24 octobre 2026
Haïti — Après les Cayes en 2010, quelle autre ville sera incendiée si le CEP rejette sans surprise la candidature du « chèf bandi legal » Michel Martelly ? Le Dr Josué Renaud répond
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Haïti — Après les Cayes en 2010, quelle autre ville sera incendiée si le CEP rejette sans surprise la candidature du « chèf bandi legal » Michel Martelly ? Le Dr Josué Renaud répond

ENTRETIEN POLITIQUE — REZO NÒDWÈS | 24 octobre 2026

à lire aussi : Wikileaks révèle l’implication de Martelly dans des actes subversifs à l’origine des émeutes aux Cayes le 8 décembre 2010, visant à contraindre le CEP à le qualifier pour le second tour des présidentielles – Rezo Nòdwès

PORT-AU-PRINCE — Le dépôt de la candidature présidentielle de Michel Joseph Martelly, vendredi 23 octobre, sous la bannière de DEBLOKE, ravive les controverses entourant son accession au pouvoir en 2011, sa gestion des ressources publiques et les accusations internationales relatives à ses relations avec des organisations criminelles. Interrogé par le journaliste et avocat cba, pour Rezo Nòdwès, le Dr Josué Renaud, défenseur des droits humains, examine trois dimensions de ce retour politique : l’éligibilité constitutionnelle de l’ancien président, les responsabilités de l’exécutif et le risque d’une nouvelle confrontation avec les partisans de l’ex-chef de l’État.

REZO NÒDWÈS — Monsieur Renaud, Michel Joseph Martelly, président de la République de 2011 à 2016, vient officiellement de déposer sa candidature. En 2010, initialement classé troisième, il avait accédé au second tour après l’intervention d’une mission d’expertise de l’OEA, au détriment de Jude Célestin. Cette accession au pouvoir demeure controversée. Son administration est également associée aux irrégularités documentées dans le dossier PetroCaribe, tandis que les États-Unis et l’Union européenne l’ont sanctionné pour des activités présumées liées au trafic de stupéfiants et au financement de gangs. Comment appréciez-vous cette nouvelle ambition présidentielle ?

Dr JOSUÉ RENAUD — « Je vais droit au but. Le Conseil électoral provisoire doit rejeter catégoriquement la candidature du chèf bandi legal Michel Joseph Martelly si les conditions constitutionnelles ne sont pas réunies. L’article 135 de la Constitution exige notamment une résidence de cinq années consécutives sur le territoire national avant les élections. Or, je conteste que Michel Martelly ait satisfait à cette obligation entre 2021 et 2026. Il appartient au CEP de vérifier ses justificatifs, sans complaisance ni arrangement politique, et de rejeter, sans surprise ni autre forme de procès, la candidature de cet « avadra », personnage infréquentable, à la présidence de la République.

« Mais au-delà de la résidence, il existe une interrogation fondamentale sur la moralité publique. Comment envisager le retour à la magistrature suprême d’un ancien président sanctionné par le Canada, les États-Unis et l’Union européenne ? Washington lui reproche notamment d’avoir facilité des activités de narcotrafic et soutenu plusieurs gangs. L’Union européenne l’accuse également d’avoir contribué à l’armement et au financement de groupes criminels.

« Les sanctions internationales ne constituent pas, en elles-mêmes, des condamnations pénales. Elles imposent néanmoins un examen public rigoureux de la responsabilité politique de l’intéressé.

« Quant au dossier PetroCaribe, les irrégularités constatées par la Cour supérieure des comptes appellent toujours des réponses judiciaires. Et voilà qu’on nous propose encore Michel Martelly ! Je pose une question aux Haïtiens : voulons-nous retourner à nos vomissures ? À mes yeux, cet homme représente précisément le système de gouvernance dont la nation doit se défaire. »

REZO NÒDWÈS — Monsieur Renaud, le gouvernement d’Alix Didier Fils-Aimé a adopté un nouveau décret électoral, le 6 octobre 2026, supprimant notamment l’obligation de produire une attestation bancaire relative aux sanctions étrangères. Cette modification bénéficie potentiellement à des personnalités comme Michel Martelly, auparavant confrontées à cet obstacle réglementaire. Estimez-vous que l’exécutif a délibérément aménagé le dispositif électoral pour favoriser son retour, et quelle responsabilité attribuez-vous au gouvernement dans cette situation ?

Dr JOSUÉ RENAUD — « Il faut examiner l’ensemble du système politique qui a conduit Haïti à cette impasse. Alix Didier Fils-Aimé dirige un gouvernement incapable, jusqu’à présent, de rétablir la sécurité et d’organiser les élections annoncées. Les modifications successives du décret électoral alimentent nécessairement les soupçons concernant l’indépendance du CEP.

