Sénateur Desras : « le cycle Fils-Aimé est arrivé à son terme politique »
PORT-AU-PRINCE — L’ancien président du Sénat et ancien sénateur du Centre, Simon Dieuseul Desras, prononce un réquisitoire politique particulièrement sévère contre le gouvernement d’Alix Didier Fils-Aimé. Au cours d’un entretien accordé à Résonance Ouest, il considère l’impossibilité désormais manifeste de tenir les élections initialement programmées pour le 13 décembre 2026 comme l’aboutissement prévisible d’une gouvernance qui, selon lui, n’a ni restauré l’autorité territoriale de l’État ni créé les conditions institutionnelles d’un retour aux urnes. Sa conclusion ne souffre aucune ambiguïté : « Didier a échoué » et, avec lui, « toute l’équipe doit partir ».
Le constat intervient après une nouvelle inflexion du processus électoral. Le calendrier publié officiellement par le Conseil électoral provisoire le 27 juillet fixait au 13 décembre 2026 le premier tour de la présidentielle et des législatives, parallèlement à une consultation populaire sur les changements constitutionnels. Le 5 octobre, cependant, le CEP a prolongé jusqu’au 31 octobre la période de candidature, reporté la campagne électorale et annoncé la préparation d’un calendrier actualisé. L’échéance du 13 décembre, sans avoir fait l’objet d’une formule explicite d’abrogation dans cette note, se trouve ainsi privée de la séquence opérationnelle qui devait permettre sa réalisation.
Pour Desras, cet effondrement ne constitue ni un accident administratif ni un simple retard technique. Il y voit la sanction d’une politique dont les contradictions étaient perceptibles longtemps avant la publication du calendrier. L’ancien parlementaire affirme avoir lui-même averti Alix Didier Fils-Aimé qu’organiser simultanément une élection générale et une consultation constitutionnelle représentait, compte tenu des capacités institutionnelles du pays et de l’effondrement sécuritaire, deux entreprises difficilement conciliables.
« Je l’avais dit bien avant », insiste-t-il en substance. Selon lui, le gouvernement disposait initialement d’une fenêtre suffisante pour préparer un scrutin au premier semestre de 2026. Il estime même qu’une échéance en juin pouvait être envisagée si l’Exécutif avait concentré ses ressources politiques, administratives et sécuritaires sur le retour à l’ordre constitutionnel. Le déplacement ultérieur du scrutin vers décembre lui aurait offert, poursuit-il, plusieurs mois supplémentaires pour « corriger son cahier ». Or, même après cette prolongation, les conditions annoncées n’ont pas été réunies.
Son accusation est donc politique : le gouvernement n’aurait pas seulement été incapable d’organiser les élections ; il n’aurait pas réellement voulu les organiser. Une telle appréciation appartient à Desras et n’est accompagnée, dans l’entretien, d’aucune pièce établissant juridiquement une volonté délibérée de saboter le processus. Elle prend néanmoins appui sur une chronologie incontestable : plusieurs échéances ont été successivement annoncées ou réaménagées, tandis que le CEP reconnaît aujourd’hui la nécessité de réécrire son calendrier.
« Celui qui donne une date et ne la respecte pas doit partir »
Pour l’ancien sénateur, la responsabilité politique découle précisément de cette succession d’engagements. Un gouvernement de transition, argumente-t-il, tire moins sa légitimité d’une élection antérieure que de l’exécution de la mission exceptionnelle qui lui a été confiée. Lorsqu’il annonce une date de scrutin, mobilise l’administration autour de cette date puis échoue à la respecter, il ne pourrait, selon cette lecture, invoquer indéfiniment le caractère transitoire de l’État pour prolonger son propre mandat.
« Didier a échoué. Il faut accepter que Didier a échoué », martèle Desras. Son raisonnement conduit directement à une exigence de départ : « Il donne une date d’élection, il ne peut pas la respecter, il quitte le pouvoir. »
L’ancien parlementaire refuse ainsi l’hypothèse d’un nouveau replâtrage gouvernemental conservant Fils-Aimé à la Primature. Il plaide plutôt pour un nouvel agencement de l’Exécutif et évoque une formule bicéphale, assortie, selon lui, de dirigeants disposant d’une expérience politique et d’une connaissance de l’État. Derrière cette proposition apparaît une critique plus générale du mode de sélection des responsables de transition : peut-on continuer à attribuer les plus hautes fonctions publiques sans assise électorale, sans représentation politique vérifiable et sans obligation de résultat ?
