par Dr Elco Saint Amand et Me. Claudy Briend Auguste
Quelques secondes après l’écrasante victoire haïtienne 4-1 à Santo Domingo, capitale d’où émanent régulièrement des positions susceptibles d’infléchir les orientations politiques de Port-au-Prince, ont suffi à réveiller plus de trois siècles d’histoire, de rivalités territoriales, de souverainetés disputées et de mémoires concurrentes sur l’île. Wilson Isidor, auteur de deux superbes buts face à la République Dominicaine, désigne le sol avant de montrer son maillot : « Hispaniola, c’est Haïti. Haïti est ici. » Et cela dérange, jusque dans les salons de la Primature et chez cette ministre des Affaires étrangères qui donne souvent l’impression d’être surtout « étrangère aux affaires haïtiennes ».
Fallait-il entendre cette déclaration comme une revendication territoriale ? Un footballeur venait-il de rouvrir, au bord d’un terrain, les frontières fixées par les traités et consacrées par près de deux siècles d’évolution diplomatique ? Ou assistait-on simplement à l’exubérance patriotique d’un international haïtien venant de battre 4-1 la sélection du pays voisin ? La rapidité avec laquelle certaines autorités se sont employées à neutraliser ses propos mérite, elle aussi, examen.
Avant Haïti et la République dominicaine, il y eut Hispaniola
Hispaniola précède historiquement les deux Républiques. Le nom dérive de La Española, appellation attribuée par Christophe Colomb à l’île en 1492, ultérieurement latinisée sous la forme Hispaniola. Bien avant l’établissement des deux États actuels, cet espace insulaire avait donc déjà connu des souverainetés amérindiennes, espagnoles, françaises, révolutionnaires et postcoloniales.
La partition politique de l’île ne procède pas d’une géographie naturelle. Elle résulte d’une longue succession de conquêtes, de traités européens et de rapports de force coloniaux.
Le traité de Ryswick de 1697, conclu entre puissances européennes, consolida la présence française dans l’ouest de l’île, tandis que l’Espagne conservait l’Est. Le traité d’Aranjuez de 1777 précisa ensuite la démarcation entre la colonie française de Saint-Domingue et la colonie espagnole de Santo Domingo.
Deux monarchies européennes avaient ainsi tracé les contours de territoires dont les populations n’avaient évidemment participé ni à la négociation ni à la ratification.
1795 : l’Espagne cède Santo Domingo à la France
La géographie coloniale fut de nouveau bouleversée par le traité de Bâle du 22 juillet 1795. L’Espagne céda alors à la France sa possession de Santo Domingo.
Juridiquement, l’île se trouva placée sous souveraineté française, même si l’application effective du traité fut lente, incomplète et politiquement complexe. L’histoire de Hispaniola rappelle ainsi une évidence trop souvent effacée par les lectures nationalistes rétrospectives : les frontières de l’île ont continuellement été déplacées, contestées, abolies puis rétablies.
C’est dans ce contexte que s’impose Toussaint Louverture.
Toussaint Louverture : « Saint-Domingue dans toute son étendue »
En janvier 1801, Toussaint Louverture entra dans Santo Domingo. Il y proclama notamment l’abolition de l’esclavage et plaça, pour un temps, l’ensemble de l’île sous une même administration.
Sa Constitution du 8 juillet 1801 formule une conception territoriale particulièrement explicite :
« Saint-Domingue dans toute son étendue, et Samana, la Tortue, la Gonâve, les Cayemites, l’Île-à-Vache, la Saône et autres îles adjacentes, forment le territoire d’une seule colonie. »
Il convient néanmoins de préserver la rigueur historique : Toussaint Louverture ne proclamait pas encore l’indépendance d’Haïti. Sa Constitution maintenait formellement Saint-Domingue dans l’ensemble français, mais instituait une autonomie politique si considérable que Bonaparte décida de restaurer par la force l’autorité métropolitaine.
Toussaint gouvernait cependant, à ce moment précis, un territoire pensé institutionnellement à l’échelle de l’île.
Ainsi, associer aujourd’hui les mots Hispaniola, Saint-Domingue et Haïti ne constitue pas une invention fantaisiste née sur une pelouse en octobre 2026. Ces vocables appartiennent à une histoire politique imbriquée, violente et ancienne.
1804 : Haïti entre dans l’histoire souveraine
La rupture décisive intervient le 1er janvier 1804, aux Gonaïves.
