Voici les faits établis à partir des déclarations publiques FARA (Foreign Agents Registration Act) du Département de la Justice américain, de reportages de médias spécialisés (Politico, Miami Herald, CEPR) et de sources haïtiennes récentes (septembre 2026).
1. Continental Strategy LLC – Carlos Trujillo (contrat de février 2025)
• Date du contrat : Signé le 7 février 2025 par le Premier ministre Alix Didier Fils Aimé lui-même.
• Montant : 35 000 dollars américains par mois pour une durée de 12 mois (soit 420 000 dollars sur un an).
• Objectifs déclarés : Soutenir les efforts de redressement d’Haïti, améliorer le profil du pays aux États-Unis, accroître le commerce et les investissements américains, et aider le gouvernement sur le secteur financier. Les activités incluent du lobbying, la préparation de documents et des contacts avec les décideurs américains.
• Qui est Carlos Trujillo ? Ancien membre républicain de la législature de Floride, ambassadeur de Donald Trump auprès de l’Organisation des États américains (OEA) sous sa première administration, et proche de Marco Rubio.
• Activité rapportée : Selon des révélations de Jake Johnston (CEPR) en août 2026, le gouvernement haïtien a versé environ 315 000 dollars pour une période de moins de 4 mois (mi-octobre 2025 à février 2026). La firme n’a déclaré que deux appels téléphoniques dans certaines disclosures FARA, ce qui a suscité des critiques sur le rapport coût/résultats.
2. Drake Ventures LLC – Roger Stone (contrat de septembre 2026)
• Date du contrat : Signé le 2 septembre 2026 par Raina Forbin, ministre des Affaires étrangères et des Cultes. Enregistré auprès du DOJ à la mi-septembre 2026.
• Montant : 65 000 dollars par mois, soit 780 000 dollars sur un an. Paiements trimestriels de 195 000 dollars.
• Objectifs déclarés : « Issue advocacy » (plaidoyer sur des enjeux) au nom du principal étranger (le gouvernement haïtien) auprès du gouvernement américain. La firme doit consulter le client, plaider en sa faveur sur les sujets qu’il juge nécessaires et l’informer des développements susceptibles d’affecter ses intérêts.
• Qui est Roger Stone ? Longtemps conseiller et ami de Donald Trump, figure controversée de la politique américaine (condamné puis gracié sous Trump), connu pour son lobbying et ses opérations d’influence. Sa firme Drake Ventures (basée à Fort Lauderdale, Floride) est co-détenue avec son épouse Nydia Stone.
• Contexte haïtien : Plusieurs sources locales (dont Radio Métronome) affirment que ce contrat vise notamment à plaider pour une prolongation de la transition le plus longtemps possible. Le contrat est en vigueur alors que les élections générales sont annoncées pour décembre 2026.
Autres éléments de lobbying liés au secteur privé (pas directement le gouvernement)
• La famille Deeb (grands importateurs) a engagé Brownstein Hyatt Farber Schreck.
• L’Institut Macaya (think tank du secteur privé, avec des liens documentés avec des figures proches de Fils-Aimé) a recruté TSG Advocates DC et un consultant (Andrew Cheatham) pour des plans d’action destinés à Washington.
Synthèse
Le gouvernement de transition dirigé par Alix Didier Fils-Aimé a engagé au moins deux firmes américaines liées à l’entourage de Donald Trump :
• Carlos Trujillo (Continental Strategy) dès février 2025.
• Roger Stone (Drake Ventures) depuis septembre 2026.
Ces contrats, financés par des fonds publics haïtiens, totalisent des centaines de milliers de dollars par an. Ils interviennent dans un contexte où le pays fait face à une crise sécuritaire et humanitaire majeure, et où le processus électoral (sous la responsabilité du CEP) avance avec des critiques sur sa crédibilité.
Les documents FARA sont publics et consultables sur le site du Département de la Justice américain. Les chiffres et dates ci-dessus proviennent directement de ces filings et des reportages qui les citent.
Analyse des impacts économiques des contrats de lobbying
Les deux principaux contrats (Continental Strategy / Carlos Trujillo à 35 000 USD/mois et Drake Ventures / Roger Stone à 65 000 USD/mois) représentent un coût annuel combiné d’environ 1,2 million de dollars américains (420 000 + 780 000 USD). Voici une évaluation structurée de leurs impacts économiques, fondée sur les données budgétaires et macroéconomiques disponibles pour 2025-2026.
1. Coût direct et poids budgétaire
Le budget national 2025-2026 s’élève à environ 345,5 milliards de gourdes (initialement), révisé à près de 360 milliards de gourdes. À un taux de change approximatif de 130-150 HTG pour 1 USD, cela correspond à un budget total de l’ordre de 2,3 à 2,7 milliards de dollars.
