Il existe, en diplomatie, une illusion particulièrement confortable : celle qui consiste à confondre le mouvement avec l’action, les rencontres avec les résultats, les déclarations avec les victoires. Depuis son arrivée au ministère des Affaires étrangères, le 4 mars 2026, Raina Forbin donne l’image d’une chancellerie en mouvement. Elle voyage, rencontre, intervient, participe aux forums internationaux, reçoit des diplomates et multiplie les initiatives.
Le problème est précisément là : Haïti a besoin de beaucoup plus que d’une diplomatie visible. Elle a besoin d’une diplomatie qui rapporte.
Après plusieurs mois de mandat, le bilan de la ministre apparaît ainsi déséquilibré : beaucoup de présence, beaucoup d’activité, mais encore trop peu de résultats stratégiques mesurables.
Il ne s’agit pas de nier les efforts de la chancellerie. La reprise du dialogue avec la République dominicaine, notamment la réouverture de la liaison aérienne avec Cap-Haïtien, constitue un résultat concret. La participation active d’Haïti aux travaux de l’OEA et aux discussions internationales sur la sécurité montre également une volonté de sortir de la diplomatie passive. La réunion des responsables des 57 missions diplomatiques haïtiennes témoigne, elle, d’une volonté bienvenue de reprendre le contrôle d’un appareil diplomatique trop souvent laissé à lui-même.
Mais une question demeure : qu’est-ce que tout cela a réellement rapporté à Haïti ?
C’est ici que l’exercice du bilan devient moins flatteur.
Haïti continue de faire face à une catastrophe sécuritaire qui exige une mobilisation internationale exceptionnelle. La force internationale censée contribuer à combattre les gangs peine encore à atteindre les moyens nécessaires. Les populations déplacées se comptent par centaines de milliers. Les infrastructures sont détruites. L’État est affaibli.
Dans ce contexte, le rôle du ministère des Affaires étrangères ne consiste pas seulement à expliquer la tragédie haïtienne au monde. Le monde connaît désormais cette tragédie.
Le véritable travail consiste à transformer cette connaissance en argent, équipements, coopération, pression diplomatique, accords, investissements et décisions politiques.
Or c’est précisément sur ce terrain que les résultats restent difficiles à identifier.
La diplomatie haïtienne semble encore trop souvent fonctionner selon une vieille mécanique : une délégation part, rencontre ses homologues, prononce un discours, publie un communiqué, puis rentre à Port-au-Prince. Quelques semaines plus tard, une nouvelle délégation recommence ailleurs.
Cette diplomatie de représentation a certainement son utilité. Mais dans un pays en crise existentielle, elle ne suffit plus.
Haïti ne manque pas de réunions. Elle manque de résultats.
Le cas de la diplomatie économique est particulièrement révélateur. Le ministère parle désormais d’opportunités d’affaires, d’investissements, de coopération et de mobilisation des missions diplomatiques. L’orientation est excellente. Mais entre la présentation d’un document sur les « opportunités d’affaires » et la signature d’un investissement de plusieurs dizaines de millions de dollars, il y a un monde.
Une ambassade devrait pouvoir répondre chaque année à des questions simples : combien d’investisseurs avons-nous rencontrés ? Combien de projets avons-nous générés ? Combien de capitaux avons-nous attirés ? Combien d’emplois ces initiatives doivent-elles créer ?
Sans ces chiffres, la diplomatie économique risque de rester un slogan.
Même problème sur le front migratoire.
Pour des centaines de milliers d’Haïtiens vivant en Amérique du Nord, la diplomatie devrait être une ligne de défense. Or, face à la menace qui pèse sur le statut de nombreux Haïtiens aux États-Unis, la réaction de Port-au-Prince paraît davantage défensive que stratégique.
Créer des mécanismes d’assistance juridique, renforcer les consulats et mettre en place des plateformes de suivi est nécessaire. Mais une diplomatie puissante aurait dû chercher plus tôt à construire une coalition internationale autour de cette question, à mobiliser le Canada, la CARICOM, les gouvernements latino-américains et les partenaires européens.
