8 septembre 2026
L’école a rouvert lundi. La vraie question est de savoir si elle pourra retenir ses élèves
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L’école a rouvert lundi. La vraie question est de savoir si elle pourra retenir ses élèves

Lundi, l’année académique 2026 2027 a officiellement démarré sur l’ensemble du territoire national. La cérémonie de lancement, présidée par le ministre de l’Éducation nationale Vijonet Déméro au lycée Horatius Laventure de Delmas 75, s’est tenue en présence de la représentante de l’UNICEF en Haïti, Geetanjali Narayan, qui a présenté les mesures d’accompagnement prévues pour assurer la continuité éducative, soutenir les enfants affectés par la crise, renforcer leur protection et garantir leur bien être. Le gouvernement, de son côté, avait annoncé, quelques jours plus tôt, un ensemble de mesures concrètes destinées à ne laisser, selon ses propres termes, aucun enfant et aucune famille seuls face aux difficultés que représente la reprise des classes.

Il y a, dans cette rentrée, un symbole particulièrement fort qui mérite d’être mis en lumière avant tout autre commentaire. L’école du Centre d’accueil de Carrefour a rouvert ses portes lundi, après quatre années complètes de fermeture. Quatre ans durant lesquels des générations entières d’enfants de ce quartier ont grandi sans pouvoir y suivre le moindre cours, victimes collatérales d’une crise sécuritaire dont cette chronique documente, semaine après semaine, les innombrables ramifications. Que cette école retrouve enfin ses élèves constitue une nouvelle authentiquement encourageante, et il serait injuste de ne pas la saluer comme telle, dans un paysage médiatique où les bonnes nouvelles se font si rares qu’elles méritent, chaque fois, d’être identifiées et célébrées avec la même rigueur que les mauvaises.

Mais on ne peut pas se contenter de célébrer ce symbole sans le confronter à la réalité plus large dans laquelle cette rentrée s’inscrit. Elle documentait, le 12 août dernier, une statistique glaçante révélée par les Nations unies devant le Conseil de sécurité, selon laquelle jusqu’à un membre de gang sur deux, aujourd’hui en Haïti, serait un enfant. On a déjà souligné que ce recrutement massif de mineurs ne relevait ni d’une fatalité culturelle ni d’un simple problème sécuritaire, mais bien d’un effondrement combiné de la protection sociale, de l’accès à l’éducation et des perspectives économiques pour la jeunesse la plus vulnérable du pays. La rentrée scolaire qui vient de s’ouvrir constitue, à ce titre, bien davantage qu’un simple rituel administratif annuel. Elle représente l’un des rares dispositifs institutionnels concrets susceptibles d’offrir, à des centaines de milliers d’enfants haïtiens, une alternative structurée au vide que les groupes armés s’emploient méthodiquement à combler.

Il faut néanmoins mesurer, avec la même honnêteté que celle appliquée à chaque annonce gouvernementale dans ces colonnes, l’écart qui sépare une cérémonie de lancement solennelle des difficultés très concrètes que continuent de rencontrer les familles haïtiennes au moment de scolariser leurs enfants. Cette chronique rappelait, le 25 juillet dernier, que le salaire minimum haïtien restait structurellement en retard sur une inflation cumulée dépassant les deux cent quarante pour cent sur cinq ans. Une rentrée scolaire, avec son cortège de frais d’inscription, d’uniformes, de fournitures et de transport, représente, pour une famille dont les revenus peinent déjà à couvrir les besoins alimentaires les plus élémentaires, une dépense difficilement soutenable sans un soutien public conséquent et effectivement délivré, plutôt que simplement annoncé lors d’une cérémonie officielle.

Il y a, par ailleurs, une dimension géographique de cette rentrée que le seul symbole de Carrefour ne doit pas faire oublier. On a pu documenter, début août, l’exclusion de facto d’une partie de la population des opérations d’inscription électorale, cantonnées aux seuls quartiers jugés sûrs de la capitale. Le même problème structurel se pose, avec une acuité au moins équivalente, pour l’accès à l’éducation. Combien d’écoles, dans les zones aujourd’hui sous le contrôle de groupes armés documentées tout au long de cette chronique depuis juillet, à Kenscoff, à Cité Soleil, dans certaines portions de l’Artibonite, ont pu rouvrir leurs portes ce lundi dans des conditions de sécurité acceptables pour les enfants et le personnel enseignant ? La cérémonie officielle tenue à Delmas, aussi symboliquement importante soit elle, ne renseigne en rien sur la situation réelle de ces établissements, dont le sort mériterait un suivi aussi rigoureux et aussi régulièrement communiqué que celui que cette chronique réclame, depuis plusieurs semaines, pour le processus électoral lui même.

Les mesures d’accompagnement présentées par l’UNICEF, centrées sur la protection et le bien être des enfants affectés par la crise, répondent directement à un besoin criant, documenté dans cette chronique à travers de nombreux dossiers, du recrutement armé des mineurs aux conditions de détention prolongée observées au centre pour mineurs de Cité Soleil. Leur mise en œuvre effective, au delà des annonces de lancement, déterminera si cette rentrée scolaire parvient réellement à offrir à la jeunesse haïtienne une alternative crédible et durable au recrutement criminel, ou si elle restera, comme tant d’autres initiatives documentées dans ces colonnes, une cérémonie d’ouverture suivie d’un silence progressif sur son suivi concret. L’école de Carrefour a rouvert après quatre ans. Le pays tout entier attend maintenant de savoir si elle, et toutes celles qui lui ressemblent, sauront garder leurs élèves plus longtemps que les gangs qui, à quelques rues de là, continuent de les attendre.

Jean Clyde Desroseaux

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