De : Lavoisier J. Cherisier
Son Excellence,
Dimanche 5 mai 2019 ((rezonodwes.com))– Le répertoire est rempli de titres vous afférant, ce qui a rendu mon choix un peu difficile mais je retiens “Son Excellence” par respect pour la fonction présidentielle de laquelle vous avez bridé mandat à deux reprises. Je me plie aux exigences qui sont les miennes en tant que citoyen pour vous adresser ces quelques lignes.
Son Excellence, le 31 mars 2019, en grand patriarche, au temple de l’UNIFA, votre université, par un acte discursif au rituel bio-linguistique, avec la pierre de la théorie de l’évolution, érigée comme stèle, vous avez versé votre libation à une divinité, dont on ne sait pas laquelle, mais une chose dont moi je suis certain, c’est qu’il ne s’agissait pas du Dieu Créateur.
Ce geste, Son Excellence, truffé de symbolisme, selon mon humble opinion visait à marquer le sens d’une convenance d’avoir votre université comme monument dressé vers le ciel haïtien, pour rappeler à tous ceux et celles qui pouvaient être concernés, un passage mémorable de votre histoire sur la scène politique d’Haïti. Certains pourraient peut-être soit par incrédulité ou par manque d’intelligence spirituelle, ne pas avoir remarqué l’agneau de holocauste qui est la “doctrine de la Création” immolé sur l’autel de l’éducation.
Je profite ici pour rappeler qu’aucune libation n’a jamais été commandée en dehors d’un sacrifice. L’assemblée réunie devant l’autel assistait paisiblement à une cérémonie à travers laquelle une adoration a été rendue à une divinité inconnue. La joie que le peuple a retrouvée dans un tel rite, exception faite de ceux qui ont été déjà initiés, représentait parfois le degré de son ignorance au regard de la nature réelle du culte.
La profondeur mystique inscrite dans la représentation symbolique de ce rituel aux variantes multiples intercepte avec justesse les descriptions physio-anatomiques du corps humain, comme temple abritant un esprit déjà initié au plus haut ordre mystique jamais répertorié dans l’histoire cosmique qui est: l’Ordre Melchisédek. À travers une relation passionnelle avec le peuple haïtien, vous avez fait de la parole politique un espace identitaire et relationnel. Son Excellence, Vos discours ont beaucoup influencé votre auditoire, soit pour l’exciter ou apaiser ses émotions. Je dois avouer que vous avez incarné quelque chose qui vous dépasse et l’histoire nous en est témoin.
Son Excellence, par votre style populaire et coloré, qui fige dans le temps et dans l’espace les représentations du peuple haïtien, qui allie la préciosité des valeurs du peuple ainsi que ces déchirements perpétuels autour d’un processus de rencontre et de distanciation, mettant en évidence les relations conflictuelles, les positionnements idéologiques tenus, les jeux de masques, qui sont autant de procédés d’une performance socioculturelle qui ne relèvent pas uniquement de votre compétence linguistique mais également de votre capacité à choisir et donc à prévoir l’effet du discours dans un contexte donné, indispensable à votre stratégie discursive qui se veut efficace, j’ai pu entrer dans l’univers sombre et grandiose de mon peuple. Son Excellence, dans votre thèse avancée, vous avez opté pour un retour à la source c’est-à-dire à notre patrimoine génétique pour puiser les ressources nécessaires pouvant nous conduire sur la voie du salut.
De là, ayant mis en évidence les problèmes identitaires que peuvent générer tout refus de ce retour à la source, vous avez souligné la nécessité d’une scission épigénétique entre le néo-colonialisme et la dignité humaine, laquelle conduira à la renaissance africaine, le bonheur des Afro-descendants et par ailleurs, vous avez également soulevé à votre auditoire l’importance de bien distinguer dans le cadre d’un savoir scientifique authentique entre les paradigmes et les pseudo-paradigmes car vois savez que les théories scientifiques ne reposent jamais entièrement sur des faits. Ce sont des interprétations des faits et, comme toute interprétation, elles sont toujours sujettes à être influencées par les hypothèses et les points de vue dominants dans le monde.
