Publié en 1853, Essai sur l’inégalité des races humaines est l’œuvre d’Arthur de Gobineau. Cet ouvrage lui valut, quelques décennies plus tard, une réfutation devenue incontournable sous la plume d’Anténor Firmin, notamment dans son plaidoyer en faveur de la race noire. Gobineau et Firmin furent ainsi deux écrivains qui marquèrent leur génération, chacun à sa manière, par l’étendue de leurs talents et la singularité de leurs œuvres.
Saviez-vous, cependant, qu’ils auraient tous deux eu recours à l’intelligence artificielle dans la rédaction de leurs travaux ?
Je devine déjà votre réaction : une telle affirmation paraît invraisemblable. Comment Arthur de Gobineau et Anténor Firmin, qui vécurent bien avant l’avènement de l’intelligence artificielle, auraient-ils pu utiliser des outils tels que ChatGPT, Claude ou Gemini ? Une telle hypothèse semble, à première vue, relever de l’anachronisme le plus évident, voire d’une plaisanterie de mauvais goût.
Et pourtant, c’est précisément ce que semblent indiquer les résultats fournis par plusieurs intelligences artificielles lorsqu’on leur soumet des passages tirés d’œuvres anciennes pour analyse. Selon ces systèmes, certains écrits de Gobineau et de Firmin présenteraient des caractéristiques susceptibles d’être attribuées à une production générée ou assistée par l’intelligence artificielle.
Poussée à son extrême, une telle interprétation conduirait donc à une conclusion pour le moins paradoxale : Arthur de Gobineau et Anténor Firmin auraient fait un usage abusif de l’intelligence artificielle afin de construire leur notoriété, alors même qu’ils vécurent et écrivirent plus d’un siècle avant l’apparition des technologies contemporaines d’intelligence artificielle.
Cette apparente absurdité soulève en réalité une question plus sérieuse : peut-on véritablement se fier aux outils d’intelligence artificielle lorsqu’ils prétendent déterminer, à partir du seul style d’un texte, si celui-ci a été produit par une intelligence artificielle ?
Si les œuvres anciennes d’auteurs aujourd’hui disparus, dont la rédaction est pourtant antérieure à l’avènement de l’intelligence artificielle, ne sont pas à l’abri d’analyses erronées de la part de ces technologies, qu’en sera-t-il des œuvres produites par les auteurs contemporains, qui vivent eux-mêmes au cœur de cette révolution scientifique et technologique ?
Si nous devons désormais recourir à l’intelligence artificielle pour déterminer si un texte a été généré par une intelligence artificielle, ne risquons-nous pas d’entrer dans un paradoxe où aucun texte ne pourrait plus être tenu pour incontestablement humain ?
Et si l’intelligence artificielle est elle-même amenée à reconnaître son erreur et à s’en excuser lorsqu’on lui démontre qu’elle s’est trompée dans l’analyse d’un texte, quelle raison aurions-nous de lui en soumettre aussitôt un autre, en lui accordant de nouveau le rôle d’arbitre ?
À force de confier à l’intelligence artificielle le soin de déterminer ce qui relève de l’intelligence humaine, ne risquons-nous pas, finalement, de lui attribuer une autorité que ses propres erreurs devraient précisément nous conduire à questionner ?
Ne vous inquiétez pas si vous n’avez pas trouvé de réponse à mes questions. À vrai dire, je n’en attendais pas véritablement. Des questions rhétoriques, me direz-vous. Je vous comprends. En réalité, ce n’étaient pas des questions rhétoriques. C’est simplement que leurs réponses ne m’auraient été d’aucune utilité. Je vais vous expliquer pourquoi.
Tout le monde ne réagit pas de la même manière lorsque le succès vient frapper à la porte de quelqu’un d’autre. Tout le monde ne se réjouit pas nécessairement lorsque le talent choisit de faire de quelqu’un d’autre son compagnon de route.
Je prendrai mon propre parcours en exemple. Je marche souvent, parce que j’écris souvent. La plupart de mes textes ont d’abord été conçus dans ma tête au cours de mes longues marches. L’écriture et moi, c’est une histoire ancienne. Lorsque mes premiers textes furent publiés, l’intelligence artificielle n’avait pas encore fait son entrée dans nos vies. Cela ne m’a pourtant pas épargné les accusations : j’ai, moi aussi, entendu dire que j’utilisais l’intelligence artificielle pour produire mes textes. Et, ironie du sort, ces accusations venaient parfois de ceux-là mêmes qui ont fait de l’IA le partenaire privilégié de leurs propres entreprises rédactionnelles.
Tout cela pour vous dire une chose : si vous possédez ne serait-ce qu’une seule œuvre qui fait l’objet d’accusations insistantes selon lesquelles elle aurait été coécrite, voire entièrement générée, avec l’aide d’une intelligence artificielle, sachez que vos accusateurs n’ont pas eu le choix : C’ÉTAIT ÇA OU MOURIR.
Oui, pour eux, il fallait choisir : soit ternir la réputation que le public s’était forgée de vous, soit mourir étouffés par votre succès.
Ralf Dieudonne JN MARY, dit Lysius Félicité Salomon Jeune