Dessalines et les généraux de l’armée indigène proclament l’indépendance et adoptent le nom d’Haïti, renouant avec une appellation d’origine autochtone associée au territoire insulaire avant la colonisation européenne.
Ce choix n’était pas lexicalement neutre. Il signifiait la destruction politique de Saint-Domingue colonial et la naissance d’un État issu de la révolution servile la plus radicale du monde atlantique.
La Constitution impériale du 20 mai 1805 utilise une formulation encore plus remarquable :
« Le peuple habitant l’île ci-devant appelée Saint-Domingue convient ici de se former en État libre, souverain et indépendant de toute autre puissance de l’univers, sous le nom d’Empire d’Haïti. »
La formule est considérable.
Les constituants n’écrivent pas simplement « la partie occidentale de Saint-Domingue ». Ils parlent du « peuple habitant l’île ci-devant appelée Saint-Domingue ».
Cette conception ne saurait fonder aujourd’hui un droit territorial haïtien sur la République dominicaine. Le droit international, les traités bilatéraux et deux siècles d’existence étatique interdisent pareille extrapolation. Mais effacer cette formulation du dossier historique serait tout aussi intellectuellement fautif.
Une île pensée comme espace stratégique
Dessalines lui-même tenta en 1805 d’éliminer la présence française subsistant à Santo Domingo. L’expédition échoua et les troupes haïtiennes se retirèrent.
L’idée de l’unité politique de l’île ne disparut pourtant pas immédiatement avec sa mort.
En 1822, sous Jean-Pierre Boyer, Port-au-Prince exerça son autorité sur l’ensemble du territoire insulaire. Cette administration dura vingt-deux ans, jusqu’à la séparation dominicaine de 1844.
Haïtiens et Dominicains interprètent aujourd’hui cette période à travers des mémoires nationales souvent incompatibles. L’historiographie dominicaine parle généralement d’« occupation haïtienne ». Certains historiens haïtiens insistent davantage sur la suppression de l’esclavage et sur le projet d’unification territoriale de Boyer.
Aucune lecture sérieuse ne peut cependant nier le fait politique : pendant plus de deux décennies, l’île fut administrée depuis Port-au-Prince.
Soulouque et les dernières grandes campagnes vers l’Est
Après 1844, la séparation ne mit pas immédiatement fin aux affrontements.
Sous Faustin Soulouque, Haïti engagea plusieurs campagnes militaires contre la République dominicaine, notamment en 1849 et 1855-1856. Elles échouèrent.
Ces défaites contribuèrent à clore progressivement l’idée selon laquelle l’unité de l’île pourrait être restaurée par les armes.
L’histoire emprunta dès lors la voie diplomatique de la reconnaissance mutuelle, puis celle de la délimitation juridique.
Le traité frontalier du 21 janvier 1929 résumera cette nouvelle architecture politique avec une sobriété remarquable : Haïti et la République dominicaine sont deux États libres, souverains et indépendants « se partageant le territoire de l’île où elles se trouvent établies ».
Les accords ultérieurs de 1935 et 1936 complétèrent la fixation de la frontière.
La formule juridique actuelle tient en quelques mots : une île, deux États souverains.
Alors, quel territoire Wilson Isidor aurait-il annexé ?
Wilson Isidor n’a signé aucun traité.
Il n’a déplacé aucune borne frontalière.
Il n’a envoyé aucune troupe vers Dajabón, Jimaní, Elías Piña ou Pedernales.
Il n’a pas davantage facilité, à travers la frontière dominico-haïtienne, le passage de ressortissants colombiens ultérieurement impliqués dans l’assassinat du président haïtien Jovenel Moïse, dans la nuit du 6 au 7 juillet 2021.
Il n’a pas davantage exigé que des firmes dominicaines bénéficient d’un traitement prioritaire dans l’attribution de grands marchés d’infrastructures en Haïti, notamment ceux financés par Petro Caribe et ultérieurement au cœur de graves accusations de détournement de fonds publics.
Il n’a pas non plus réclamé que le tapis rouge soit déroulé à d’autres anciens dirigeants haïtiens sur le territoire dominicain, après Michel Martelly et Jocelerme Privert, comme si Santo Domingo devait devenir l’antichambre protocolaire de la politique haïtienne.
Il venait de participer à une victoire sportive haïtienne 4-1, avec deux buts inscrits personnellement. Dans l’intensité de l’instant, il a montré son maillot, désigné le sol et lancé une formule patriotique.