Or, Son Excellence, contrairement à la classe politique qui avait goûté un mauvais vin et s’est levé pour dénoncer vos propos prononcés le 18 novembre 2003, qu’elle qualifiait d’inappropriés et haineux, contrairement à certains comme Claude Romain, Evans Paul, qui se disaient être surpris par la tonalité de votre discours, à Turneb Delpé qui l’avait jugé démagogique, et accusé votre message d’être truffé de mensonges et de haine au moment où l’on célèbre le Bicentenaire de cette bataille symbole de l’unité des haïtiens, contrairement au professeur Rony Desroches qui estimait que vous avez fait une très mauvaise lecture de la conjoncture d’aujourd’hui par rapport à celle de 1803 et qui soutenait qu’en 2003 l’oppresseur n’était autre que vous-même, à Maître Févry qui également estimait que vous avez profané le site de Vertières en se faisant accompagner par des agents de sécurité étrangers, à Osner Févry qui déplorait aussi la célébration de Vertières sans la présence de l’Armée, en un seul esprit, Partis politiques, société civile, ont fait une lecture amère de votre allocution car selon eux l’occasion de la célébration du Bicentenaire de la Bataille de Vertières qui a été le résultat de l’unité entre noirs et mulâtres et elle devrait être honorée par un appel à l’unité et le patriotisme national, contrairement à tous ceux ci-dessus cités, le problème pour moi, aujourd’hui dans votre allocution du 31 mars 2019, est que vous avez fait de la théorie de l’évolution, le cornerstone sur lequel votre thèse a été construite.
Son Excellence, ce transfert à partir d’une théorie scientifique peut ne correspondre qu’à une métaphore; grâce à celle-ci certains aspects de la biologie pris en considération par votre théorie sont, par analogie, transposés dans l’univers social. Vous savez que n’importe quelle théorie scientifique, assez riche pour s’appliquer à un vaste et complexe ensemble de phénomènes, fournit nécessairement une large variété d’interprétations sociales. Les théories et les concepts scientifiques sont utilisés ici pour justifier votre idéologie, votre programme, social ou politique ; cette évidence est clairement admise. Une fois encore les sciences de la nature servent de source principale pour la justification d’une certaine vision du monde, en d’autres termes un paradigme. Un savoir scientifique, une rationalité, un mode de gestion, quelle éloge, pour condamner une idéologie capitaliste au comportement colonialiste et impérialiste, on parle même parfois de métaphysique. La recherche scientifique est présentée comme la panacée qui permettra de surmonter toutes les difficultés ; la démonstration scientifique est invoquée comme justification suprême.
Son Excellence, à cet égard, c’est un scientisme aveugle qu’on est en train de promouvoir. La théorie de l’évolution est devenue la seule doctrine scientifique sur laquelle nous devons nous appuyer pour arriver à ce salut tant convoité. Et comme l’a si bien dit Frédérick Lionel : “La science triompha, et l’homme, oublieux qu’elle est son œuvre, lui attribua, avant de la craindre, des mérites qui dépassaient sa compétence.” Mais de tels efforts pour faire de la science la seule source et le juge de la vérité sont voués à l’échec dès le départ, et ce pour plusieurs raisons.
Tout d’abord, la science est basée sur des efforts humains, vulnérables, sujets aux pièges de l’orgueil, de l’intrigue et des préjugés. Le biologiste évolutionniste Austin Hughes écrivit que « la grande confiance accordée aux panels d’experts et aux comités de pairs devrait sembler déplacée à tous ceux qui ont travaillé dans ces comités et qui ont vu l’étendue des idées préconçues, des vendettas personnelles et de la propension à torpiller parfois les meilleures propositions » (“The Folly of Scientism”, The New Atlantis, automne 2012, page 32).
Pourtant, dira-t-on, de 1804 à nos jours, on est arrivé en tant que peuple à tenir tête à toutes les formes d’oppression, d’injustice, de famine, de pauvreté, de catastrophes naturelles, maladies etc… sans jamais sombrer dans le désespoir, la résignation,ou la résilience. Son Excellence, le 12 janvier 2010, notre pays fut secoué par le pire tremblement de terre dans la région depuis deux siècles. La catastrophe a engendré d’horribles souffrances, au delà de toute description : plus de 300.000 morts, des centaines de milliers de blessés, et plus d’un million de sans abris.
Un an plus tard, avec l’épidémie de choléra qui a tué près de 2000 Haïtiens début décembre, il reste difficile de saisir pleinement l’ampleur de la catastrophe et la gravité des dommages subis par une nation déjà en difficulté. Et traumatisé, la nation debout interroge encore le ciel sur son avenir et son devenir. Mais voilà, Son Excellence, écoutez et prenez l’oreille, car il y a toujours eu chez l’haitien un désir ardent de vivre, une volonté acharnée pour transformer l’impossible en possible.
D’où nous vient cette force qui fait trembler même les plus grands Goliaths de l’histoire? On était le petit David face au géant Goliath esclavagiste et colonialisme. On a du mal à accepter l’idée qu’on est des pionniers et que c’est à nous qu’a été confiée la mission de forger et de montrer le chemin de la liberté et de l’espoir au reste de l’humanité. Cette force morale et spirituelle, c’était pas des vertus de la sciences qu’ils les avaient puisées.
