par Kerlens Tilus
La guerre des idées contradictoires, c’est ce que nous avons toujours prôné. En Haiti, nous avons une carence d’hommes et de femmes qui réfléchissent. Le débat sur la gestion de la cité est plus que stérile. Comment voulons-nous que l’on puisse trouver des solutions aux problèmes auxquels le pays est confronté si nous n’arrivons pas à réfléchir, tête reposée et en toute civilité ?
Nous avons beau parler, nous avons beau écrire, mais les problèmes restent en entier. Plus d’un disent qu’il y a manque de volonté, pour d’autres, c’est de l’insouciance et de la méchanceté. Pour nous autres, nous croyons que c’est tout simplement un manque de vision. Il y a tellement de forces qui sont interconnectées dans le dilemme haïtien qu’à vouloir changer les choses, on finit par se perdre. Si l’on met du temps à parler d’Haiti, ce n’est tout simplement que par amour. Il n’y a aucune fierté aujourd’hui de se dire haïtien. Ce qui nous restait de fierté, les bandits légaux et les lavalassiens l’ont salamisé. A présent, nous livrons bataille contre notre ombre. Durant le mois de répit (18 Mars-18 Avril), j’ai eu la chance de discuter avec des jeunes en Haiti où nous avons posé le problème du regroupement de la jeunesse. S’il y a une certaine velléité de la part de certains jeunes de faire front commun pour lutter ensemble, d’autres sont très méfiants. Et les exemples d’alliances et de mobilisation qui ont profité à un petit groupe au détriment de la majorité sont nombreux.
Aujourd’hui, tout analyste avisé et tout haitien censé arrive à faire le même constat : la majorité des Haitiens sont peureux et nombreux sont ceux qui ne sont pas intéressés à tacler les problèmes structurels. Quand nous disons que la solution est haitienne, nous voulons tout simplement dire que c’est au prisme des Haitiens que l’on doit évaluer les dégâts. Ce sont les Haitiens qui doivent se mettre autour d’une même table pour proposer une alternative. Nous avons beau essayé avec les missions de l’ONU et de l’OEA. Chaque année, les USA envoient plusieurs émissaires en Haiti ; malgré tout, les problèmes restent en entier. La nature a horreur du vide, dit-on ! A défaut d’une alternative sérieuse et prometteuse, on aura des autoproclamés leaders qui vont faire croire à plus d’un qu’ils détiennent la clé de la boite à solutions aux problèmes d’Haiti. Il ne faut jamais oublier que nous payons avant tout pour cet acte héroïque qui a accouché Haiti comme première République Noire Indépendante dans le monde. La masse populaire est mise au rencart depuis le parricide de Jean Jacques Dessalines. Et depuis 100 ans, les Etats-Unis d’Amérique jurent par tous les dieux qu’Haiti n’ira nulle part. Plusieurs études ont montré quand les Etats-Unis investissaient 10,000 dollars dans la Caraïbe, pour la même période, l’investissement en Haiti était de l’ordre de 1 dollar.
Dans l’ordre humain des choses, Haiti a deux nations développées qui lui damnent le pion et que toute tentative d’avancement devrait prendre en compte : La France et les Etats-Unis d’Amérique. La France n’a jamais accepté l’idée que nos pères fondateurs ont arraché l’indépendance avec armes à la main. Les Etats-Unis d’Amérique veulent montrer aux noirs américains qu’ils sont inférieurs en leur présentant le cas d’Haiti bien que Frederick Douglass a fait un travail de titan pour montrer à ses compatriotes ce que représente Haiti dans le concert des nations. Qui a l’autorité morale pour discuter avec les Américains et les Français qui se liguent contre Haiti ? Dans l’ordre humain des choses, la libération d’Haiti n’est pas pour demain parce que le rapport de forces ne lui est pas favorable. Dans l’ordre divin des choses, Haiti tout comme nombre de pays du Tiers-Monde peut oser espérer. Nous sommes implantés sur la terre d’Haiti, mais nous sommes venus de loin. Il est presqu’impossible de dire vraiment qu’elle a été l’origine de ces esclaves qui débarquaient dans la Colonie de Saint-Domingue. Dans le temps, on pouvait faire confiance aux sources dont les historiens puisaient pour écrire leurs histoires et leurs livres. Mais, aujourd’hui, avec les nouvelles technologies de l’information, nous savons que les informations sont contrôlées par une superstructure et l’on donne accès à des informations qui vont dans le sens des intérêts des maitres de ce monde. Nous ne devons plus faire confiance à ces chercheurs qui parlent d’Haiti et qui cherchent à nous convaincre que nous n’avons aucune chance de sortir du trou.
