En un peu plus d’un mois, deux (2) massacres d’envergure ont été perpétrés dans la localité de Robin ainsi que dans la ville de Kenscoff et ses environs. Peu avant la publication du présent rapport, une autre attaque armée a été orchestrée à Viard 1 et Viard 2, dans la nuit du 13 au 14 septembre 2026. Ces épisodes de violence illustrent, si besoin en était, la capacité persistante de la coalition criminelle Viv Ansanm de planifier et de multiplier les offensives contre la population civile.
La barbarie des actes commis ainsi que l’ampleur des pertes humaines et matérielles enregistrées seulement au cours des massacres de juillet et août 2026, ont plongé la commune de Kenscoff dans l’effroi. Au moins cent-soixante-quatre (164) personnes ont été assassinées, parmi lesquelles vingt-et-une (21), qui étaient âgées de soixante-cinq (65) à quatre-vingt-dix (90) ans, trente-six (36) femmes et sept (7) enfants. Des dizaines de personnes sont portées disparues. Vingt-trois (23) autres personnes sont blessées, soit par balle, soit à l’arme blanche, ou encore au cours de leur fuite. Soixante-onze (71) personnes ont par ailleurs été enlevées. Plusieurs cas de violences sexuelles ont également été dénoncés, dont celui d’une fillette âgée de douze (12) ans. 131. À ces atteintes graves à la vie et à l’intégrité physique et psychique des victimes s’ajoutent des pertes matérielles considérables : des dizaines de maisons ont été incendiées ainsi que de nombreux véhicules. 132. Si aucun élément recueilli par le RNDDH ne permet d’affirmer que le massacre perpétré dans la nuit du 7 au 8 juillet 2026 avait été annoncé, celui commis dans la nuit du 23 au 24 août 2026 présente, en revanche, plusieurs indices d’une préparation minutieuse. En amont de l’attaque, les bandits armés avaient déployé des indicateurs chargés de surveiller les faits et gestes des forces de l’ordre et de leur rapporter les informations recueillies sur le terrain. Ils avaient également fait usage de plusieurs drones de surveillance afin d’observer la ville de Kenscoff et les mouvements qui s’y déroulaient.
Le responsable du commissariat, informé de la préparation de l’attaque, avait sollicité, de manière répétée et insistante, auprès de ses supérieurs hiérarchiques, le renforcement des ressources humaines et matérielles mises à la disposition du poste de police. Ces demandes sont cependant restées sans réponse. Et, pour le RNDDH, cette absence de réaction est d’autant plus préoccupante que les informations disponibles indiquaient l’existence d’une menace sérieuse et imminente contre la population. Conséquemment, le RNDDH estime que des mesures préventives et un renforcement opportun des dispositifs de sécurité auraient pu permettre de prévenir l’attaque du mois d’août 2026 ou, à tout le moins, d’en limiter considérablement les conséquences.
À cette situation déjà préoccupante s’est ajouté un autre événement : dans l’après-midi du 23 août 2026, soit quelques heures avant le massacre, une rencontre, décrite par plusieurs personnes comme particulièrement houleuse, s’est tenue entre des membres de la BRICK et des représentants de la Mairie de Kenscoff. Au cours de cette rencontre, des menaces ont été proférées à l’encontre des brigadiers et plusieurs d’entre eux ont été désarmés, notamment les deux (2) brigadiers qui étaient impliqués dans l’assassinat d’Éric LUC, lui-même présenté par plusieurs comme un proche de l’agent intérimaire de l’Exécutif Massillon JEAN et un membre de la famille du président du CASEC Enock NICOLAS.
La proximité temporelle et l’enchaînement des faits susmentionnés interpellent le RNDDH. En effet, la tenue d’une rencontre avec des membres de la BRICK, le désarmement de plusieurs brigadiers à cette occasion, puis le déclenchement, quelques heures plus tard, d’une attaque d’une ampleur exceptionnelle contre la commune Kenscoff constituent des éléments qui méritent d’être investigués. Car, ces troublantes circonstances ne peuvent être réduites à une simple coïncidence.
Par ailleurs, plusieurs facteurs ont créé un environnement particulièrement favorable à l’action des bandits armés : la passivité et la léthargie du Conseil Supérieur de la Police Nationale (CSPN), le dédaigneux désintérêt affiché par le haut état-major de la PNH pour le sort de la population de Kenscoff, la circulation d’informations sensibles relatives aux mouvements des troupes, la réduction drastique de 60% du personnel policier affecté à la sécurité de la juridiction de Kenscoff ainsi que les tensions ayant entouré la rencontre du 23 août 2026 ont ouvert des brèches dans le dispositif de sécurité de la commune, brèches que les bandits armés terroristes n’ont pas hésité à exploiter en vue de s’attaquer à une population insuffisamment protégée.
L’âge, le sexe, l’état général de santé ainsi que les situations de vulnérabilité physique ou sensorielle des victimes n’ont constitué aucune limite à la violence aveugle des bandits armés terroristes qui s’en sont pris à la population de Kenscoff : femmes, enfants, personnes âgées, personnes vivant avec une déficience motrice ou sensorielle et autres personnes particulièrement vulnérables ont été indistinctement prises pour cibles.
