Pendant que le Conseil électoral provisoire (CEP) multiplie les réunions, les annonces et les postures destinées à occuper l’espace médiatique et à distraire les partis et groupements politiques, le gouvernement de facto, lui, travaille. Et il travaille à sa manière : en transformant une enveloppe de 2,5 milliards de gourdes annoncée pour la rentrée scolaire en instrument de consolidation de sa plateforme, Viktwa.
Selon des informations convergentes, ces fonds commenceraient déjà à être orientés vers des listes établies par des membres de Viktwa. Des parents d’élèves de l’entourage de la plateforme seraient ciblés. En échange de l’aide, on leur demanderait leur numéro de carte d’identification nationale. Le dispositif est simple, efficace et cynique : sous le couvert de la solidarité scolaire, on constitue un fichier d’électeurs potentiels et on prépare le terrain pour l’enregistrement de candidats aux prochaines élections.
Le Premier ministre de facto, Alix Didier Fils-Aimé, ne peut plus prétendre à la neutralité. Son implication, directe ou indirecte, dans ce mécanisme, le place en position de concurrent potentiel. Or, un chef de gouvernement qui utilise les ressources de l’État pour nourrir sa propre structure politique compromet, par définition, la crédibilité de tout processus électoral qu’il est censé faciliter. La ligne de démarcation entre gestion publique et entreprise partisane s’efface.
Ce n’est pas la première fois que l’aide sociale devient, en Haïti, un levier de clientélisme. Mais la dimension actuelle est particulièrement grave. Alors que le pays est confronté à une crise sécuritaire et humanitaire sans précédent, que des milliers d’enfants risquent de ne pas retrouver le chemin de l’école, l’État choisit de politiser une assistance qui devrait être universelle et transparente. En exigeant des numéros d’identification nationale en contrepartie, on ne se contente pas de distribuer de l’argent : on collecte des données, on cartographie des réseaux, on prépare le terrain pour une compétition électorale biaisée dès le départ.
Pendant ce temps, le CEP amuse la galerie. Il distrait les acteurs politiques avec des agendas techniques, des consultations et des déclarations d’intention. Cette diversion sert parfaitement ceux qui, dans l’ombre, construisent déjà leur appareil électoral avec de l’argent public. Les partis et groupements qui se contentent de commenter les faits et gestes du CEP risquent de découvrir trop tard que le véritable enjeu se jouait ailleurs : dans la captation des ressources de la rentrée scolaire et dans la constitution d’un fichier partisan.
La question n’est plus seulement celle de la transparence budgétaire. Elle est celle de l’intégrité du processus électoral à venir. Un Premier ministre qui n’est plus neutre, une plateforme du pouvoir qui utilise des fonds publics pour se doter d’une base de données d’électeurs, un CEP qui occupe le terrain médiatique pendant que la machine se met en place : autant d’éléments qui minent, avant même le premier vote, la confiance dans les institutions.
Il ne s’agit pas de nier le besoin pressant d’appui aux familles pour la rentrée. Il s’agit d’exiger que cet appui soit dépolitisé, contrôlé et équitable. Tant que 2,5 milliards de gourdes pourront être détournés vers la construction d’un appareil partisan, tant que l’identification nationale servira de sésame à une opération de collecte de données électorales, le discours officiel sur des élections « crédibles et inclusives » restera une coquille vide.
Le pays ne peut se permettre une nouvelle farce électorale. Ni le CEP, ni le gouvernement de facto, ni les partis qui se laissent distraire n’ont le droit de traiter la rentrée scolaire et la démocratie comme de simples variables d’ajustement politique.

