28 août 2026
Massacre à Kenskoff —« Ce massacre pouvait être évité » (audio) : Pierre Espérance accuse, questionne le retrait de deux blindés et décrit une PNH « malade »
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Massacre à Kenskoff —« Ce massacre pouvait être évité » (audio) : Pierre Espérance accuse, questionne le retrait de deux blindés et décrit une PNH « malade »

Deux blindés de la PNH auraient été retirés d’un point stratégique derrière le commissariat de Kenscoff quelques jours avant le massacre, malgré des alertes annonçant une offensive imminente des gangs, affirme Pierre Espérance. Le directeur exécutif du RNDDH estime que la tuerie, qui aurait fait environ 45 morts selon les informations recueillies par son organisation, « pouvait être évitée ». Il dénonce une chaîne de commandement défaillante, une Inspection générale « dysfonctionnelle » et réclame une explication : qui a ordonné le retrait des blindés, et pourquoi ?

PORT-AU-PRINCE, 27 août 2026 — Quatre jours après le sanglant massacre perpétré dans la nuit de dimanche à lundi à Kenscoff, Pierre Espérance, directeur exécutif du Réseau national de défense des droits humains (RNDDH), lpointe de graves défaillances policières qui auraient, selon lui, laissé Kenscoff sans protection à la veille du massacre.

Au cours d’un entretien accordé à Hervé Noël pour Radio Kiskeya et Rezo Nòdwès, le défenseur des droits humains affirme que deux véhicules blindés de la Police nationale d’Haïti (PNH), positionnés derrière le commissariat dans un secteur qu’il décrit comme « stratégique », auraient été retirés quelques jours avant l’assaut. Selon les informations recueillies par son organisation, environ 45 personnes auraient été tuées, près de huit maisons incendiées et plusieurs habitants, dont des enfants, restent aux mains des gangs terroristes de Viv Ansanm.

« Cette crise pouvait être évitée », soutient Pierre Espérance. Selon son récit, les deux blindés constituaient précisément un verrou empêchant les groupes armés d’accéder au centre de Kenscoff. « Il n’y avait aucune possibilité pour les bandits d’attaquer la ville si ces blindés n’étaient pas retirés », affirme-t-il. Les deux véhicules auraient été enlevés de leur position à quelques jours d’intervalle, laissant, selon lui, le secteur exposé. Il réclame désormais une explication publique : qui a ordonné leur retrait, à quelle date, pour quel motif et sur la base de quelle appréciation opérationnelle du risque ?

Plus grave encore, M. Espérance affirme que des alertes existaient avant l’attaque. La police, dit-il, avait été informée d’une menace imminente contre Kenscoff et savait que les gangs pouvaient tenter d’atteindre le centre de la commune. « Il y avait des rapports montrant qu’il existait une menace des gangs sur Kenscoff et qu’ils pouvaient arriver dans la ville à n’importe quel moment. Mais rien n’a été fait », déclare-t-il. À ses yeux, les explications avancées depuis le massacre ne répondent donc pas au problème posé par le dispositif particulier qui protégeait l’arrière du commissariat. « Les autorités ont menti », accuse-t-il.

Le responsable du RNDDH ne limite pas ses critiques à Kenscoff. Il met directement en cause le fonctionnement du haut état-major de la PNH et de sa chaîne de commandement, à un moment où Vladimir Paraison dirige l’institution. « Il y a un problème au niveau du haut état-major de la police », affirme Espérance, évoquant des rivalités internes entre responsables cherchant, selon lui, à se positionner au détriment d’autres officiers. Il avance également une accusation particulièrement sérieuse : « Il y a des gens au haut état-major qui ne reçoivent pas leurs ordres du directeur général de la police ; ils reçoivent leurs ordres d’autres personnes. » Aucune pièce permettant d’établir indépendamment cette affirmation n’a été présentée au cours de l’entretien.

« La police prend des zones, mais ne les consolide pas »

Pour Pierre Espérance, Kenscoff reproduit une défaillance observée ailleurs : la PNH mène des opérations, reprend ponctuellement des espaces, puis échoue à y réinstaller durablement l’autorité publique. Il cite notamment les secteurs de l’Hôpital général, de Marché Salomon et d’autres zones de Port-au-Prince où, selon lui, certaines positions récupérées n’ont jamais été consolidées par une présence policière permanente.

« La police avait repris le contrôle de ces zones, mais elle ne les a pas consolidées », explique-t-il. Il cite notamment la sous-commission de Marché Salomon, qui, selon ses déclarations, n’aurait toujours pas été rétablie. Même constat à Pétion-Ville et dans certains secteurs longtemps associés au groupe de Vitel’Homme Innocent : l’absence de réoccupation permanente permettrait aux groupes armés de retrouver une capacité de mouvement.