Les modes opératoires employés témoignent par ailleurs d’une volonté manifeste des bandits armés de terroriser la population. En effet, l’utilisation de cadavres comme barricades, particulièrement lors du massacre de juillet 2026, l’orchestration d’attaques simultanées contre plusieurs localités de Kenscoff destinées notamment à disperser et désorganiser les forces de l’ordre tout en semant la pagaille au sein de la population, l’incendie de maisons alors que des personnes se trouvaient encore à l’intérieur, les enlèvements suivis de séquestration des membres de la population ainsi que le viol des femmes et des filles démontrent que la coalition Viv Ansanm recourt délibérément à la terreur comme mode d’opération. 139. Les Forces Armées d’Haïti (FAD’H) demeurent indifférentes face à la situation sécuritaire à Kenscoff. Seul un contingent est affecté à la protection de la zone de Téléco, sans une implication significative dans les efforts visant à protéger la population et à contenir l’avancée des gangs armés. Cette inertie interpelle d’autant plus le RNDDH que l’institution militaire mobilise une part non-négligeable des ressources publiques. 140. Le même constat s’impose s’agissant de la Force de Suppression des Gangs, déployée en Haïti depuis le mois de mai 2026. Plusieurs mois après son déploiement, sa présence demeure peu perceptible sur le terrain et son apport aux opérations de sécurisation reste difficilement identifiable. Pour la population haïtienne confrontée quotidiennement à la violence des gangs armés, ce déploiement ne s’est jusqu’ici traduit par aucun changement tangible dans son vécu sécuritaire.
Alors que les forces de l’ordre ont lamentablement failli à protéger la population, la réponse judiciaire apportée à ces deux (2) massacres demeure, pour sa part, largement insuffisante au regard de leur ampleur. Les autorités judiciaires se sont essentiellement limitées au constat de certains cadavres préalablement récupérés par leurs proches et transportés dans trois (3) morgues situées respectivement à Fermathe 55, Thomassin 32 et à Pétion-Ville. Aucun constat exhaustif des personnes blessées n’a été réalisé. Les pertes matérielles considérables résultant notamment des incendies et des destructions n’ont pas davantage fait l’objet d’une documentation judiciaire systématique.
En ce sens, le RNDDH souligne que cette absence de documentation exhaustive risque non seulement d’occulter l’ampleur réelle des crimes commis, mais également de compromettre la recherche de la vérité, l’identification des responsabilités et, à terme, l’accès des victimes et de leurs proches à la Justice et à la réparation.
Attaques répétées, assassinats, blessures par balles ou à l’arme blanche, enlèvements, violences sexuelles, incendies de maisons et déplacements forcés : les droits fondamentaux de la population de Kenscoff, à la vie, à l’intégrité physique et psychique, à la sécurité, à la liberté de circulation, au logement et à la propriété privée sont continuellement bafoués sans que cela ne semble enlever le sommeil des membres du Conseil Supérieur de la Police Nationale (CSPN), dont le président, le premier ministre Alix Didier FILS-AIME est la plus grande autorité exécutive actuelle.
Au contraire, en dépit des recommandations formulées en faveur d’une meilleure utilisation des ressources humaines et matérielles de l’institution policière, de nombreux agents.es des unités spécialisées demeurent détachés auprès d’autorités étatiques ou affectés à l’accomplissement de tâches à caractère privé. Cette situation réduit les effectifs disponibles et les capacités opérationnelles de la PNH. En conséquence, l’institution policière se trouve régulièrement contrainte d’adopter une gestion réactive de ses ressources humaines, intervenant dans l’urgence et au gré des besoins. Des agents.es sont ainsi continuellement déplacés d’une zone à une autre et réaffectés à de nouvelles missions, parfois d’un jour à l’autre, au détriment d’une planification cohérente et durable du déploiement des effectifs.
Pour le RNDDH, les attaques répétées à Kenscoff ne sauraient être analysées comme des événements isolés. Ils révèlent à la fois la capacité opérationnelle persistante des bandits armés, leur accès à des informations sensibles, les graves insuffisances du dispositif de sécurité et les conséquences dramatiques de l’inaction des autorités étatiques face à des menaces pourtant identifiées.
En conséquence, le RNDDH estime urgent que les autorités étatiques adoptent toutes les mesures nécessaires en vue de :
• Assurer effectivement la protection de la population haïtienne en général, et de celle de Kenscoff en particulier ;
• Renforcer durablement les dispositifs de sécurité dans la commune de Kenscoff ;
• Faire la lumière sur les circonstances ayant entouré les massacres de juillet et août 2026 ;
• Déterminer les responsabilités individuelles et institutionnelles en vue d’identifier et de poursuivre les auteurs et complices de ces massacres ;
• Documenter de manière exhaustive les crimes commis à l’encontre de la population de Kenscoff ;
• Enquêter sur le fonctionnement de la Mairie de Kenscoff et de la BRICK ainsi que sur leur mode opératoire ;
• Mieux répartir les ressources humaines et matérielles de l’institution policière ;
• Impliquer les Forces Armées d’Haïti (FAD’H) dans la sécurisation de la population haïtienne ;
• Organiser les funérailles des victimes et rembourser aux familles les frais de funérailles déjà engagés ;
• Garantir aux victimes des massacres de juillet et août 2026, à leurs proches ainsi qu’aux personnes déplacées une assistance financière, médicale et psychologique ainsi qu’un accès effectif à la Justice.