• Les 1,2 million USD de lobbying représentent moins de 0,05 % du budget total. • En comparaison, le budget alloue explicitement :
o Environ 2,83 milliards de gourdes au CEP pour les préparatifs électoraux. o 2,5 milliards de gourdes supplémentaires à la Police nationale.
o Des enveloppes pour la sécurité, l’éducation et l’intégration de policiers et soldats.
Même s’il s’agit d’une fraction marginale, 1,2 million USD restent une somme non négligeable dans un contexte de contrainte budgétaire sévère. Cela équivaut, par exemple, au salaire annuel de plusieurs dizaines de policiers ou à des équipements/opérations de sécurité de base, ou encore à une aide alimentaire d’urgence pour des milliers de personnes.
2. Coût d’opportunité dans un contexte de crise profonde
Haïti enregistre une septième année consécutive de contraction du PIB (environ –2,7 % en 2025). Les projections pour 2026 restent négatives ou très modestes (entre –1,7 % et +0,6 % selon les sources). L’inflation reste élevée (autour de 23-30 %), plus de 5,7 millions de personnes sont en insécurité alimentaire aiguë, et le nombre de déplacés internes a atteint environ 1,4 million.
Dans ce cadre :
• Chaque dollar public a un coût d’opportunité élevé. Les fonds consacrés au lobbying ne financent ni le renforcement de la PNH, ni les cantines scolaires, ni la reconstruction d’infrastructures, ni l’appui aux déplacés.
• Le gouvernement a adopté des mesures d’austérité (limitation des voyages, restrictions sur les véhicules, hausses de prix des carburants). Dépenser simultanément des centaines de milliers de dollars en lobbying américain crée un signal contradictoire et affaiblit la crédibilité de la gestion des deniers publics.
• Les recettes domestiques (fiscales et douanières) doivent financer ~70 % du budget. Toute sortie de devises vers des firmes américaines pèse sur les réserves et la balance des paiements, déjà sous pression.
3. Bénéfices économiques potentiels (déclarés vs. réalisés)
Les contrats visent officiellement à :
• Améliorer le profil d’Haïti aux États-Unis.
• Attirer des investissements et du commerce (notamment après l’expiration des préférences HOPE/HELP).
• Soutenir la sécurisation et la transition démocratique.
• Gérer des enjeux migratoires (TPS) et diplomatiques.
En théorie, un lobbying efficace pourrait générer des retours (aides, investissements, soutien sécuritaire) plusieurs fois supérieurs au coût.
En pratique, les preuves de résultats tangibles restent limitées :
• Pour le contrat Trujillo, des disclosures FARA ont montré une activité réduite (ex. : seulement deux appels téléphoniques déclarés pour une période où 315 000 USD avaient été versés).
• Aucune annonce publique majeure d’investissements ou de programmes concrets n’a été explicitement attribuée à ces efforts de lobbying à ce jour. • Le contexte (violence des gangs, instabilité politique, fin de certains programmes préférentiels) limite fortement l’attractivité réelle pour les investisseurs privés américains, quel que soit le lobbying.
4. Impacts systémiques et de long terme
• Renforcement de la dépendance : Ces contrats perpétuent une logique d’influence externe plutôt que de construction de capacités diplomatiques et économiques nationales. L’argent sort du circuit économique haïtien et alimente des firmes américaines.
• Confiance et perception : Dans un pays où la pauvreté touche près de 49 % de la population (seuil de 3 USD/jour) et où le secteur privé est déjà perçu comme capturant l’État, ces dépenses renforcent le sentiment d’élites qui protègent leur position plutôt que de prioriser les besoins prioritaires de la population.
• Effet d’éviction : Même une somme modeste en pourcentage peut concurrencer des postes budgétaires critiques (sécurité, élections crédibles, services de base). Une transition prolongée, si le lobbying y contribue, retarde le retour à une légitimité démocratique et à une stabilité économique durable.
• Risque fiscal : Haïti opère sous un programme de suivi du FMI. Des dépenses non prioritaires ou mal justifiées peuvent compliquer les discussions sur le soutien budgétaire et la mobilisation des recettes.
Sur le plan purement quantitatif, les contrats ne menacent pas l’équilibre budgétaire global. Leur impact économique réel est surtout un coût d’opportunité élevé dans un pays en crise humanitaire et sécuritaire profonde, combiné à un faible retour démontré à ce stade. Ils illustrent une allocation de ressources publiques orientée vers la gestion de l’influence à Washington plutôt que vers des investissements productifs ou sociaux immédiats à l’intérieur du pays. Dans un contexte de contraction économique persistante et de besoins prioritaires criants, ces choix pèsent davantage sur la confiance et l’efficacité de la dépense publique que sur les agrégats macroéconomiques.

