—Thélyson Orelien, C’était ça ou mourir, p. 33, Grasset
Cette phrase résonne douloureusement dans l’Haïti d’aujourd’hui.
Dans le récit, le professeur d’histoire et de géographie Jonas Dorleon est contraint de fuir le pays où il enseignait aux enfants ce que les Leaders ne savent pas…. les dates, les lieux et les exploits des héros de l’Indépendance. Celui qui transmettait la mémoire de la liberté doit, à son tour, chercher refuge ailleurs. La réalité dans le roman est que le pays nous a déjà quittés avant même que nous ayons eu le temps de le quitter.
Cruelle ironie de notre histoire !
Mais le ridicule, lui, ne tue pas assez vite. Il s’installe, prospère et finit même par réclamer une place d’honneur dans la vie publique.
Un sénateur qui a oublié de légiférer fait construire un stade au nom de sa mère. Une fillette se trouve aux mains de ravisseurs depuis trois mois, sans que son sort semble encore bouleverser la République. Et, sur les ondes d’une radio-télévision du pays, j’ai entendu un candidat au Sénat, surnommé « Ti Youri », brandir comme preuve de sa compétence un mémoire de douze pages en politiques publiques.
Douze pages !
Voilà donc la nouvelle mesure de la préparation nécessaire pour prétendre légiférer, contrôler l’action gouvernementale et participer à la conduite des affaires de la République.
Pendant ce temps, ailleurs, j’écoute Dominique de Villepin, Jean-Luc Mélenchon ou encore Jordan Bardella, 31 ans. On peut être d’accord ou non avec leurs idées. On peut même les combattre. Mais leur maîtrise de l’histoire, des institutions, de la géopolitique et de la parole publique témoigne d’une véritable préparation intellectuelle.
Et je me dis, avec vertige, que leurs homologues haïtiens seront peut-être ceux que nos prochaines élections installeront à la Présidence et au Parlement.
Un pays ne se relève pas avec le nihilisme pour doctrine, l’improvisation pour méthode et des parchemins brandis comme des trophées. Les politiques publiques ne s’improvisent pas. Elles exigent de la compétence, de la vision, une connaissance rigoureuse de l’État et, surtout, le sens de la responsabilité.
Mais ainsi soit-il, puisqu’ainsi il semble en avoir été décidé : le ridicule est peut-être réellement le seul luxe qui nous reste.
Tonnè kraze m !
Yves Lafortune, Miami, le 15 Septembre 2026