La diplomatie ne doit pas seulement gérer les conséquences des décisions prises ailleurs. Elle doit essayer d’influencer ces décisions avant qu’elles ne soient prises.
La relation avec la République dominicaine offre, elle aussi, une leçon intéressante. La reprise des vols vers Cap-Haïtien est un succès réel. Mais elle ne doit pas masquer l’immense déséquilibre de la relation bilatérale.
Les expulsions de migrants haïtiens se poursuivent. Les tensions frontalières demeurent. Le commerce reste profondément asymétrique. La question de l’eau, de la frontière et de la circulation des personnes reste explosive.
Réouvrir une liaison aérienne est utile.
Rééquilibrer une relation stratégique serait autrement plus ambitieux.
Il faut également être juste envers Raina Forbin. Tout ne dépend pas de la ministre. Elle ne commande ni la police haïtienne ni les forces internationales. Elle ne décide pas de la politique migratoire américaine. Elle ne peut pas obliger les bailleurs à financer Haïti. Elle ne peut pas, à elle seule, régler une crise d’État vieille de plusieurs décennies.
Mais c’est précisément pour cela qu’un ministre des Affaires étrangères doit être jugé sur sa capacité à obtenir ce que le pays ne peut pas obtenir seul.
Et c’est là que le bilan demeure incomplet.
La ministre a démontré qu’elle savait occuper l’espace diplomatique. Il lui reste à démontrer qu’elle sait transformer cet espace en rapport de force.
La nuance est fondamentale.
Une photographie avec un ministre étranger ne constitue pas un accord. Un discours devant l’ONU n’est pas un financement. Une participation à un sommet n’est pas un investissement. Une réunion avec des ambassadeurs n’est pas une réforme. Un communiqué diplomatique n’est pas une victoire.
La diplomatie haïtienne doit désormais passer de la diplomatie de présence à la diplomatie de performance.
Cela implique une révolution assez simple : chaque déplacement doit avoir un objectif, chaque rencontre un résultat attendu, chaque accord un calendrier, chaque promesse un montant et chaque ambassade un tableau de performance.
La ministre a déjà réuni les responsables des missions diplomatiques. C’est une première étape.
La prochaine doit être plus difficile : les évaluer.
Combien d’ambassades attirent des investissements ? Lesquelles obtiennent des programmes de coopération ? Lesquelles défendent efficacement les ressortissants haïtiens ? Lesquelles ouvrent des marchés aux producteurs haïtiens ? Lesquelles ne font que fonctionner au rythme des cérémonies et des réceptions ?
Un État pauvre ne peut pas se permettre une diplomatie riche en protocole et pauvre en rendement.
Raina Forbin dispose pourtant d’un avantage : son profil issu notamment du secteur privé peut théoriquement favoriser cette transformation. Elle pourrait faire du réseau diplomatique haïtien un véritable réseau mondial de prospection économique, de défense des intérêts nationaux et de mobilisation de capitaux.
Mais il faut passer du discours à la preuve.
Son mandat n’est pas encore un échec. Il n’est pas non plus, à ce stade, une réussite majeure.
Il est celui d’une ministre active, visible et manifestement désireuse de réorienter la diplomatie haïtienne, mais dont le bilan reste marqué par un paradoxe : plus de mouvement que de percées, plus de visibilité que de résultats, plus de présence que d’influence.
Pour Haïti, le temps des belles intentions diplomatiques est révolu.
Le pays n’a plus besoin que le monde écoute davantage son récit.
Il faut maintenant que le monde agisse davantage en sa faveur.
Et c’est à cette transformation — des poignées de main en engagements, des engagements en financements et des financements en résultats — que Raina Forbin devra désormais être jugée.
En diplomatie comme en économie, l’activité n’est pas la performance.
Et pour l’instant, le bilan de la chancellerie haïtienne peut se résumer en cinq mots :
Beaucoup de présence. Peu de résultats.
Elensky Fragelus

