1 septembre 2026
Cent vingt quatre milliards de gourdes plus tard, Kenscoff brûle quand même
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Cent vingt quatre milliards de gourdes plus tard, Kenscoff brûle quand même

Il fallait ce chiffre pour donner une dimension concrète à un malaise que cette chronique nourrit depuis des semaines. Les crédits budgétaires alloués à la Police nationale d’Haïti sont passés de seize milliards six cent quatre vingt dix millions de gourdes en 2021 2022 à vingt six milliards cinq cent trente millions en 2025 2026, avec un pic à près de trente milliards l’exercice précédent.

Additionnés sur les cinq derniers exercices budgétaires, ces crédits atteignent un total de cent vingt quatre milliards huit cent soixante millions de gourdes. Une progression de près de soixante pour cent en cinq ans. Et pourtant, dans la nuit du 23 au 24 août dernier, quarante sept personnes ont été tuées à Kenscoff, dont cinq enfants, vingt deux exécutées à l’intérieur même d’un lieu de culte où elles s’étaient réfugiées.

Il faut résister à la tentation d’une lecture simpliste de ces deux faits mis côte à côte. Une augmentation continue du budget policier ne garantit jamais, mécaniquement, une amélioration proportionnelle des résultats sur le terrain, surtout dans un contexte où l’inflation cumulée du pays, documentée dans cette chronique fin juillet, dépasse les deux cent quarante pour cent sur cinq ans. Une part significative de cette hausse budgétaire nominale a donc, en réalité, été absorbée par la seule érosion monétaire, sans se traduire par une augmentation équivalente du pouvoir d’achat réel de l’institution. Mais il faut tout autant résister à la tentation inverse, celle qui consisterait à balayer cette question d’un revers de main sous prétexte que la sécurité a un coût et qu’il fallait bien l’augmenter face à l’aggravation de la menace.

La vraie question, celle que la population haïtienne est aujourd’hui pleinement en droit de poser après le massacre de Kenscoff, porte sur la structure même de ces dépenses plutôt que sur leur seul volume. Un document publié l’an dernier par un réseau de défense des droits humains, à l’occasion du trentième anniversaire de la Police nationale, apportait déjà un élément de réponse édifiant.

Sur le budget rectifié adopté en avril 2025, soixante treize pour cent des crédits alloués à l’institution servaient à couvrir les seules dépenses de personnel, salaires, traitements et charges sociales. Les dépenses d’investissement, celles qui financent l’achat de matériel, d’équipements policiers, la construction ou la réhabilitation d’infrastructures, ne représentaient que vingt sept pour cent de ce même budget. Une police qui consacre l’essentiel de ses ressources à sa masse salariale, sans disposer de marges suffisantes pour investir dans l’équipement, la mobilité, le renseignement ou l’infrastructure opérationnelle, se retrouve structurellement condamnée à une forme de stagnation capacitaire, quelle que soit l’ampleur nominale de son budget global.

Cette chronique documentait, le 15 août dernier, la décision gouvernementale de réduire de quinze pour cent les primes des agents de police, une mesure qui vient encore complexifier ce tableau déjà préoccupant. Elle documentait, quatre jours plus tard, des tensions internes rapportées au sommet même de l’institution, entre certaines directions stratégiques et la direction générale. Elle documentait enfin, le 30 août, l’incapacité du porte parole de la police à apporter la moindre réponse satisfaisante sur les raisons de l’échec de prévention à Kenscoff et sur le sort des otages encore détenus. Ces quatre éléments, pris ensemble, dessinent le portrait d’une institution qui reçoit, année après année, des ressources budgétaires croissantes, sans que cette croissance ne se traduise, sur le terrain, par une amélioration mesurable et durable de sa capacité opérationnelle.

Il y a, dans cette situation, une responsabilité qui dépasse la seule direction de la Police nationale. Un budget qui augmente sans mécanisme de suivi public rigoureux, sans indicateurs de performance clairement établis et régulièrement communiqués à la population, ne permet à personne, ni aux citoyens, ni à la presse, ni même aux parlementaires lorsque le pays en disposera à nouveau, de vérifier si l’argent public investi produit effectivement les résultats attendus.

On avait appelé, le 22 août dernier, à propos d’un tout autre dossier de coopération internationale, à ce que chaque engagement financier s’accompagne d’un mécanisme de suivi transparent permettant de mesurer, dans le temps, l’écart entre la promesse et sa réalisation effective. Cette exigence vaut tout autant, sinon davantage, pour les ressources publiques haïtiennes elles mêmes consacrées à la sécurité nationale.

Cent vingt quatre milliards de gourdes représentent une somme considérable pour un pays dont les ressources budgétaires globales restent, par ailleurs, contraintes sur de nombreux autres fronts documentés dans cette chronique, qu’il s’agisse du salaire minimum, des soins de santé maternelle ou de l’éducation.

La population haïtienne a le droit strict d’exiger que cette somme fasse l’objet d’un audit indépendant et public, examinant précisément où sont allés ces fonds, quelle part a réellement financé de l’équipement opérationnel plutôt que des dépenses administratives récurrentes, et pourquoi une institution dotée de moyens croissants année après année s’est retrouvée, dans la nuit du 23 août, incapable d’anticiper ou d’empêcher l’un des massacres les plus meurtriers de l’année.

Tant que cette reddition de comptes ne sera pas engagée avec sérieux, chaque nouvelle ligne budgétaire votée en faveur de la Police nationale continuera de susciter, à juste titre, la même question que pose aujourd’hui cette chronique. Cent vingt quatre milliards de gourdes plus tard, pour quels résultats exactement ?

Jean Clyde Desroseaux

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