Son Excellence, aujourd’hui, notre pays est traversé par un mécontentement continu et généralisé dans tous les domaines de la vie nationale et ce état de fait ne fait que persister et s’amplifier. Il faut constater avec stupéfaction l’enchaînement de certains événements qui risquent d’emporter le pays tout droit vers le chaos total et imminent. L’urgence de cet état de choses à changer et, surtout, un état d’esprit à créer nous interpelle tous sans distinction.
Bien que les problèmes soient complexes de par leurs imbrications, il faut toutefois souligner que la nécessité du changement s’impose d’elle-même. En effet, à toutes les périodes, les hommes ont toujours éprouvé le sentiment qu’ils se trouvaient à un tournant de l’histoire. Avec le recul, nous constatons qu’en fait les réels tournants n’ont pas été tellement nombreux, et que les plus décisifs n’ont pas été perçus comme tels par les contemporains. Affirmer que nous sommes aujourd’hui les témoins et les acteurs d’une métamorphose radicale des cadres mêmes de l’histoire humaine peut donc se heurter au scepticisme.
Son Excellence, l’indépendance de notre pays, Haïti, reste le seul fait qui nous montre que nous ne pouvons nous abuser en accordant une importance décisive à l’époque que nous vivons ; ce n’est pas se leurrer, c’est au contraire accepter une claire conscience de la réalité, que de constater la nécessité d’un changement complet de notre regard sur les hommes et sur notre société. Mais, Comment s’y prendre, comment agir en conciliant la sagesse acquise par l’expérience d’un long passé, avec les impératifs du quotidien envahissant dont il faut tenir compte . Elle n’est pas vaine, la curiosité du commencement. Vous voulez malgré le « choc du futur », rejoindre les anciens à la recherche des racines, et votre intérêt va plus profond qu’une mode « rétro ».
Son Excellence, vous n’ignorez pas que Karl Marx, voulant chasser Dieu du ciel, de son materialisme dialectique et historique en fait un systeme scientifique. Et de nos jours, certains de la lutte des classes font procès au capitalisme. Mais c’est la mort de la culture et la societe qui me fait plus peur. Face à l’éclatement des ideologies, mon engagement citoyen ne sait à quelle cause se vouer. Je cultive cette haine de la pensée servile qui fait la guerre à l’imaginaire. L’imagination spirituelle,capacité de concevoir des archétypes n’ayant pas d’existence antérieure, est également une manifestation de l’esprit humain. Il n’existe pas d’autres lieux que celui de l’invention. Nous donnerons à cette capacité le nom d’épigenèse. Son Excellence, on peut donc définir l’épigenèse, qui est chez l’homme une activité créatrice de l’esprit, comme une faculté de construction qui prend naissance dans les mondes spirituels dès que l’individu est capable d’y maintenir une certaine conscience, c’est-à-dire lorsqu’avec le développement de l’Intellect il est en mesure d’exercer un pouvoir créateur indépendant. La destinée mûre et l’épigenèse sont issues d’une relation entre notre niveau de perception, ou conscience, et notre capacité d’action, ou pouvoir. Vous savez, mieux que quiconque, l’essence même du pouvoir consiste en une manipulation de la pensée. Du fatalisme, de l’enfer, du nouveau nos ancêtres ont accouché.
La conscience permet une orientation de l’esprit qui mobilise son pouvoir vers la mise en mouvement de nouvelles causes. Lorsque conscience et pouvoir sont parfaitement contrôlés, l’esprit accède à la liberté. Aujourd’hui, dissimulés sous les masques d’une pensée lâche et chétive, ils nous prêchent pourtant l’amour et l’histoire désespérément cherche encore des Dessalines et des Petions. Et la violence, de nos institutions se moque, les bandits immunisés osent braver l’interdit. Avec impuissance, on assiste à la crucifixion des valeurs. À cela, mon esprit est mouvementé et la paix à mes yeux s’évanouie.
Son Excellence, suis-je encore philosophe, je m’interpelle encore et encore? Et la philosophie humaine peut-elle nous fournir la source de la vérité ? Mais à tous ceux qui refusent l’amnésie collective j’ai dit que nous avons alors le devoir de rappeler les événements aux consciences afin d’empêcher qu’ils ne se reproduisent.
À suivre…
Lavoisier J. CHÉRISIER
Tel : (516)406-4603
cherisierlavoisier@gmail.com


2 Comments