Ce lundi, vingt-cinq militaires des Forces armées d’Haïti ont quitté le pays à destination de la Martinique, où ils intégreront, aux côtés du 33e Régiment d’infanterie de marine de l’armée de Terre française, un programme de formation intensive. Ce n’est pas la première fois qu’un tel contingent traverse le détroit : un premier groupe de vingt-cinq soldats avait déjà entamé ce même parcours en novembre 2024. Deux ans plus tard, presque jour pour jour, un nouveau contingent identique s’envole vers Fort Desaix. La régularité de ce chiffre — toujours vingt-cinq, jamais davantage — en dit long, à elle seule, sur l’échelle réelle de cet effort de reconstruction militaire, comparée à l’ampleur du défi sécuritaire auquel le pays fait face.
Il faut se souvenir de ce qu’étaient devenues les Forces armées d’Haïti avant leur remobilisation récente, pour mesurer le chemin qu’il reste à parcourir. Dissoute de fait en 1995 par le président Jean-Bertrand Aristide, officiellement remise sur pied par décret en 2017, l’armée haïtienne n’a jamais retrouvé, depuis, ni les effectifs, ni les capacités opérationnelles d’une force nationale véritablement en mesure de peser sur la crise sécuritaire actuelle. Alors que la Police nationale, elle-même en sous-effectif chronique, porte l’essentiel du fardeau de la lutte contre les gangs — aux côtés, on le rappelait ici récemment, de la Force de répression des gangs et d’une société militaire privée américaine dont les modalités de supervision restent floues —, les Forces armées demeurent, pour l’essentiel, un acteur secondaire, presque symbolique, de l’équation sécuritaire haïtienne.
Ce déséquilibre n’est pas anodin. Depuis 2015, coopérant régulièrement avec le 33e RIMa, l’armée haïtienne a bénéficié de plusieurs vagues de formation dispensées par les forces armées françaises aux Antilles, dont la mission affichée dans la région couvre justement la coopération avec les nations de l’arc caribéen. Ces échanges, aussi précieux soient-ils pour la montée en compétence individuelle des militaires haïtiens formés — maniement tactique, encadrement, discipline opérationnelle —, ne concernent, à chaque rotation, qu’une fraction infime des effectifs dont le pays aurait besoin pour qu’une armée nationale reconstituée puisse un jour prendre le relais des forces internationales déployées sur son propre sol. Vingt-cinq soldats supplémentaires formés tous les deux ans ne suffiront jamais, à ce rythme, à constituer la force robuste et autonome que la feuille de route de la Force de répression des gangs, présentée en juin dernier au Conseil de sécurité de l’ONU, appelle pourtant explicitement de ses vœux d’ici 2028.
Il y a, cependant, une valeur symbolique et stratégique à ne pas sous-estimer dans ce type de coopération, même à cette échelle réduite. Contrairement à l’appui fourni par des sociétés de sécurité privées américaines — dont cette chronique soulignait récemment le vide de responsabilité et l’absence quasi totale de supervision — un partenariat de formation militaire classique entre deux États, encadré par des règles d’engagement, une chaîne de commandement identifiable et une doctrine transparente, offre un modèle de coopération internationale nettement plus sain pour la reconstruction durable des institutions haïtiennes. Former des officiers et sous-officiers haïtiens au sein d’un régiment régulier français, plutôt que de sous-traiter la sécurité du pays à des opérateurs privés, participe d’une logique de renforcement institutionnel — celle-là même que la communauté internationale affirme vouloir privilégier, quand bien même ses actes, ailleurs, la contredisent régulièrement.

Le vrai enjeu, pour Haïti, n’est donc pas de mettre en cause la pertinence de cette coopération avec la Martinique, mais d’interroger son échelle. Un pays qui espère, à terme, reconstruire une armée nationale capable de reprendre la main sur son propre territoire ne peut pas se contenter de contingents de vingt-cinq militaires formés au compte-gouttes tous les deux ans, pendant que les gangs, eux, recrutent et arment des centaines, voire des milliers de combattants sur la même période, comme le documentait récemment l’enquête du Guardian sur l’expansion territoriale de ces groupes. La disproportion entre le rythme de reconstruction de l’État et celui de l’expansion de ses adversaires reste, à ce jour, l’un des angles morts les moins commentés de la crise haïtienne — éclipsé, dans le débat public, par l’urgence quotidienne des massacres et des déplacements de population, mais tout aussi déterminant, sur le long terme, pour l’issue de cette confrontation.
Saluer le départ de ces vingt-cinq soldats vers la Martinique, comme le font les autorités haïtiennes dans leur communication officielle, n’a de sens que si ce geste s’inscrit dans une trajectoire clairement assumée d’accélération substantielle de la reconstruction des Forces armées nationales — avec des objectifs chiffrés, un calendrier de montée en puissance et des ressources budgétaires à la hauteur de l’ambition affichée. Sans cette accélération, chaque nouveau contingent envoyé se former à l’étranger, aussi méritoire soit-il individuellement pour les militaires concernés, ne fera que rappeler, par contraste, l’écart abyssal qui sépare la vitesse de reconstruction d’un État de celle, bien plus rapide, avec laquelle se sont construits, ces dernières années, les territoires que cet État tente aujourd’hui, désespérément, de reconquérir.
Jean Clyde Desroseaux

