Par Reynoldson MOMPOINT
Cap-Haïtien, le 01 septembre 2026
Quand l’État parle de calendrier électoral pendant que les familles haïtiennes comptent leurs morts
Il faut avoir le courage de poser la question que beaucoup préfèrent éviter : peut-on véritablement parler d’élections crédibles dans un pays où la sécurité de la population demeure aussi précaire ? La question n’est ni électorale, ni partisane. Elle est d’abord nationale.
Les dernières semaines ont rappelé une réalité que les discours officiels ne peuvent plus dissimuler. L’attaque meurtrière perpétrée à Kenscoff, qui a fait au moins 47 morts et plus de 50 personnes kidnappées selon les informations rapportées par plusieurs sources internationales, a démontré une nouvelle fois la capacité des groupes armés à frapper des populations civiles et à imposer leur logique de terreur. Et pendant que les familles enterrent leurs morts, l’État continue de parler d’élections.
C’est là que se trouve le véritable malaise haïtien. Le problème n’est pas que le pays prépare des élections. Au contraire, Haïti doit retrouver des institutions démocratiquement légitimes. Le problème est de savoir si les autorités sont en mesure de créer les conditions minimales permettant à chaque citoyen de voter librement, sans intimidation, sans déplacement forcé et sans que son bureau de vote se retrouve sous le contrôle d’un groupe armé.
Le Bureau intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH) vient lui-même de publier des chiffres qui donnent la mesure du désastre : au moins 1 408 personnes ont été tuées et 656 blessées entre avril et juin 2026. L’organisation souligne que certaines opérations de sécurité ont permis de limiter les activités criminelles dans des secteurs comme Delmas et Tabarre, mais que d’autres zones, notamment Cité Soleil et la Plaine du Cul-de-Sac, connaissent une recrudescence de la violence. Ce ne sont pas de simples statistiques.
Derrière les 1 408 morts, il y a 1 408 familles frappées par la tragédie. Derrière les centaines de blessés, il y a des vies brisées. Derrière les déplacements de population, il y a des citoyens dépouillés de leur maison, de leur commerce, de leur terre et parfois même de leur identité sociale.
La première responsabilité de l’État est pourtant simple : protéger. Avant de demander au citoyen de voter, il faut pouvoir lui garantir le droit de vivre. Avant de parler de démocratie, il faut restaurer un minimum d’autorité publique. Avant de convoquer le peuple aux urnes, il faut être capable de lui garantir que l’État contrôle ses routes, ses villes, ses institutions et ses frontières.
Le piège du calendrier électoral
Les Nations Unies ont raison sur un point essentiel : la sécurité ne doit pas devenir un prétexte permanent pour repousser le processus démocratique. Mais l’inverse est également vrai. Les élections ne peuvent pas devenir un substitut à la sécurité.
Le représentant spécial du Secrétaire général de l’ONU, Carlos Ruiz Massieu, l’a lui-même rappelé devant le Conseil de sécurité : la sécurité est indispensable à la crédibilité des élections, tandis que les préparatifs électoraux et les améliorations sécuritaires doivent progresser simultanément. Il insiste également sur la nécessité du déploiement complet de la Force de répression des gangs. Voilà la véritable équation.
Il ne suffit pas d’imprimer des bulletins. Il ne suffit pas de former des agents électoraux. Il ne suffit pas d’installer des bureaux de vote. Il ne suffit pas d’annoncer un calendrier. Il faut que l’État puisse atteindre les électeurs. Et surtout, il faut que les électeurs puissent atteindre l’État.
La population ne peut plus être la variable d’ajustement
Depuis trop longtemps, le peuple haïtien est placé au milieu d’une équation dont il ne contrôle aucun paramètre. Les gangs gagnent du territoire. Les institutions perdent de l’autorité. Les populations fuient. Les partenaires internationaux annoncent de nouvelles stratégies. Les responsables politiques promettent des solutions. Et pendant ce temps, le citoyen ordinaire paie la facture.
Le BINUH a déjà documenté une intensification particulièrement grave des violences dans la Plaine du Cul-de-Sac et à Cité Soleil : entre le 6 mars et le 31 juillet 2026, au moins 613 personnes ont été tuées et 375 blessées. Plus d’un tiers des victimes n’étaient pas associées aux gangs, parmi lesquelles 111 femmes et 77 enfants. Voilà le véritable visage de la crise.
