Ceux qui ont facilité l’ascension de l’équipe du PHTK se retrouvent aujourd’hui devant le miroir. Ils ont tenu l’échelle. Maintenant, ils doivent décider s’ils montent aussi ou s’ils restent en bas à crier.
Le 4 août 2026, la Primature publie un communiqué soigneusement rédigé. Alix Didier Fils Aimé, Premier ministre, s’est rendu au Centre d’inscription et de vote du Lycée de Pétion Ville pour s’inscrire sur le Registre électoral. Il « montre l’exemple » et invite « toutes les Haïtiennes et tous les Haïtiens détenteurs d’une Carte d’identification nationale valide » à faire de même. Le gouvernement réaffirme son soutien au CEP pour des élections « libres, inclusives, transparentes et crédibles » prévues en décembre. L’inscription est présentée comme « un devoir civique et la première expression de la souveraineté populaire ».
Le texte du communiqué de la Primature est impeccable. La réalité, elle, est brutale.
Pétion-Ville n’est pas Cité Soleil, ni Canaan, ni les quartiers où les gangs ont transformé la vie quotidienne en cauchemar permanent. Le Premier ministre s’inscrit dans une zone sécurisée, entouré d’un dispositif de protection que l’immense majorité de la population ne connaîtra jamais. Pendant ce temps, des centaines de milliers d’Haïtiens vivent sous la terreur, déplacés, enfermés chez eux, incapables de circuler librement, encore moins de se rendre dans un centre d’inscription sans risquer leur vie. Inviter une population terrorisée à « faire comme lui » relève d’un cynisme presque artistique. C’est comme demander à quelqu’un qui nage dans une mer d’huile de suivre l’exemple de celui qui se baigne dans une piscine privée gardée.
Ce geste n’est pas anodin. Il force le jeu. Pendant des années, une partie de la classe politique a cultivé un double discours : dénoncer l’insécurité, critiquer le pouvoir, tout en profitant de l’immobilisme et des arrangements. Certains ont tenu l’échelle pour que le PHTK et ses alliés montent. D’autres ont navigué entre opposition de façade et négociations discrètes. Aujourd’hui, le dilemme est clair et public : s’inscrire ou ne pas s’inscrire ? Inviter ses militants à aller s’inscrire ou continuer à faire le mort ?
Lavalas osera-t-il ? L’OPL suivra-t-elle ? Les leaders de ces formations, et de bien d’autres, qui ont passé des années à jouer sur les deux tableaux, se retrouvent face à un choix qui expose leur véritable position. S’ils s’inscrivent et appellent leurs partisans à le faire, ils légitiment un processus qu’ils ont souvent dénoncé comme biaisé ou impossible dans les conditions actuelles. S’ils refusent, ils confirment qu’ils préfèrent le chaos prolongé à une compétition électorale, même imparfaite. Le silence, cette fois, parlera plus fort que les communiqués indignés.
Fils-Aimé, lui, sourit. On l’imagine parfaitement. Ce sourire de celui qui a compris que le terrain a changé. Pendant que d’autres discutaient de transition, de consensus et de principes, le pouvoir s’est concentré. Les frais d’inscription nuls pour certains, la protection d’État, l’accès aux institutions : autant d’avantages concrets. Ceux qui ont facilité l’ascension de cette équipe se retrouvent aujourd’hui devant le miroir. Ils ont tenu l’échelle. Maintenant, ils doivent décider s’ils montent aussi ou s’ils restent en bas à crier.
La question n’est pas seulement morale. Elle est stratégique. Dans un pays où l’insécurité a vidé des villes entières et déplacé des populations, l’inscription électorale dans les zones « sécurisées » risque de produire un registre déséquilibré. Les voix des quartiers sous contrôle des gangs, des zones rurales isolées, des déplacés internes risquent d’être sous-représentées. Un processus électoral qui se déroule essentiellement là où l’État peut encore déployer des forces de sécurité n’est pas neutre. Il favorise ceux qui contrôlent déjà ces espaces.
Pourtant, le refus pur et simple de s’inscrire n’est pas non plus une solution. Il laisse le champ libre à ceux qui organisent le processus. C’est précisément le piège. Fils-Aimé et le gouvernement le savent. En s’inscrivant en premier, dans un cadre médiatisé, ils forcent les autres acteurs à se positionner. L’heure de vérité n’est plus un slogan. Elle est là.
On peut critiquer le moment, le lieu, le dispositif de sécurité, le ton paternaliste du communiqué. On peut souligner que « l’exemple » d’un Premier ministre protégé n’a rien à voir avec la réalité d’un citoyen de Martissant ou de Croix-des-Bouquets. Mais on ne peut plus se cacher. Les politiciens qui ont vécu pendant des années dans le confort de l’ambiguïté doivent maintenant choisir. S’inscrire et mobiliser, c’est accepter de jouer dans un cadre qu’ils n’ont pas entièrement défini. Ne pas s’inscrire, c’est assumer l’obstruction ou l’absence.
Le sourire de Fils-Aimé n’est pas seulement celui du pouvoir en place. C’est celui de celui qui a compris que, dans le jeu politique haïtien, le moment vient toujours où l’on ne peut plus faire semblant. Ce moment est arrivé. Les leaders de Lavalas, de l’OPL et des autres formations qui ont longtemps cultivé le double jeu n’ont plus le luxe de l’indécision. Le peuple, lui, continue de vivre sous la menace. Et pendant que les uns s’inscrivent sous escorte et que les autres hésitent, la question reste la même : qui, réellement, représente ceux qui n’ont même pas la possibilité de se rendre dans un centre d’inscription sans craindre pour leur vie ?
L’inscription de Fils-Aimé n’est pas un acte de pure vertu civique. C’est un coup politique. Il force le débat, expose les contradictions et place ses adversaires devant un choix public. Dans un pays épuisé par l’insécurité et les promesses non tenues, ce genre de coup a le mérite de la clarté. Reste à voir qui aura le courage – ou le calcul – de répondre.

