PORT-AU-PRINCE, 17 septembre 2026 — L’automobiliste haïtien se retrouve devant une singulière équation : acheter du carburant dans la rue, au mépris des interdictions administratives, ou s’approvisionner dans une station-service sans disposer de garanties suffisantes sur la qualité du produit distribué ? Des signalements concernant un carburant à l’odeur inhabituelle, présenté comme périmé par certains consommateurs, alimentent les inquiétudes dans la capitale. Une mauvaise odeur ne constitue cependant pas, à elle seule, la preuve d’une non-conformité.
L’affaire pose néanmoins une interrogation fondamentale : où commence la responsabilité de l’État lorsque la sécurité du consommateur dépend de contrôles techniques dont les résultats ne sont pas publiquement établis ?
Le ministre de facto du Commerce et de l’Industrie, James Monazard, a répondu à la multiplication des plaintes par un avis laconique daté du 15 septembre, annonçant des contrôles et le recours éventuel à des expertises spécialisées. Il invoque l’article 16 du décret du 11 mars 2020 relatif à la sécurité des biens et services et à la protection du consommateur. Mais où étaient les mécanismes de contrôle avant la commercialisation de la cargaison ? Pourquoi attendre les plaintes et les avaries mécaniques présumées pour envisager des analyses scientifiques ? Le ministère n’a précisé ni la date de publication des résultats ni l’éventualité d’un retrait préventif du carburant incriminé.
L’ironie administrative atteint ici son paroxysme. L’État avait précédemment annoncé des inspections contre les dépôts clandestins et les vendeurs informels de carburant, au nom de la légalité et de la protection du marché. Le consommateur discipliné, qui abandonne les bidons des trottoirs pour une pompe officiellement autorisée, découvre aujourd’hui que la conformité du produit acheté reste à établir. Si les soupçons concernant la cargaison provenant du terminal de Varreux sont confirmés, la chaîne des responsabilités devra être examinée depuis l’importation et le stockage jusqu’à la distribution. Il serait juridiquement prématuré d’imputer la faute aux seuls pompistes. La traçabilité, les certificats d’analyse, les prélèvements contradictoires et les éventuelles réparations dues aux consommateurs devront constituer les pièces centrales d’une enquête indépendante.
Et maintenant, monsieur l’État « grand hableur petit faiseur », où faut-il faire le plein ? Sur le trottoir, au risque de contrevenir aux interdictions administratives, ou dans une station-service dont le carburant fait l’objet de vérifications après sa mise en vente ? Cette affaire interroge la responsabilité des autorités chargées de la police économique et de la protection des consommateurs. Elle invite également à examiner les engagements des prétendants à la magistrature suprême : quels dispositifs de contrôle, quelle transparence et quelles garanties concrètes proposent-ils ? Les controverses entourant les connaissances historiques de certains candidats, le bilan des anciens dirigeants ou les pratiques parlementaires ne dispensent personne de répondre à cette exigence élémentaire. Un État qui réglemente la vente de l’essence doit aussi pouvoir en garantir la qualité. À défaut, que vaut son autorité lorsque le citoyen doit choisir entre deux risques pour accomplir un acte aussi ordinaire que faire le plein ?