« Je dénonce depuis longtemps les rapports de proximité entre certains secteurs politiques, des intérêts économiques et les organisations criminelles. Les gangs ne constituent pas exclusivement une force extérieure à l’appareil étatique. Il existe, selon moi, des réseaux de complicité, des protections institutionnelles et des intérêts partagés qui rendent leur démantèlement extrêmement difficile.

« Voilà ce que le président salvadorien Nayib Bukele doit comprendre. La situation haïtienne ne reproduit pas mécaniquement celle du Salvador. Lorsqu’un réseau criminel bénéficie de protections présumées au sein des institutions publiques, la seule intervention militaire ne suffit pas. Il faut également s’attaquer à la corruption, aux circuits de financement et aux responsables politiques impliqués.

« Je considère que les différentes formations issues du courant Tèt Kale, quelles que soient leurs nouvelles dénominations, notamment DEBLOKE ou VIKTWA, doivent répondre politiquement du bilan des gouvernements auxquels elles ont été associées.

« Concernant Fils-Aimé, je maintiens ma position : il a échoué à produire les résultats promis. Les Haïtiens doivent foutre Fils-Aimé dehors, politiquement et par les mécanismes institutionnels appropriés, s’il persiste à gouverner sans apporter de réponse à la crise nationale. Le 13 décembre ne saurait constituer un prétexte à une nouvelle prolongation indéfinie du pouvoir. »

REZO NÒDWÈS — Troisième et dernière question, Monsieur Renaud. En décembre 2010, l’annonce de la troisième place de Michel Martelly avait provoqué de violentes manifestations, notamment aux Cayes, où des protestataires avaient tenté d’incendier un bureau électoral. Des affrontements avaient fait des victimes. Aujourd’hui, plusieurs villes et communes, notamment Mirebalais, Kenscoff, Cabaret et certaines localités de l’Artibonite, ont subi les violences des gangs. Si le CEP rejette légalement la candidature de Michel Martelly, quelle autre ville pourrait être saccagée ou incendiée par ses partisans ? Après les Cayes en 2010, où se produira la prochaine démonstration de force ?

Dr JOSUÉ RENAUD — « Rezo Nòdwès, vous avez parfaitement identifié le précédent historique. Mais permettez-moi de vous retourner votre interrogation : quelle autre ville voulez-vous voir saccagée ? Mirebalais ? Kenscoff ? Cabaret ? L’Arcahaie ? Pont-Sondé ? Combien de territoires ont déjà été ravagés par la criminalité armée ? Combien de familles déplacées, combien d’écoles fermées, combien de vies détruites ?

« Nous avons aujourd’hui un pays profondément meurtri. Faudrait-il encore incendier une ville pour satisfaire les ambitions présidentielles de Michel Martelly ? Faudrait-il que les intérêts particuliers d’un ancien chef de l’État prévalent sur les droits et la sécurité de millions de citoyens ?

« Je ne crois pas que le Cap-Haïtien, les Gonaïves ou les autres villes du pays aient vocation à devenir les otages politiques d’une candidature. La population doit comprendre qu’aucune personnalité, même anciennement investie des plus hautes fonctions de l’État, ne possède un droit acquis à la présidence de la République.

« Michel Martelly doit répondre aux interrogations relatives à sa gestion des fonds publics. L’Unité de lutte contre la corruption a déjà recommandé des poursuites concernant sa déclaration de patrimoine. Les investigations judiciaires doivent suivre leur cours, avec toutes les garanties de la procédure régulière et de la présomption d’innocence.

« Que la justice établisse les responsabilités individuelles ! Que les magistrats examinent les dossiers et que les personnes contre lesquelles existent des charges suffisantes soient traduites devant les juridictions compétentes !

« Michel Martelly appartient, politiquement, au passé. Son avenir doit dépendre de l’application de la loi, non de l’intimidation électorale. Les Haïtiens ne doivent plus revenir à leurs vomissures.

« En définitive, pourquoi faudrait-il sacrifier une nouvelle ville pour permettre le retour au pouvoir d’un homme dont le bilan demeure aussi controversé ? Le Palais national n’est pas une propriété privée et la République ne saurait être prise en otage par les ambitions d’un ancien président. »

REZO NÒDWÈS — Merci, Dr Josué Renaud, pour ce bref entretien.

Entretien réalisé par cba, journaliste et avocat en consultation avec Dr Elco Saint Amand — Rezo Nòdwès.

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