Ce ne sont pas seulement les gangs qui sont en cause. C’est aussi la faiblesse structurelle de l’État, l’insuffisance des moyens opérationnels, les défaillances judiciaires, les trafics d’armes, la corruption et l’impunité. Et sur ce dernier point, il faut être clair : une opération militaire ou policière ne suffira jamais à elle seule à reconstruire l’État de droit.
Il faut arrêter les criminels. Mais il faut également poursuivre ceux qui les financent. Il faut saisir les armes. Mais il faut aussi identifier ceux qui les importent. Il faut reprendre les territoires. Mais il faut ensuite y installer une administration publique capable de fonctionner. Il faut sauver les victimes. Mais il faut surtout empêcher que les mêmes crimes se reproduisent.
L’État doit cesser de gérer la crise et commencer à la combattre
La grande faiblesse de la réponse haïtienne réside peut-être dans cette confusion permanente entre gestion de crise et résolution de crise. On réagit après les massacres. On déploie des policiers après les attaques. On annonce des enquêtes après les kidnappings. On promet des renforts après les déplacements. On convoque des réunions après les catastrophes.
Mais un État sérieux doit être capable d’anticiper. La sécurité nationale ne peut pas fonctionner uniquement sur le mode de l’urgence.
Le BINUH appelle d’ailleurs les autorités haïtiennes à accélérer les enquêtes des pôles judiciaires spécialisés consacrés notamment aux crimes de masse, aux violences sexuelles et aux crimes financiers.
C’est précisément là que doit commencer la reconstruction de l’autorité de l’État. Parce qu’un gang devient puissant lorsque l’État devient prévisible dans son impuissance. Un criminel devient audacieux lorsqu’il sait que l’enquête ne viendra jamais. Un commanditaire devient intouchable lorsque les institutions ne remontent jamais jusqu’à lui. Et une population devient résignée lorsqu’elle comprend que personne ne viendra la défendre.
Le véritable enjeu des élections
Les élections ne doivent donc pas simplement servir à remplacer des hommes par d’autres hommes. Elles doivent permettre de reconstruire un État. Un État qui protège. Un État qui juge. Un État qui sanctionne. Un État qui contrôle son territoire. Un État qui garantit la liberté de circulation. Un État qui protège les femmes et les enfants. Un État qui protège le vote. Un État qui rend des comptes. Sinon, nous risquons de produire une nouvelle classe d’élus dans un État toujours aussi faible. Et ce serait une nouvelle déception pour le peuple haïtien.
Haïti n’a pas seulement besoin d’élections. Haïti a besoin d’une refondation de l’autorité publique.
Les bulletins de vote peuvent changer les dirigeants. Mais seuls des institutions fortes, une justice indépendante, une police correctement équipée et une véritable volonté politique peuvent changer le destin du pays.
Le temps des discours est terminé
Le gouvernement, les partis politiques, le Conseil électoral, la Police nationale, la communauté internationale et les acteurs économiques doivent comprendre une chose : le peuple haïtien n’a plus le luxe d’attendre.
Chaque jour perdu se traduit par de nouvelles victimes. Chaque territoire abandonné devient une nouvelle forteresse criminelle. Chaque dossier non poursuivi renforce l’impunité. Chaque compromission avec les groupes armés affaiblit davantage la République. Et chaque promesse non tenue détruit un peu plus la confiance du citoyen dans les institutions.
La communauté internationale peut envoyer des forces. Elle peut financer. Elle peut accompagner. Elle peut sanctionner. Mais la reconstruction de l’État haïtien doit rester une responsabilité haïtienne.
Le temps est donc venu de poser les vraies questions. Qui contrôle réellement les territoires ? Qui finance les groupes armés ? D’où viennent les armes ? Qui protège les trafiquants ? Qui bloque les enquêtes ? Qui profite de l’économie de l’insécurité ? Et surtout : qui rendra des comptes ?
Parce que l’avenir d’Haïti ne se jouera pas uniquement dans les urnes. Il se jouera dans la capacité de la République à reprendre possession de son territoire, à restaurer la justice et à rendre à chaque citoyen ce qui lui appartient de droit : la sécurité, la dignité et la liberté.
Une élection sans sécurité serait une opération administrative. Une élection avec sécurité, justice et institutions fortes peut devenir un acte fondateur.
Haïti doit choisir. Et cette fois, le peuple ne devrait plus accepter que l’on choisisse à sa place.
Reynoldson MOMPOINT
Avocat | Journaliste | Communicateur Social
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