Desras pousse l’argument jusque dans le parcours personnel du Premier ministre. Il rappelle que Fils-Aimé, candidat au Sénat en 2015, n’avait pas réussi à obtenir le mandat électif recherché. L’Associated Press le décrit également comme un ancien candidat au Sénat avant sa nomination à la Primature en novembre 2024. Pour Desras, cette séquence nourrit une contradiction politique : comment un responsable qui n’avait pu conquérir par les suffrages un siège parlementaire a-t-il ensuite accédé, hors du suffrage populaire, à la direction du gouvernement ?
L’ancien sénateur va beaucoup plus loin et soutient que l’influence du secteur privé aurait joué un rôle déterminant dans cette accession au pouvoir, allant jusqu’à parler, dans l’entretien, d’un poste de Premier ministre politiquement « acheté ». Cette affirmation constitue une accusation de Simon Dieuseul Desras ; aucun élément produit pendant l’entretien ne permet de l’établir comme un fait. Juridiquement, Fils-Aimé a été choisi par résolution du Conseil présidentiel de transition le 8 novembre 2024 puis nommé Premier ministre par arrêté publié au Moniteur.
Vingt-trois mois de pouvoir et la question du bilan
Au-delà du calendrier électoral, Desras ramène le débat à une notion fondamentale de droit public : la responsabilité attachée à l’exercice du pouvoir. Fils-Aimé dirige le gouvernement depuis novembre 2024. Pour l’ancien sénateur, près de vingt-trois mois d’exercice ne peuvent être évalués uniquement à travers les annonces, les réunions diplomatiques, les communiqués ou les opérations ponctuelles des forces de sécurité. Le critère décisif reste, selon lui, le résultat.
Et son verdict est radical : absence d’élections, extension territoriale des groupes armés, impossibilité de circuler librement sur plusieurs axes, massacres successifs, enlèvements, déplacement de populations et paralysie d’infrastructures publiques. À ses yeux, le gouvernement ne peut solliciter une nouvelle période de transition après avoir consommé celle dont il disposait sans atteindre les objectifs qui justifiaient sa présence.
Cette critique rencontre au moins un constat documenté : l’insécurité s’est effectivement étendue au-delà de Port-au-Prince. Les Nations unies ont établi que les gangs 400 Mawozo et Canaan ont pris le contrôle de Mirebalais et de Saut-d’Eau à la fin de mars 2025 et ont conservé leur emprise sur ces communes stratégiques, notamment pour contrôler les voies conduisant vers la frontière dominicaine et y imposer des prélèvements illicites.
Mirebalais : « dix-neuf mois sous le contrôle des gangs »
Originaire politiquement du département du Centre, Desras consacre une part substantielle de son intervention au Plateau central. Il estime que l’abandon de Mirebalais constitue l’une des illustrations les plus accablantes de la défaillance de l’État.
Selon son calcul, sur les quelque vingt-trois mois de gouvernance de Fils-Aimé, près de dix-neuf mois auront été marqués par la présence armée de groupes criminels à Mirebalais et dans d’autres secteurs du Centre. Cette durée correspond approximativement à la période ouverte par l’offensive du 31 mars 2025 jusqu’à octobre 2026. Les rapports internationaux confirment que Mirebalais et Saut-d’Eau sont demeurées durablement sous l’emprise de 400 Mawozo et Canaan malgré plusieurs interventions des forces de sécurité.
Desras ne parle pas simplement de territoire « perdu ». Il utilise un vocabulaire autrement accusatoire : selon lui, le Plateau central aurait été « livré » aux gangs. Il va jusqu’à évoquer une forme de coexistence ou de complaisance entre pouvoir politique et groupes criminels et présente certains gangs comme une sorte de « milice » bénéficiant indirectement de l’inaction publique.
Ces affirmations sont d’une gravité considérable. L’entretien ne fournit toutefois aucun élément permettant d’établir pénalement l’existence d’une chaîne de commandement, d’un accord formel ou d’une subordination entre le gouvernement et les organisations criminelles. Elles doivent par conséquent être lues comme l’accusation politique formulée par Desras, et non comme une qualification judiciaire établie.
L’ancien sénateur pose néanmoins une interrogation qui dépasse cette accusation : comment expliquer qu’un État disposant de la Police nationale d’Haïti, des Forces armées, d’unités spécialisées, de mécanismes internationaux d’appui et de budgets sécuritaires n’ait pas réussi, pendant une période aussi longue, à rétablir durablement son autorité dans des communes aussi stratégiques ?
