La Confédération d’Amérique du Nord, d’Amérique centrale et des Caraïbes de football a publié, la semaine dernière, le calendrier détaillé de la nouvelle campagne des Grenadiers en Ligue des Nations de la Concacaf. Haïti affrontera Trinité-et-Tobago le 24 septembre, puis le Costa Rica le 27 septembre, avant de se déplacer en République dominicaine le 1er octobre et de conclure cette première phase face au Costa Rica, à nouveau à l’extérieur, le 4 octobre. Un détail, glissé presque incidemment dans les communiqués sportifs relayant ce calendrier, mérite pourtant qu’on s’y arrête bien plus longuement que le simple enthousiasme footballistique ne le suggère habituellement.
Ces deux premières rencontres, contre Trinité-et-Tobago puis contre le Costa Rica, sont officiellement des matchs à domicile pour la sélection haïtienne. Elles se joueront toutefois à Kingston, en Jamaïque, au Sabina Park Stadium. La Fédération haïtienne de football a elle-même précisé que ce choix s’inscrivait dans des dispositions convenues avec la Concacaf, destinées à permettre aux Grenadiers de recevoir leurs adversaires dans une enceinte répondant aux normes techniques et organisationnelles exigées pour la compétition, en attendant que les conditions nécessaires soient réunies pour rejouer sur le sol haïtien.
Il y a quelque chose de profondément révélateur dans cette annonce, répétée presque mécaniquement depuis des années par les instances sportives régionales et par la fédération elle-même. Cette chronique consacrait, il y a trois semaines, un éditorial entier à la fierté suscitée par la participation historique des Grenadiers au Mondial 2026, cinquante-deux ans après leur unique apparition précédente sur cette scène. Elle soulignait alors combien ce moment de communion nationale avait su, l’espace de quelques semaines, faire oublier au pays une partie de ses fractures.
Mais l’annonce de ce nouveau calendrier vient rappeler, avec une froideur toute administrative, que cette parenthèse enchantée n’a rien changé à la réalité structurelle du pays. Même l’équipe nationale qui vient d’écrire l’une des plus belles pages de son histoire sportive récente ne peut toujours pas fouler son propre terrain pour y recevoir ses adversaires régionaux.
Ce n’est pas une nouveauté isolée. Depuis plusieurs années déjà, le stade Sylvio-Cator de Port-au-Prince reste fermé aux compétitions internationales. Son dernier match international remonte à juin 2021, une conséquence directe de l’insécurité chronique qui frappe la capitale. Les Grenadiers avaient dû, lors des éliminatoires du Mondial eux-mêmes, disputer l’essentiel de leurs matchs à domicile à Curaçao, après être également passés par Aruba et la Barbade, plutôt qu’en Haïti.
Le schéma se répète aujourd’hui, presque à l’identique, pour cette nouvelle campagne de Ligue des Nations, avec la Jamaïque cette fois choisie comme terre d’accueil de substitution. Ce qui frappe, dans cette continuité, c’est le contraste saisissant entre la progression sportive indéniable de la sélection nationale, portée par un parcours mondial salué dans toute la région, et l’absence totale de progrès sur la question, pourtant élémentaire, de la sécurisation d’un stade répondant aux conditions nécessaires à l’accueil de rencontres internationales.
Il faut mesurer ce que cette situation représente concrètement pour le football haïtien et, plus largement, pour le pays tout entier. Un supporter de Cap-Haïtien, de Jacmel ou de Port-au-Prince qui souhaite voir jouer son équipe nationale chez elle, sur son propre sol, doit aujourd’hui envisager un déplacement à l’étranger pour espérer y assister. Les recettes de billetterie, les retombées économiques locales qu’un match international génère habituellement pour les commerces environnants, l’effet mobilisateur d’un stade rempli de supporters haïtiens sur leur propre terre, tout cela reste, année après année, hors de portée d’un pays dont l’équipe nationale porte pourtant, plus que jamais, un potentiel de rassemblement populaire exceptionnel.
Cette chronique s’interrogeait, début août, sur l’absence de cérémonie nationale unifiée pour célébrer le retour des joueurs après le Mondial, y voyant un signe de la difficulté persistante de l’État à organiser, même dans la joie, un moment collectif à la hauteur de l’événement. L’impossibilité de recevoir, chez soi, les adversaires régionaux de la sélection nationale relève du même problème, sous une forme différente et plus structurelle encore.
On objectera, à raison, que la priorité sécuritaire du pays ne peut évidemment pas se concentrer sur la réouverture d’un stade de football quand des communes entières, documentées inlassablement dans ces colonnes, restent sous la menace directe des groupes armés. Ce n’est pas ce que suggère cette chronique. Mais il existe une dimension symbolique et mobilisatrice, propre au sport, que les autorités haïtiennes gagneraient à intégrer plus explicitement dans leur réflexion sur la reconstruction sécuritaire du pays.
Sécuriser durablement un stade national, avec un périmètre contrôlé et des dispositifs adaptés, constitue un objectif nettement plus circonscrit, et donc potentiellement plus atteignable à court terme, que la reconquête de vastes portions du territoire national encore sous contrôle armé. Un signal aussi concret que la réouverture du Sylvio-Cator aux compétitions internationales enverrait, à la population haïtienne comme à la communauté internationale, un message de normalisation progressive dont la valeur symbolique dépasserait largement le seul cadre sportif.
En attendant, les Grenadiers continueront, cette fois encore, de jouer leurs matchs de Ligue des Nations loin de leurs propres supporters, dans des stades étrangers prêtés par des voisins caribéens plus stables. Ce déracinement sportif, répété saison après saison, restera l’un des symboles les plus tenaces, et les plus tristement révélateurs, de tout ce que ce pays n’a toujours pas retrouvé, malgré la fierté légitime que ses joueurs continuent, contre vents et marées, de lui offrir sur les terrains du monde entier.
Jean Clyde Desroseaux