Enfin, il n’a pas non plus exigé que les candidats à la présidence d’Haïti franchissent la frontière pour aller chercher à Santo Domingo une quelconque bénédiction politique, comme si l’accès au pouvoir à Port-au-Prince devait désormais recevoir son onction à l’Est.
On peut la juger maladroite.
On peut la trouver provocatrice.
On peut considérer qu’un joueur international doit mesurer la portée politique de ses paroles lorsqu’il évolue sur le territoire d’un autre État.
Mais de là à transformer quelques secondes d’exaltation sportive en menace contre l’intégrité territoriale dominicaine, la distance est considérable.
Une diplomatie haïtienne extraordinairement prompte
Ce qui frappe davantage est la célérité avec laquelle la représentation diplomatique haïtienne s’est préoccupée de rassurer Santo Domingo.
Réaffirmer le respect de la souveraineté dominicaine appartient naturellement aux obligations diplomatiques d’un État responsable.
Mais cette célérité appelle une comparaison.
La même énergie est-elle systématiquement mobilisée pour défendre les ressortissants haïtiens confrontés aux expulsions, aux détentions, aux traitements dégradants dénoncés par diverses organisations internationales ou aux difficultés administratives répétées auxquelles ont été exposés, au fil des années, travailleurs, migrants et étudiants haïtiens en République dominicaine ?
Combien de notes diplomatiques ont exigé publiquement des explications pour les Haïtiens reconduits à la frontière dans des conditions dénoncées comme attentatoires à leur dignité ?
Combien de protestations officielles ont accompagné les plaintes relatives aux femmes enceintes expulsées, aux séparations familiales ou aux étudiants contraints autrefois d’effectuer des démarches frontalières périodiques pour régulariser leur statut migratoire ?
Ces dossiers exigent évidemment une documentation précise et ne peuvent être amalgamés. Une interrogation institutionnelle demeure néanmoins légitime : pourquoi l’État haïtien paraît-il parfois plus disposé à rassurer son voisin qu’à rendre publiquement visible la défense de ses propres ressortissants ?
Santo Domingo, centre régional de décision ?
La République dominicaine défend ses intérêts avec constance. Nul ne saurait lui reprocher d’exercer sa diplomatie.
Ses présidents, chanceliers et représentants interviennent régulièrement devant les grandes puissances, les organisations multilatérales et le Conseil de sécurité au sujet d’Haïti.
La difficulté apparaît lorsque Port-au-Prince donne l’impression de subir des orientations formulées ailleurs plutôt que de construire lui-même le cadre diplomatique dans lequel sa propre crise doit être discutée.
Santo Domingo parle beaucoup d’Haïti.
Washington parle beaucoup d’Haïti.
New York parle beaucoup d’Haïti.
Ottawa, Paris et plusieurs capitales caribéennes parlent beaucoup d’Haïti.
Haïti parle-t-il encore pour lui-même, s’il doit dépenser en secret des milliers de dollars en lobbying à Washington malgré son ambassade ?
Le problème n’est pas qu’un président dominicain défende les intérêts dominicains. Il remplit précisément la fonction pour laquelle il a été élu.
Le problème apparaît plutôt lorsque l’État haïtien, dirigé par des responsables accusés par leurs critiques de privilégier des intérêts particuliers au détriment de l’intérêt national, ne mobilise pas avec une intensité comparable les instruments intellectuels, diplomatiques et stratégiques nécessaires à la défense du pays de Dessalines et de Toussaint Louverture.
Deux souverainetés ne signifient pas deux mémoires étanches
Aucun historien sérieux ne devrait utiliser Toussaint, Dessalines, Boyer ou Soulouque pour nier l’existence et la souveraineté actuelles de la République dominicaine.
L’inverse est également vrai : reconnaître pleinement la République dominicaine n’oblige pas Haïti à mutiler sa propre histoire.
L’île fut appelée Hispaniola.
Elle fut divisée entre puissances coloniales.
Elle fut juridiquement transférée entre monarchies européennes.
Elle fut gouvernée, à différentes périodes, selon des configurations politiques couvrant tout son territoire.
Toussaint Louverture administra l’ensemble de l’île.
La Constitution haïtienne de 1805 parla du « peuple habitant l’île ci-devant appelée Saint-Domingue ».
Jean-Pierre Boyer administra l’Est depuis Port-au-Prince pendant vingt-deux ans.
Puis une République dominicaine souveraine s’affirma en 1844, consolida son existence et établit progressivement avec Haïti une frontière internationalement reconnue.
