syndicats, les groupes minoritaires, les syndicats professionnels, les universités et le grand public participent aussi à la table du débat.

C’est seulement en élargissant le débat relatif à la concentration des médias à cette représentation de la majorité de la population des deux cotés de l’ile qu’on pourra aboutir à une reglementation assurant que les médias, dans leur pluralité , remplissent leur mission démocratique et constituent effectivement des  » justiciers qui observent les gouvernements sous toutes leurs formes, favorisent la transparence dans la vie publique et scrutent ceux qui sont au pouvoir, dénonçant la corruption, la mauvaise gestion et les actions commerciales inappropriées ».

Marcelin Montaigne
Consultant Indépendant

Document de Référence :

  1. Etude firme DAGMAR
  2. Etude Unesco sur le système médiatique dominicain
  3. Recherche sur les indicateurs de développement des médias en Haïti a été publiée .

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