Péligre au cœur du réquisitoire
Desras rattache directement cette perte territoriale à la crise énergétique. Le complexe hydroélectrique de Péligre, situé dans le département du Centre, occupe une place historique dans l’alimentation électrique de Port-au-Prince et d’autres régions. À ses yeux, laisser Mirebalais et son environnement immédiat se dégrader revenait également à exposer une infrastructure nationale stratégique.
Les faits permettent ici de mesurer l’enjeu. En mai puis en juin 2025, des habitants de Mirebalais et de Saut-d’Eau ont occupé la centrale de Péligre pour protester contre ce qu’ils dénonçaient comme l’inaction de l’État face aux gangs. L’épisode du 17 juin s’est accompagné de destructions de pylônes et a provoqué d’importantes coupures dans le Centre et à Port-au-Prince. Des unités de la PNH et des FAd’H avaient ensuite été déployées pour protéger le site.
L’analyse de Desras consiste alors à rapprocher deux politiques publiques : la sécurité et l’énergie. Pourquoi, demande-t-il en substance, l’État n’aurait-il pas mobilisé avec la même constance ses moyens sécuritaires pour reprendre Mirebalais, protéger durablement Péligre et rétablir l’autorité publique sur l’ensemble de la zone ?
Il met cette situation en parallèle avec le recours à la production privée d’électricité pour alimenter partiellement Port-au-Prince. Après l’arrêt de Péligre et l’effondrement d’autres capacités publiques, l’aire métropolitaine dépendait notamment de l’électricité produite par l’opérateur privé E-Power. Desras en tire un soupçon politique : l’abandon du potentiel public aurait, selon lui, créé les conditions permettant de favoriser des contrats privés.
Ici encore, la distinction est indispensable. Le recours à une production privée est documenté ; l’existence d’une stratégie gouvernementale consistant à abandonner délibérément Péligre afin d’avantager des intérêts privés ne l’est pas dans les éléments disponibles. C’est l’interprétation avancée par l’ancien sénateur, qui demande qu’elle fasse l’objet d’un contrôle public et d’une reddition de comptes.
Kenscoff et les « opérations de maquillage »
Desras étend son analyse aux opérations conduites à Kenscoff et dans d’autres zones avant les grandes échéances diplomatiques du gouvernement. Il reconnaît la volonté de nombreux policiers engagés sur le terrain, mais dissocie leur action de la politique gouvernementale.
Selon lui, certaines offensives spectaculaires relèveraient davantage du « maquillage » sécuritaire que d’une stratégie durable de reconquête territoriale. Il évoque notamment des policiers privés de rémunération pendant plusieurs mois et estime que les unités déployées manquent de continuité opérationnelle, d’encadrement et de moyens suffisants.
La situation de Kenscoff demeure effectivement extrêmement précaire. Une attaque survenue en août a fait au moins 47 morts et plus de 50 personnes enlevées selon les Nations unies, tandis que des rapports ultérieurs ont questionné la réduction préalable de certains dispositifs sécuritaires dans la commune.
Desras en tire une interrogation directement liée aux élections : si l’Exécutif affirme disposer de la PNH, des FAd’H, d’unités spécialisées et du soutien de forces internationales, comment expliquer qu’il ne puisse sécuriser suffisamment le territoire pour organiser le scrutin qu’il avait lui-même fixé ?
Une « neutralité » gouvernementale contestée
L’entretien aborde également la décision de la Primature d’affirmer sa neutralité dans le processus électoral. Desras rejette cette proclamation. Il soutient que plusieurs responsables du pouvoir entretiendraient des liens politiques avec des plateformes engagées dans la compétition, notamment VIKTWA et d’autres regroupements proches, selon lui, du Premier ministre.
Pour l’ancien parlementaire, une neutralité administrative ne peut être proclamée uniquement par communiqué : elle doit pouvoir se vérifier dans la composition du gouvernement, l’utilisation des moyens publics, les nominations, les déplacements officiels, l’accès aux ressources de l’État et le comportement des ministres.
Il préconise donc que tout ministre directement engagé dans une plateforme électorale quitte ses fonctions avant l’ouverture effective de la campagne. Son argument appartient à une conception classique de l’impartialité de l’administration électorale : l’État peut organiser un scrutin, mais l’appareil public ne doit devenir ni l’instrument logistique ni le prolongement financier d’un compétiteur.
