2 septembre 2026
Pierre Damas Bel avait vingt ans et voulait juste étudier
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Pierre Damas Bel avait vingt ans et voulait juste étudier

Il s’appelait Pierre Damas Bel. Il avait vingt ans. Il venait de commencer ses études à l’université Wright State, à Springfield, dans l’Ohio. Lundi, il est mort après avoir été percuté par un semi remorque sur l’Interstate 70, près de South Vienna. Sa famille et les organisations qui l’accompagnaient depuis plusieurs semaines décrivent sa mort comme un suicide, survenu après des mois de détresse liée au bracelet électronique de surveillance que l’agence fédérale de l’immigration lui avait imposé à la cheville.

Il faut laisser parler ses propres mots, publiés le 30 juillet dernier, avant d’ajouter le moindre commentaire. Il écrivait être venu dans ce pays pour poursuivre son éducation, et non pour commettre des crimes ou faire du mal à quelqu’un. Il décrivait le sentiment de honte que lui causait ce dispositif porté à la cheville, expliquant être venu étudier, bâtir son avenir et vivre mieux, tout en ayant l’impression d’être traité comme un criminel. Son père a confié, dans les jours qui ont suivi le drame, que son fils avait demandé aux autorités de lui retirer ce bracelet, ne serait ce que pour pouvoir jouer au football avec ses camarades, une requête restée sans suite. Ses proches racontent aussi qu’il avait été moqué par certains de ses camarades de classe, qui l’auraient traité de criminel à cause de cet appareil visible à sa cheville.

On avait dénoncé, le 8 août dernier, l’instauration de ces bracelets électroniques pour d’anciens bénéficiaires haïtiens du Statut de protection temporaire, notamment dans la région de Cincinnati, en Ohio, à quelques dizaines de kilomètres seulement de Springfield où vivait Pierre Damas Bel. On soulignait alors que cette mesure, présentée par les autorités américaines comme une alternative moins sévère à la détention, plaçait en réalité des centaines de personnes dans un entre deux administratif angoissant, ni libres ni détenues, marquées au quotidien par un dispositif qui rappelle, à chaque instant, la précarité de leur situation. La mort de ce jeune étudiant vient donner un visage et un nom à ce qu’on décrivait alors comme une politique de gestion de l’incertitude, dont le coût humain restait, jusqu’ici, largement abstrait pour la plupart des lecteurs.

Il ne revient pas à nous d’établir avec certitude les causes exactes d’un geste aussi intime et douloureux que celui qui a coûté la vie à ce jeune homme. Mais il revient à la presse de documenter, avec toute la rigueur nécessaire, le contexte dans lequel ce drame est survenu, et les politiques publiques qui l’entourent. Plus de trois cent cinquante mille Haïtiens ont perdu, à la fin du mois de juillet, le statut qui leur permettait de vivre et de travailler légalement aux États Unis.

Des centaines d’entre eux, selon les organisations de défense des droits des migrants citées dans la presse américaine, portent aujourd’hui ce même type de dispositif électronique. Un jeune homme de vingt ans, arrivé aux États Unis pour retrouver ses parents et poursuivre ses études, s’est retrouvé, du jour au lendemain, marqué comme suspect par un appareil qu’il ne pouvait ni comprendre ni retirer, au point de ne plus pouvoir participer aux activités les plus ordinaires de la vie étudiante.

On dénonçait, hier encore, la diffusion par le département américain de la Sécurité intérieure d’une vidéo montrant des migrants haïtiens enchaînés aux poignets et aux chevilles lors de leur embarquement vers Haïti, accompagnée d’un message présentant le départ ou l’expulsion comme les deux seules options possibles. Ces deux événements, survenus à quelques jours d’intervalle, dessinent le portrait d’une politique migratoire qui traite systématiquement une population entière comme suspecte par défaut, indépendamment de son parcours individuel, de ses aspirations ou de sa contribution à la société qui l’accueille. Pierre Damas Bel n’avait commis aucun crime. Il étudiait. Il voulait jouer au football avec ses camarades. Il est mort en portant, littéralement à même la peau, le poids d’une politique qui l’avait déjà, avant même toute décision de justice sur son cas individuel, désigné comme une menace à surveiller plutôt que comme un jeune homme à accompagner.

L’université Wright State a annoncé mettre des conseillers à la disposition des étudiants pour les aider à traverser ce deuil. Des membres de la communauté haïtienne de Springfield se sont rassemblés, cette semaine, à l’église Central Christian, pour rendre hommage à sa mémoire. Nous nous associons donc à ce deuil, et rappelons, comme à chaque fois que la thématique du suicide est abordée dans ces colonnes, que toute personne traversant une détresse psychologique, en Haïti ou dans la diaspora, mérite d’être accompagnée et écoutée, et peut solliciter un soutien professionnel ou communautaire adapté à sa situation.

Il y a, enfin, une question que ce drame pose directement aux autorités américaines, et que l’on a de cesse de répéter depuis des semaines. Une politique migratoire qui inflige, à des jeunes gens sans antécédent criminel, une surveillance électronique visible et stigmatisante, sans évaluation individuelle de son impact psychologique, engage une responsabilité qui ne peut plus être balayée d’un revers de communication officielle. Pierre Damas Bel avait vingt ans. Il voulait étudier. Il méritait mieux qu’un bracelet à la cheville et l’humiliation qui l’accompagnait.

Jean Clyde Desroseaux

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