En Haïti, parler de sécurité sans parler des gangs relève de l’aveuglement volontaire. Les groupes armés ne sont plus seulement des acteurs criminels périphériques. Ils sont devenus des acteurs structurants de l’ordre – ou plutôt du désordre – territorial, économique et politique. Leur rôle dans la sécurité est paradoxal : ils sont à la fois la principale source d’insécurité et, dans certaines zones, les seuls pourvoyeurs d’un ordre parallèle.
Des acteurs de l’insécurité généralisée
Le premier rôle des gangs est évident : ils produisent la terreur. Kidnappings, racketts, exécutions sommaires, viols, contrôle des routes et des quartiers… Cette violence quotidienne paralyse la vie économique, empêche la libre circulation des personnes et des biens, et rend quasi impossible l’exercice normal des droits citoyens. Dans le contexte électoral, ce climat de peur explique en grande partie le très faible taux d’inscription des électeurs observé depuis le 20 juillet 2026. Comment se rendre dans un centre d’inscription lorsque le trajet lui-même expose à un risque d’enlèvement ou d’agression ?
Les gangs ont transformé de larges portions du territoire en zones de non-droit où l’État est absent ou impuissant. Cette situation rend caduque toute promesse de scrutin national inclusif tant que le monopole de la violence légitime n’est pas rétabli.
Des acteurs d’un ordre parallèle
Paradoxalement, dans les zones qu’ils contrôlent, les gangs jouent aussi un rôle de régulation. Ils imposent leurs règles, lèvent des taxes illégales, arbitrent certains conflits locaux et, dans certains cas, « sécurisent » des activités économiques – ports, marchés, axes routiers – au profit de leurs alliés. Cette fonction d’ordre parallèle explique en partie leur résilience. Pour une partie de la population prisonnière de ces territoires, le gang n’est pas seulement une menace : c’est aussi, parfois, le seul interlocuteur capable de garantir une forme minimale de prévisibilité.
Cette dualité complique considérablement toute stratégie de lutte. Éliminer les gangs sans proposer d’alternative étatique crédible risque de créer un vide encore plus dangereux. Mais tolérer leur présence, c’est accepter que la sécurité reste privatisée et criminalisée.
Des instruments dans les jeux de pouvoir
Le rôle des gangs ne se limite pas à la criminalité de droit commun. Ils sont devenus des instruments dans les rapports de force politiques et économiques. Selon plusieurs analyses, certains groupes armés seraient liés, directement ou indirectement, à des intérêts économiques concurrents (ports, importations, protection de territoires stratégiques). D’autres entretiendraient des relations ambiguës avec des acteurs politiques. Dans cette logique, l’insécurité n’est pas seulement un problème à résoudre : elle peut devenir un outil de pression, de négociation ou de blocage.
Dans la perspective des élections du 13 décembre 2026, cette instrumentalisation est particulièrement dangereuse. Un gang peut empêcher l’ouverture de centres d’inscription ou
de bureaux de vote dans une zone jugée défavorable. Il peut, à l’inverse, tolérer ou faciliter les opérations électorales dans une autre zone. Il peut menacer des candidats, interdire des campagnes ou, au contraire, offrir une protection sélective. Dans tous les cas, il pèse sur le processus bien plus que de nombreuses institutions officielles.
Un défi pour l’État et pour le calendrier électoral
Le CEP et le gouvernement de Fils-Aimé ont conditionné la tenue des élections à l’établissement d’un climat sécuritaire acceptable. Or, tant que les gangs resteront les maîtres du terrain dans de nombreuses régions, ce climat restera hors d’atteinte. Les opérations de drones, les contrats avec des sociétés privées étrangères et les annonces de reconquête territoriale n’ont, jusqu’ici, pas inversé durablement le rapport de force.
Pire : en externalisant une partie de la réponse sécuritaire à des acteurs privés tout en laissant subsister des zones de non-droit, l’État risque de renforcer le sentiment que la sécurité est devenue une marchandise négociable plutôt qu’un droit universel.
Conclusion : sans reprise en main territoriale, pas d’élections crédibles
Le rôle des gangs dans la sécurité haïtienne est donc central et ambivalent. Ils sont la cause principale de l’insécurité, les gestionnaires d’un ordre parallèle, et des instruments potentiels dans les jeux de pouvoir. Tant qu’ils conserveront cette triple fonction, toute promesse d’élections libres, inclusives et crédibles restera largement théorique.
Le 13 décembre 2026 ne sera possible, dans des conditions minimales de sérieux, que si l’État parvient à réduire significativement l’emprise territoriale des gangs. À défaut, le scrutin risque de se limiter aux zones encore contrôlées par les forces officielles, transformant les élections en une consultation partielle et profondément inégalitaire.
La sécurité n’est pas un prérequis technique parmi d’autres. C’est la condition de possibilité de la démocratie. Et tant que les gangs en resteront les principaux arbitres sur une grande partie du territoire, c’est eux, plus que le CEP ou le Premier ministre, qui dicteront le rythme réel du processus électoral.