Pour rester positif, on est obligé de nourrir des scénarios positifs dans sa tête. Si dans le temps, le désespoir pouvait m’envahir, mais aujourd’hui avec tout ce que je maîtrise comme paramètres sur la façon dont un pays est organisé, je suis plus que confiant qu’un miracle est possible pour Haiti.
Il est intéressant de voir que des langues commencent à se délier. Certains parlent de voies médianes, d’autres parlent de tabula rasa ; mais tout le monde accepte qu’il faut que quelque chose change dans ce pays. Je suis un observateur avisé. Je connais plus ou moins les acteurs et j’observe cette partie d’échecs qui est plus que passionnante. Il est encore tôt d’opiner sur des mouvements actuels qui se disent porteurs d’espoir et de changement. Mais, l’on croit que l’eau propre ne peut sortir d’une source d’eau sale. Nous devons permettre et favoriser que chaque groupe et chaque secteur puisse placer leur mot sur le devenir de ce pays. Je ne crois pas qu’un acteur à lui-seul peut imposer une idée à plus d’un. Je suis plutôt adepte de l’idée de la périphérie au centre. On concerte d’abord et à partir de la concertation, on se fixe des objectifs et on arrive au milieu pour centraliser les choses en premier lieu et les décentraliser après pour une plus large redistribution du savoir, du savoir-faire et des ressources. On peut financer une révolution, mais on ne saurait acquérir des idéologues et des combattants au prix d’argent. Quoi qu’il puisse être, un leader révolutionnaire doit se placer sur le même piédestal que ces vis-à-vis. Nous ne devons pas continuer à faire l’expérience de 1000 gourdes pour voter et pour s’adhérer à un mouvement politique et/ou social.
A un certain moment, le peuple haïtien avait foi dans les idéaux de justice, de liberté, d’équité et de souveraineté. Après tant d’années de tromperies, il ne croit plus en rien.
Personne ne pourra bluffer ce peuple pour une énième fois. Tout mouvement qui n’est pas fondé sur l’équité, le respect de l’autre , le juste milieu et le rapport de moun ak moun, et non de maître à esclave est appelé à échouer. J’aime la dynamique de groupe. J’aime voir les gens bouger.
Aujourd’hui, il n’y a presque rien à dire. Tout a été dit et tout est enregistré quelque part. Depuis l’indépendance à nos jours, des leaders ont toujours promis monts et merveilles pour n’accoucher que peine et déception. Aujourd’hui, quand nous disons que la solution est haïtienne, il faut bien que les Haïtiens de l’intérieur et de l’extérieur puissent participer librement au débat sur le devenir du pays. A chaque fois qu’un groupe de gens se donne comme objectif de mener des consultations pour arriver à un projet commun, on ne peut s’empêcher que plusieurs individus parmi ce groupe se voient déjà présidents de la république. Si j’ai un conseil à donner aux ténors actuels de quelconque mouvement, c’est de mettre la représentation au plan secondaire et de prendre le temps pour donner un contenu au mouvement. Depuis le départ de Jean Claude Duvalier, la politique se fait en Haiti à coup de slogans. Il n’y a pas de mouvements sociaux et politiques axés sur des messages clairs, positifs et progressistes. Nous sommes plus confortables dans le « voye monte ».
Une chose est sure, pour regagner la confiance de ce peuple et le porter à franchir les barricades pour aller voter, cela demande un effort monstre. Et, seul un leader sincère et charismatique peut le faire. Tout Haïtien est en mesure de déceler qui aime Haiti et qui ne l’aime pas. Nos actes nous suivront. Est-ce que cela veut dire : bourreau hier, bourreau aujourd’hui ? L’homme change à tout moment, et le miracle est possible. Je crois dans la rédemption. Il faut que quelque chose change et l’on sait que les choses doivent changer. Voilà pourquoi nous sommes ouverts à toute initiative.
Mais, il y a une marche à suivre et il y a une façon de faire. C’est révolu l’époque où l’on considérait que le peuple était bon enfant et que l’on pouvait jouer sur ses émotions et l’emmener à l’abattoir pour être écorché. Il y aura toujours des lanceurs d’alerte. Nous ne sommes pas dupes.
