De la défaite électorale de 2016 à la tribune de l’ONU : Fils-Aimé promet un pays où les Haïtiens pourront revenir
NEW YORK/PORT-AU-PRINCE — Vendredi à la tribune des Nations Unies, Alix Didier Fils-Aimé a fait de la dignité des migrants l’un des passages appuyés de son premier discours devant l’Assemblée Générale. A quelques kilomètres de là, les États-Unis poursuivaient pourtant les expulsions d’Haïtiens vers un pays confronté à une grave crise sécuritaire et humanitaire persistante. Un pays totalement au bord du chaos.
« Cette même exigence de dignité doit guider notre regard sur les migrations », a déclaré le Premier ministre de doublure. Il a ensuite présenté l’Haïti qu’il souhaite reconstruire comme « un pays où l’on puisse rester, revenir, vivre et construire son avenir dans la dignité ». Il a également affirmé qu’aucune situation administrative ne pouvait justifier que la dignité d’un migrant soit bafouée.
Les mots sont ambitieux. Les moyens immédiatement offerts aux expulsés apparaissent, eux, autrement modestes — très modestes pour quelqu’un qui, aux États-Unis, pouvait gagner 300 dollars ou davantage par semaine, même dans un emploi faiblement rémunéré, et qui se retrouve soudain avec l’équivalent de 191 dollars pour tenter de recommencer une vie en Haïti.
25 000 gourdes pour recommencer
Jeudi 24 septembre, veille du discours, 39 Haïtiens ont été expulsés des États-Unis vers le Cap-Haïtien. Parmi eux figuraient 23 anciens bénéficiaires du TPS, six personnes dont les demandes d’asile étaient encore pendantes et deux disposant de procédures de résidence permanente en cours, selon les données de l’Office national de la migration rapportées par la presse.
À leur arrivée, l’ONM leur a fourni un repas, une assistance alimentaire et 25 000 gourdes par personne — soit environ 192 dollars, selon le taux de change de référence de la Banque de la République d’Haïti (BRH). Une nuit d’hôtel peut également être accordée aux rapatriés appelés à parcourir de longues distances pour regagner leur localité d’origine. Et à craindre s’il s’agissait d’un « territoire perdu« .
C’est, pour l’instant, l’expression matérielle la plus immédiatement mesurable de ce « retour dans la dignité » évoqué à New York par un Premier ministre dont le gouvernement engage, parallèlement, des dizaines de milliers de dollars par mois en contrats de lobbying à Washington — une dépense qui alimente les interrogations sur les priorités de l’État et sur la place accordée à la visibilité diplomatique face aux besoins immédiats des Haïtiens expulsés.
Les autorités haïtiennes assurent que le retour ne doit pas signifier l’abandon et disent vouloir créer les conditions de la réintégration. Mais Human Rights Watch, cité dans un document, constate l’absence de programmes durables suffisamment financés en matière d’hébergement, de santé, de transport sécurisé et de réinsertion à long terme.
À Washington, une autre échelle financière
Une autre dépense publique haïtienne présente, elle, un tout autre ordre de grandeur.
Le ministère des Affaires étrangères et des Cultes a engagé Drake Ventures LLC, société du consultant politique américain Roger Stone, pour représenter les intérêts d’Haïti auprès du gouvernement américain. L’enregistrement effectué sous le Foreign Agents Registration Act fixe la rémunération à 65 000 dollars par mois, versés par tranches trimestrielles de 195 000 dollars.
Sur douze mois, le contrat peut donc atteindre 780 000 dollars. Il court jusqu’au 2 septembre 2027 et prévoit un renouvellement automatique sauf dénonciation préalable par l’une des parties.
Le document public décrit la mission de manière générale comme de l’« issue advocacy » auprès du gouvernement américain. Il ne précise pas si les démarches porteront prioritairement sur les élections haïtiennes, la sécurité, les expulsions, le TPS ou un autre dossier de la relation entre Washington et Port-au-Prince.
191 dollars ici, 65 000 dollars là
Les deux enveloppes n’ont ni la même fonction juridique ni la même ligne budgétaire. Comparer leurs montants ne signifie donc pas qu’un contrat diplomatique pourrait automatiquement être converti en allocations destinées aux migrants.
Mais leur coexistence pose une question de hiérarchisation des dépenses publiques.
Un expulsé reçoit environ 191 à 192 dollars pour recommencer sa vie en Haïti. Le contrat de représentation à Washington prévoit 65 000 dollars chaque mois, soit plus de 300 allocations individuelles de cette valeur.
Une année de contrat atteint 780 000 dollars.
Pendant ce temps, les autorités chargées d’accueillir les personnes expulsées reconnaissent disposer de capacités limitées pour assurer leur réintégration au-delà de l’assistance immédiate.
Le cas Molis Augustave
Le contraste prend un visage avec Molis Augustave, pasteur haïtien établi en Pennsylvanie, marié et père de famille, expulsé vers Haïti le 24 septembre après avoir été retiré in extremis d’un premier vol une semaine auparavant. WITF rapporte qu’il a laissé aux États-Unis son épouse citoyenne américaine et ses enfants.
Son histoire rejoint celles de centaines d’Haïtiens déjà renvoyés depuis la fin du TPS. Au 24 septembre, six vols avaient transporté 529 personnes vers Haïti depuis le 20 août, selon les données de l’ONM rapportées par The Haitian Times.
Fils-Aimé a donc raison sur un point factuel de son discours : derrière les statistiques migratoires se trouvent bien « des femmes, des enfants et des hommes ».
Toute la question est de savoir ce que l’État — confisqué par un clan — met réellement derrière le mot « dignité » lorsque les micros s’éteignent, que les discours sont rangés et que l’expulsé descend de l’avion au Cap-Haïtien, pieds et mains entravés, dans une scène dont l’imagerie renvoie brutalement aux heures les plus sombres de la traite transatlantique, avec pour tout viatique 25 000 gourdes pour recommencer sa vie.
Et c’est précisément là que les deux chiffres deviennent politiquement significatifs : environ 191 dollars pour accueillir celui qui revient ; 65 000 dollars par mois pour une représentation politique à Washington croyant que l’inversement des images change la perception sur le terrain
Vendredi, à la tribune des Nations Unies, Alix Didier Fils-Aimé — candidat malheureux aux sénatoriales de l’Ouest en 2016 et rentré en Haïti en novembre 2024 après sa « désignation » comme Premier ministre, alors qu’il se trouvait à l’étranger — a déclaré vouloir faire d’Haïti un pays où ses ressortissants puissent « revenir, vivre et construire [leur] avenir dans la dignité ».
La véritable mesure de cette promesse ne se trouvera toutefois pas à la tribune de l’ONU. Elle se trouvera dans ce que l’État sera effectivement capable d’offrir, le lendemain de l’expulsion, à celui qui descend de l’avion avec 25 000 gourdes en poche.

