“Du sang en urgence”, m’interpelle ! Je suis dégoûtée de mon confort, de mon silence, de mon impuissance !
Dimanche 6 octobre 2019 ((rezonodwes.com))– L’article du Nouvelliste daté du 4 octobre 2019, informe qu’il n’y a plus de sang[1] disponible sur tout le territoire national. Plusieurs individus sont passés, dans le silence, de vie à trépas, et de nombreuses vies sont en danger.
Plusieurs centres de collecte de sang, au niveau des villes de province, sont fermés depuis la fin de l’année 2018. Les employés font la grève, car ils n’ont pas été payés. Face à l’État qui n’honore pas ses obligations envers ses employés ou face au constat de la pénurie de sang à la Croix rouge, vous me direz sans doute qu’il s’agit de faits récurrents, n’est-ce pas ? En Haïti, ce ne sont pas les problèmes majeurs qui manquent, alors pourquoi s’indigner? Pourtant, pour une fois, il y a quelque chose que nous pouvons faire.
J’entends mon fils de cinq ans au loin, en train de jouer avec ses petites voitures. Il commente à haute voix… Woaw des barricades! Mais la voiture rouge a des super pouvoirs, elle peut survoler les barricades …Je secoue la tête, saisis mon ordinateur et parcours les titres du Nouvelliste. Un d’entre eux, “ Du sang en urgence”, m’interpelle. Je finis la lecture et me mets à ressasser les derniers évènements : les scandales de corruption, l’insécurité rampante, l’inflation galopante, les théâtres parlementaires, les divers massacres perpétrés, les innocents tombés sous les balles, les institutions en déliquescence, la rage dévastatrice et légitime d’une population en détresse, les milliers de victimes de cet Etat de droit défaillant … Je suis dégoutée de mon confort, de mon silence, de mon impuissance !
Je me croyais assez forte pour gérer toutes mes frustrations liées à la situation abjecte dans laquelle évolue cette population aux abois (toutes couches sociales confondues); je croyais pouvoir taire en moi cette révolte sourde; je croyais pouvoir cacher ma honte de me dérober à mon devoir de lutter significativement pour la justice sociale et le respect de la dignité de mes compatriotes; je croyais pouvoir faire semblant d’ignorer à quel point, avec le temps, je tendais comme tant d’autres, vers la déshumanisation où l’instinct de conservation prend le dessus.
Mes larmes ont coulé d’abord silencieusement avant de se transformer en spasmes causant un vacarme qui me surprit moi-même. Mes sanglots m’étouffaient et je ne pouvais expliquer à mon fils pourquoi je pleurais. Maman quelqu’un est-il mort? Pour qui pleures-tu, maman? Pour des gens que je ne connais pas, répondis-je. Je pleure sur moi, sur nous, sur nos indifférences, sur notre méchanceté…
Instabilité, insécurité, tensions sociales, j’en ai vues, j’en ai entendues !
Je suis une fille du terroir, native de la Cité Christophienne, qui ai grandi en Haïti et qui ai choisi, après mes études universitaires à l’étranger, de rentrer au pays avec toute ma fougue et ma bonne volonté pour servir et contribuer à son avancement. Ce n’était pas un choix difficile, car selon moi, il n’y avait pas d’autres options qui vaillent!
Les manifestations, les émeutes, les grèves, les dechoukaj me sont familiers. Au cours des trente dernières années, de mon enfance à nos jours, ces épisodes de violence ont pavé mon parcours, si bien qu’aujourd’hui, tout naturellement, ils s’imposent à ma progéniture. Je me souviens encore, de manière limpide, du sentiment confus qui m’avait animée lorsque j’avais accusé mes parents de souhaiter ma mort, après m’avoir obligée à me rendre au siège des examens de 4ème année fondamentale, malgré une situation potentiellement explosive dans les rues de la capitale.
Nous étions plusieurs dans le véhicule. Arrivés à Sans-Fil, l’ami de la famille qui devait nous frayer le chemin, après avoir bravé plusieurs barricades enflammées pour progresser vers le lieu de l’examen, nous ordonna de descendre pour continuer à pied. Je m’accrochai, terrifiée, au siège passager en hurlant et refusai d’obtempérer. Quand finalement j’ai cédé, je me suis retrouvée en plein champ de bataille, en train de courir pour échapper à des jets de pierres et de bouteilles. Enfin, effarés, déboussolés, harassés, nous fîmes irruption au siège, pour apprendre que les examens avaient été ajournés. Après une accalmie, la mère d’une de mes condisciples m’a ramenée chez moi.
Ce matin, deux décennies plus tard, mes enfants sont à la maison. Depuis la rentrée des classes le 9 septembre dernier, ils n’ont pu fouler le sol de leur école que la première semaine. Mon mari semble plutôt confiant, il va tenter de se rendre au bureau. Quant à moi, je tergiverse… Dois-je me rendre en ville ? Pour quelle urgence?
Temps de sortir de notre fausse zone de confort, pour sauver des vies !
Tous ceux d’entre nous qui refont Haïti à coup de tweets, articles et slogans, ont la possibilité instamment de changer une vie en s’engageant comme des donneurs circonstanciés puis réguliers. Cela ne dépend que de chacun de nous! Mais combien vont se risquer à se rendre au Centre de Transfusion Sanguine?
N’est-il pas plus simple de blâmer les centres pour l’absence d’une véritable politique de sensibilisation, pour le temps d’attente trop long, ou pour le manque de personnel de service ? Non, mesdames, messieurs, il n’y pas de service VIP. Deux (2) ou cinq (5) heures de temps de votre précieux agenda valent-elles une vie humaine? Pour ceux qui se le demandent, oui durant le lock la semaine passée, je me suis rendue au Centre de Transfusion Sanguine sis à la Digicel et j’ai donné de mon sang. C’était le seul geste que je pouvais faire en ces temps dramatiques pour faire valoir mon humanité!
Arrêtons de déplorer, dans les multiples notes de presse, les pertes en vies humaines. Je suis certaine que bien d’autres héros sommeillent encore dans nos villes et campagnes. Une bonne fois pour toute, mes amis, embrassons cette problématique de santé publique et passons à l’action dès aujourd’hui, pour gagner ensemble une première bataille !
Naed Jasmin Désiré
njasmin@hotmail.fr
[1] https://lenouvelliste.com/article/207593/du-sang-en-urgence


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