Même quand nous croyons qu’il faut joindre nos flambeaux en faisceaux pour projeter une lueur nouvelle sur l’écran d’Haiti, mais nous sommes prudents. En 2004, nous avons été échaudés. Qu’il s’agit des lavalassiens, qu’il s’agit de ceux qui étaient dans l’opposition, personne à part des ténors ne sait ce qui se passait vraiment. Nous ne voulons pas refaire la même expérience. C’est fini cette affaire qu’il faut avoir la bénédiction de Washington pour réaliser quelque chose de positive en Haiti. Si un leader progressiste croit que Washington et Quai d’Orsay seraient dans les intérêts d’Haiti, il peut aussi croire que le père noël existe également.
On ne peut pas seulement aborder le dilemme haitien sur l’angle humain, il faut chercher à comprendre l’aspect divin de la question. Sur le plan humain, toutes les analyses sont faites et nous sommes en présence d’un cas atypique. Un grand nombre de scientifiques croient qu’il n’y a rien à espérer pour le cas d’Haiti. La messe est dite. Mais, ceux qui vivent que par et pour le pays voient une lueur d’espoir. « Certaines vérités ne nous paraissent invraisemblables que, tout simplement, parce que notre connaissance ne les atteint pas. » (Amadou Hampate Ba). Il y a des réalités que l’on ne peut pas décrire à un profane. Il faut être animé de bonne volonté et être inspiré pour comprendre ce qui pousse un Haïtien qui vit aisément à l’étranger à retourner au pays natal pour construire du durable. Il faut prendre le temps pour demander à chacun de ces gens ce qui le motive. Je ne suis pas un évangéliste, je n’ai pas à convaincre quiconque. Un fait est certain, l’Haiti que nous connaissons aujourd’hui ne sera plus une fois que les bien-pensants se regroupent pour prendre leur destin en mains et donner une nouvelle orientation à la barque du pays. Nous devons oser espérer. Avec la méditation, on peut transcender des dimensions, aller au-delà des barrières matérielles, et voir ce que le commun des mortels ne peut voir. L’Haiti Nouvelle est claire dans ma pensée et je peux en parler à tout bout de champ comme si je lisais dans un livre. Ce n’est ni la prière ni la foi qui vont permettre à ce pays de faire de nouveaux bonds en avant, mais c’est avant tout le niveau de conscience et l’amour qui donne vie à tout être animé. On doit comprendre d’abord que nous sommes des humains qui sont appelés à vivre bien sur notre coin de terre et que nous avons le libre arbitre pour faire les choix qu’il faut et orienter le pays vers la voie du progrès et de la souveraineté.
Ce qui donne une lueur d’espoir aujourd’hui est que les commanditaires de coups d’état, certains hommes d’affaires qui arment les gangs commencent à percevoir à l’horizon le danger qui plane sur nos têtes, et ils veulent changer leur fusil d’épaule. C’est ce dialogue que nous devons encourager. Porter les hommes d’affaires de ce pays à ne plus financer la classe politique, mais de se lancer dans la politique et le social eux-mêmes pour consommer leur échec ou s’ils sont sincères pour réussir avec le peuple. Quoi qu’il arrive, nous devons composer avec ceux qui ne nous ressemblent pas. A entendre parler les acteurs en présence en Haiti, aucune solution est possible sans consentir de grands sacrifices. Personne ne veut perdre ses privilèges. Ce peuple ne peut pas attendre une autre décennie pour voir le bout du tunnel. La solution doit être imminente et elle doit sortir de la matrice de ce pays. Les experts haïtiens sont là, les professionnels sont là ; nous connaissons les obstacles et nous avons des ressources, tout ce qui nous reste, est la force agissante pour transformer. Je souhaite à rappeler aux leaders actuels et à ceux qui se disent révolutionnaires
que le peuple n’est pas dupe. Les Haïtiens savent quand ils sont victimisés et ils savent comment se défendre. Nous nous demandons bien : à quand le réveil citoyen ? Est-ce qu’on peut déboucher sur un changement réel sans la conscientisation de la masse ? Si non, comment le faire ? Nous aurons à répondre à ces questions dans nos prochaines publications. Qu’Hayti puisse connaitre des jours meilleurs !
Kerlens Tilus 04/24/2019
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