Reconnaître l’ensemble de cette chronologie n’est pas du nationalisme : c’est faire de l’histoire.
Et si le véritable scandale était ailleurs ?
Il existe peut-être une question autrement plus embarrassante que les quelques mots de Wilson Isidor.
Pourquoi Haïti doit-il disputer à l’étranger des rencontres qu’un État normalement fonctionnel devrait pouvoir accueillir sur son propre territoire ?
Pourquoi les Grenadiers doivent-ils dépendre des installations sportives d’un pays voisin pour défendre les couleurs nationales ?
Pourquoi un gouvernement capable de publier des communiqués diplomatiques avec une remarquable rapidité ne parvient-il pas à créer les conditions sécuritaires permettant d’organiser une rencontre internationale à Port-au-Prince, Pétion-Ville ou au Cap-Haïtien ?
Haïti a connu des dirigeants annonçant la construction ou la réhabilitation d’infrastructures sportives. Pourtant, en 2026, sa sélection nationale demeure tributaire de terrains étrangers pour toutes les compétitions internationales.
Voilà une atteinte bien plus tangible à l’exercice de la souveraineté qu’une phrase prononcée par un grand attaquant.
Le patriotisme ne doit pas servir de paravent
Il serait néanmoins intellectuellement paresseux de transformer Isidor en héros politique simplement parce que sa phrase déplaît à Santo Domingo.
Le patriotisme ne dispense ni de la précision historique ni du respect du voisin.
Un peuple sûr de son histoire n’a pas besoin d’inventer des frontières.
Il n’a pas davantage besoin de nier les siennes.
Haïti et la République dominicaine partagent une île, mais ne forment plus depuis longtemps un même État. Chacun dispose de son territoire, de ses institutions, de son identité politique et de sa souveraineté.
Cette reconnaissance n’oblige pourtant personne à prétendre que le mot Hispaniola serait devenu une propriété diplomatique exclusive ou qu’évoquer l’histoire commune de l’île constituerait une offense.
Isidor n’a pas redessiné la carte
Wilson Isidor n’est ni Toussaint Louverture entrant à Santo Domingo en 1801, ni Jean-Jacques Dessalines marchant vers l’Est en 1805, ni Jean-Pierre Boyer étendant son administration sur l’ensemble de l’île en 1822, ni Faustin Soulouque conduisant ses armées au milieu du XIXe siècle.
Il est un footballeur haïtien.
Il a porté dignement le maillot national.
Il a marqué.
Il a célébré.
Puis il a parlé.
Qui sommes-nous donc pour transformer en faute historique quelques mots d’un Grenadier après une victoire 4-1 ?
Le droit international actuel ne lui donne évidemment pas raison si ses propos sont interprétés littéralement comme une affirmation de souveraineté haïtienne sur toute Hispaniola. Mais l’histoire interdit également de considérer ses paroles comme surgies du néant.
Ryswick, Aranjuez, Bâle, Toussaint, Dessalines, Boyer, 1844, Soulouque, les traités frontaliers du XXe siècle : tout rappelle que cette île n’a jamais possédé une histoire simple.
La souveraineté dominicaine mérite le respect.
La mémoire haïtienne également.
Et peut-être faudrait-il demander à ceux qui se sont empressés de corriger Wilson Isidor de consacrer la même détermination diplomatique aux Haïtiens humiliés, expulsés ou maltraités hors de leurs frontières. Tout djòl fèmen lè sa, kòmanse sou Raina Forbin.
Wilson Isidor n’a modifié aucun traité. Il n’a annexé aucun territoire.
Il a seulement prononcé quelques mots après avoir contribué à une victoire haïtienne pleinement méritée — peut-être l’une des rares expressions de souveraineté encore incontestables, dans un pays soumis trop longtemps à des gouvernements de doublure imposés de l’extérieur : mal-aimés chez nous, mais, « fils-aimé » ailleurs.
Bravo pour les buts, Wilson Isidor. Quant à l’histoire, elle est suffisamment riche pour ne pas être censurée et suffisamment complexe pour être dite avec exactitude. L’Empereur Dessalines n’attendit la permission d’aucune puissance pour proclamer nos droits ; deux siècles plus tard, Haïti ne devrait pas avoir à solliciter celle du voisin pour exercer pleinement son droit à la parole, surtout lorsque celui-ci use librement du sien.
Dr Elco Saint Amand
Me. Claudy Briend Auguste