Le directeur exécutif du RNDDH critique également la concentration d’importants moyens policiers sur Gressier et Léogâne, estimant qu’une stratégie durable devrait nécessairement intégrer Carrefour. « Pour résoudre le problème de Gressier-Léogâne, il faut résoudre le problème de Carrefour », affirme-t-il. Selon son raisonnement, reprendre durablement le commissariat et les axes stratégiques de Carrefour permettrait de modifier le rapport de forces sur l’ensemble de ce corridor.

Des policiers auprès des autorités plutôt que sur le terrain

Pierre Espérance dénonce parallèlement l’utilisation des effectifs de la PNH pour la protection individuelle de responsables publics. « Il y a trop de policiers en détachement auprès des autorités. Il y en a trop », insiste-t-il. Ministres, directeurs généraux et autres hauts responsables bénéficieraient, selon lui, d’effectifs dont l’absence se ferait sentir au sein des unités opérationnelles.

« Il y a aussi trop de policiers qui ne règlent rien, qui font des travaux privés alors qu’ils ne font pas le travail collectif », poursuit-il. La conséquence, affirme-t-il, est directement perceptible dans les unités spécialisées : « Les unités spécialisées n’ont pas suffisamment de personnes pour aller mener des opérations. La gestion de la police n’est pas faite. »

Son diagnostic devient plus sévère lorsqu’il aborde l’Inspection générale de la PNH, institution chargée notamment du contrôle administratif et disciplinaire des policiers. « L’Inspection générale de la police est dysfonctionnelle », affirme-t-il. Selon Espérance, elle disposerait de dossiers concernant certains policiers suspectés de relations avec des groupes criminels sans que les procédures disciplinaires ou judiciaires attendues soient systématiquement engagées.

« Vous ne pouvez pas avoir des policiers qui sont dans des gangs, qui sont en connivence avec des bandits, et que l’Inspection générale, même lorsqu’elle possède de la documentation et des preuves, ne fasse rien », déclare-t-il. Là encore, ces accusations appellent, au regard de leur gravité, une enquête contradictoire et l’identification précise des dossiers auxquels le responsable du RNDDH fait référence.

« La police est malade elle-même »

« Aujourd’hui, la police est malade elle-même », tranche Pierre Espérance. Pour lui, annoncer une nouvelle enquête après Kenscoff ne saurait suffire. Il demande d’abord ce qui a été fait des avertissements transmis avant l’assaut : « Qu’en est-il de toutes les alertes qui existaient au niveau du commissariat de Kenscoff ? Qu’est-ce qui a été fait avec elles ? »

Cette interrogation place désormais la chaîne décisionnelle au centre du dossier. Si l’existence des alertes et le retrait préalable des deux blindés sont documentés, il resterait à déterminer qui détenait l’information, qui disposait du pouvoir de décision, qui a ordonné le déplacement des véhicules et pourquoi aucune mesure compensatoire n’aurait été adoptée. Ce sont autant d’éléments susceptibles de permettre de distinguer une faute opérationnelle, une défaillance administrative ou d’éventuelles responsabilités individuelles.

Le responsable du RNDDH étend enfin son accusation à l’ensemble de la chaîne pénale. « Il y a trop de mauvaises personnes dans la chaîne pénale », affirme-t-il, citant notamment certains acteurs des parquets et de la DCPJ. Il accuse des agents publics, sans les identifier individuellement, de monnayer des interventions ou de contribuer à soustraire certaines personnes aux poursuites. Ces allégations n’ont pas été indépendamment établies et nécessiteraient des investigations judiciaires.

À Kenscoff, l’urgence dépasse désormais le seul établissement du bilan. Pierre Espérance affirme que des habitants enlevés au moment de l’assaut — y compris des enfants — demeurent entre les mains des groupes armés, certains étant utilisés comme boucliers humains. Il évoque également des personnes kidnappées le week-end précédent et apparues ensuite dans des vidéos diffusées par les gangs.

Quatre jours après le carnage, son accusation tient en une formule : le massacre n’était, selon lui, ni imprévisible ni inévitable. « Cette crise pouvait être évitée », répète-t-il. Reste désormais une série de questions auxquelles la PNH et son directeur général, Vladimir Paraison, sont appelés à répondre : pourquoi les deux blindés protégeant cet accès stratégique ont-ils été retirés ? Qui en a donné l’ordre ? Quel traitement a été réservé aux alertes antérieures ? Et quel dispositif est aujourd’hui engagé pour retrouver les personnes toujours retenues par les gangs ?

cba, avec Hervé Noël

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