L’île d’Hispaniola ne peut plus se contenter de deux régulations télécom juxtaposées. L’arrivée de Viettel/Natcom comme acteur pan-insulaire rend indispensable un cadre de coordination renforcé entre Conatel et Indotel. Une régulation pan-insulaire bien conçue ne dilue pas la souveraineté : elle la protège en permettant aux deux États de gérer ensemble les externalités frontalières et de préserver une concurrence équitable.
L’émergence de Viettel/Natcom comme opérateur présent des deux côtés de la frontière haïtiano-dominicaine change la nature même de la concurrence télécom sur l’île. Digicel (dominant en Haïti) et Claro (dominant en République dominicaine) restent, quant à eux, essentiellement nationaux. Cette asymétrie crée un déséquilibre structurel que les cadres
réglementaires actuels – Conatel d’un côté, Indotel de l’autre – ne sont pas conçus pour gérer. Il est temps d’envisager une régulation télécom pan-insulaire.
Pourquoi une régulation pan-insulaire est devenue nécessaire
Un opérateur pan-insulaire bénéficie d’avantages que ses concurrents nationaux ne peuvent reproduire seuls : optimisation du spectre frontalier, roaming interne à coût marginal, synergies en Mobile Money, mutualisation des investissements réseau et capacité à traiter l’île comme un marché unique. Sans cadre commun, ces avantages risquent de se transformer en distorsions de concurrence durables, au détriment des consommateurs et de la souveraineté numérique des deux États.
Les interférences de fréquences le long de la frontière, les flux de Mobile Money transfrontaliers, le roaming et le partage d’infrastructures dans les zones frontalières ne peuvent plus être traités de manière purement nationale. Une régulation pan-insulaire ne signifie pas la création d’un super-régulateur unique, mais la mise en place d’un cadre de coordination renforcé et contraignant entre Conatel et Indotel.
Ce que pourrait être une régulation télécom pan-insulaire Voici les grands axes d’un modèle possible :
1. Gouvernance et instances de coordination
Création d’une Commission mixte Conatel-Indotel permanente, dotée d’un secrétariat technique joint. Cette commission se réunirait au moins trimestriellement et disposerait d’un pouvoir de recommandation, voire de décision sur les sujets purement transfrontaliers (interférences, roaming frontalier, interopérabilité Mobile Money).
2. Gestion coordonnée du spectre frontalier
• Harmonisation des plans de fréquences dans une bande frontalière définie (par exemple 20-30 km de chaque côté).
• Mécanisme de notification et de résolution rapide des interférences.
• Possibilité d’accords de partage ou de coordination de fréquences entre opérateurs des deux pays, sous supervision de la Commission mixte.
3. Roaming et connectivité frontalière
Obligation ou forte incitation à des accords de roaming préférentiel dans les zones frontalières pour tous les opérateurs (y compris Viettel/Natcom).
Tarification encadrée pour éviter les pratiques discriminatoires.
Facilitation des offres « frontalières » (double-SIM, eSIM, forfaits transfrontaliers).
4. Interopérabilité du Mobile Money
Cadre commun pour l’interopérabilité des portefeuilles électroniques (NatCash, MonCash, solutions Claro, etc.).
Règles de transparence sur les frais de transfert transfrontaliers.
Protection des données et supervision conjointe des flux financiers numériques entre les deux pays.
5. Partage d’infrastructures et concurrence
Encouragement du partage passif (sites, fibre) dans les zones à faible densité, sous contrôle des deux régulateurs.
Interdiction des accords exclusifs qui verrouilleraient le marché frontalier. Surveillance renforcée des positions dominantes pan-insulaires (Viettel/Natcom) et des alliances entre opérateurs nationaux (Digicel-Claro).
6. Protection de la souveraineté et de la sécurité
Maintien du pouvoir souverain de chaque État sur l’attribution des fréquences nationales et sur les questions de cybersécurité.
Obligation de localisation de certaines données sensibles.
Mécanismes de coopération en matière de lutte contre les réseaux illégaux et les interférences frauduleuses.
Avantages attendus
• Réduction des distorsions de concurrence créées par l’opérateur pan-insulaire. • Amélioration de la qualité de service et baisse des tarifs dans les zones frontalières.
• Facilitation des échanges commerciaux et des flux de personnes. • Renforcement de la capacité des deux États à défendre leurs intérêts face à un acteur multinational.
• Cadre plus prévisible pour Digicel et Claro s’ils souhaitent conclure des accords de coopération.
Conditions de réussite
Une telle régulation ne peut fonctionner que si elle repose sur :
• Une volonté politique claire des deux gouvernements.
• Des moyens techniques et humains dédiés à la Commission mixte. • Une transparence totale des décisions.
• Le respect du principe de souveraineté : chaque régulateur reste maître chez lui, mais s’engage à coordonner ce qui est intrinsèquement transfrontalier.
Conclusion
L’île d’Hispaniola ne peut plus se contenter de deux régulations télécom juxtaposées. L’arrivée de Viettel/Natcom comme acteur pan-insulaire rend indispensable un cadre de coordination renforcé entre Conatel et Indotel. Une régulation pan-insulaire bien conçue ne dilue pas la souveraineté : elle la protège en permettant aux deux États de gérer ensemble les externalités frontalières et de préserver une concurrence équitable.
Digicel et Claro ont tout intérêt à soutenir cette démarche. Viettel/Natcom devra s’y plier. Les consommateurs des deux côtés de la frontière en seront les premiers bénéficiaires. Il est temps de passer de la juxtaposition à la coordination intelligente.
Montaigne MARCELIN , @techommunication