« Le système qui a soutenu Didier doit reconnaître son échec »
La critique de Desras ne s’arrête pas à Fils-Aimé. Elle vise également l’écosystème politique qui a accompagné son maintien au pouvoir : acteurs nationaux, secteurs économiques, forces politiques et partenaires internationaux.
« Le système qui a soutenu Didier doit reconnaître que Didier a échoué », affirme-t-il en substance.
Cette phrase constitue probablement le noyau politique de l’entretien. L’ancien président du Sénat refuse qu’un échec gouvernemental soit suivi d’un simple changement cosmétique permettant aux mêmes acteurs de recomposer une nouvelle transition avec les mêmes mécanismes de décision.
Il interroge notamment le rôle que pourraient jouer désormais CARICOM, l’Organisation des États américains, les Nations unies et les représentations diplomatiques. S’agit-il, demande-t-il, de recommencer une négociation destinée à maintenir un Premier ministre extrêmement puissant et à repousser encore de deux ou trois années le retour à l’ordre électif ?
Le problème posé est institutionnel : une transition qui échoue à produire l’élection peut-elle se renouveler elle-même sans limite ? Et ceux qui ont soutenu son architecture peuvent-ils participer à sa reconfiguration sans préalablement établir les causes du précédent échec ?
Quelle sortie politique après le 13 décembre ?
Desras répond par le départ de l’équipe actuelle. Il exclut explicitement que Fils-Aimé demeure au centre d’une nouvelle architecture destinée à organiser ultérieurement les élections. Pour lui, prolonger son mandat après l’effondrement du calendrier reviendrait à récompenser l’échec.
Il évoque une mobilisation politique et populaire, particulièrement à Pétion-Ville, devenue selon lui le principal centre de fonctionnement du pouvoir et des institutions déplacées par l’insécurité. Il estime que l’opposition devra dépasser les déclarations et parvenir à construire un rapport de force civique suffisamment soutenu pour imposer une nouvelle configuration politique.
Il reproche parallèlement à la PNH de rendre extrêmement difficiles les mouvements de protestation contre le gouvernement, accusant les forces de l’ordre de neutraliser rapidement les tentatives de mobilisation. Là encore, il s’agit de son appréciation politique ; aucune démonstration générale d’une politique institutionnelle destinée à interdire systématiquement l’opposition n’est établie dans l’entretien.
Le 1er janvier 2027 comme borne politique
À la fin de l’échange, une question résume la dimension symbolique du débat : Alix Didier Fils-Aimé sera-t-il encore Premier ministre le 1er janvier 2027 pour participer aux cérémonies de l’Indépendance aux Gonaïves ?
Desras répond par la négative, ou plutôt par un avertissement. Si le Premier ministre ne « renverse pas lui-même le tablier », dit-il, son gouvernement devra être renversé politiquement, car « ils n’ont pas le droit de rester là, parce qu’ils ont échoué ».
Sa conclusion renvoie le pouvoir à son propre calendrier. Le 13 décembre n’avait pas été fixé par l’opposition, rappelle-t-il. Il s’agissait d’un engagement institutionnel du pouvoir électoral et d’une échéance autour de laquelle l’Exécutif avait organisé son discours de légitimation.
Le calendrier du 27 juillet indiquait noir sur blanc un premier tour présidentiel et législatif ainsi qu’une consultation constitutionnelle pour le 13 décembre. Deux mois plus tard, la campagne est reportée et un nouveau calendrier doit être rédigé.
L’entretien de Simon Dieuseul Desras déplace ainsi la controverse au-delà d’une simple date manquée. Qui assume politiquement un calendrier abandonné ? Qui répond de territoires demeurés pendant des mois sous domination armée ? Qui rend compte de l’incapacité à sécuriser des infrastructures stratégiques comme Péligre ? Et sur quelle base un gouvernement de transition qui n’a pas produit le scrutin annoncé pourrait-il solliciter une nouvelle prolongation de fait ?
Pour Desras, la réponse est déjà formulée : le cycle Fils-Aimé est arrivé à son terme politique. Reste une question autrement institutionnelle : dans un pays sans Parlement opérationnel, sans président élu et sans mécanisme ordinaire d’alternance, qui possède aujourd’hui la légitimité juridique et politique nécessaire pour constater cet échec, organiser la succession et empêcher que la transition suivante ne devienne, à son tour, une administration indéfinie du provisoire ?
cba
audio

