Haïti veut-elle réellement changer de personnel politique ? La fièvre électorale actuelle autorise le doute. Les mêmes noms réapparaissent. Les mêmes appareils se recomposent. Michel Martelly, ancien président sanctionné par les États-Unis et le Canada, demeure une figure de cette scène politique. Un rapport du Groupe d’experts des Nations unies sur Haïti a documenté des informations concernant ses rapports présumés avec plusieurs groupes armés. Ces éléments ne valent pas condamnation pénale. Ils imposent néanmoins une interrogation politique élémentaire : à partir de quel niveau de suspicion, d’échec ou de responsabilité historique une société décide-t-elle qu’un ancien dirigeant appartient au passé ? L’élection ne peut devenir une machine à blanchir les bilans.
Kenscoff fournit la mesure tragique de l’effondrement. Des dizaines de morts. Plus de cinquante personnes enlevées selon les informations communiquées après le massacre. Puis les mots habituels : enquête, réunion d’urgence, instructions, « riposte ferme ». La Primature gouverne encore par communiqués pendant que les familles enterrent leurs morts. Où sont les responsables administratifs sanctionnés ? Où sont les résultats judiciaires ? Où sont les chefs criminels arrêtés ? L’État annonce, promet et condamne ; pourtant, ses principaux responsables restent à leur poste. L’impunité n’est plus seulement celle des gangs. Elle devient une méthode de gouvernement lorsque l’échec public ne produit aucune conséquence institutionnelle.
Et voici maintenant les élections. Une profusion de prétendants se prépare à conquérir une présidence que l’on traite parfois comme un concours de popularité. Or la magistrature suprême n’est pas un billet de loterie. La Constitution en fait une institution centrale de la République, soumise à des conditions d’éligibilité et investie de responsabilités déterminées. Gouverner exige davantage qu’un slogan, un parti improvisé ou quelques milliers de partisans. Depuis 1986, Haïti a expérimenté transitions, élections, gouvernements provisoires, présidents élus, autorités intérimaires et coalitions circonstancielles. Pourtant, l’État s’est progressivement contracté pendant que l’insécurité gagnait le territoire. Si les mêmes pratiques produisent les mêmes désastres, pourquoi faudrait-il encore appeler « renouvellement » le retour des mêmes acteurs sous de nouvelles étiquettes ?
Le problème haïtien se trouve donc aussi devant le miroir. Combien de Kenscoff faudra-t-il ? Combien de routes abandonnées, de territoires perdus, d’exilés, de déplacés et de citoyens humiliés avant que le bulletin de vote devienne également un instrument de mémoire ? Peut-on maudire le système le matin et acclamer ses anciens bénéficiaires le soir ? Peut-on réclamer un autre pays sans accepter de congédier politiquement ceux qui ont participé à son affaissement ? 1986 devait ouvrir une rupture. Quarante ans plus tard, le divorce n’est toujours pas consommé. À ce rythme, même un siècle supplémentaire pourrait ne rien changer. Haïti ne manque peut-être pas seulement de nouveaux dirigeants. Elle doit encore décider si elle veut véritablement en finir avec les anciens ki lage n jodi a nan kafou tenten sa.

