Dans sa note de presse du 31 juillet 2026, le Conseil Électoral Provisoire (CEP) s’est empressé d’annoncer que 17 groupements politiques se sont enregistrés, regroupant 227 partis sur 316 agréés. On célèbre la formalité, on verbalise la clôture avec un juge de paix, on réaffirme les principes d’indépendance et de transparence. Mais un chiffre bien plus embarrassant est soigneusement occulté : après plus de dix jours d’opérations d’inscription sur le territoire, moins de 40 000 électeurs se seraient présentés, selon des données internes qui circulent.
Ce silence n’est pas un oubli. C’est un aveu. Le CEP, qui a publié un calendrier officiel fixant le premier tour au 13 décembre 2026 et le second au 21 février 2027, préfère désormais parler de « perspective des prochaines élections ». On glisse du calendrier précis à la formule floue. On prépare déjà l’opinion à l’inévitable report tout en continuant à consommer un budget de 120 millions de dollars.
Ce chiffre dérisoire d’inscrits est une gifle politique. Il traduit le rejet massif, par la majorité de la population, d’un processus piloté par la coalition PHTK–Lavalas–OPL–Vérité sous la direction du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé. Dans un pays pris en otage par les gangs, les kidnappings, les viols et les exécutions sommaires, une large partie des Haïtiens refuse de légitimer ce qu’ils perçoivent comme une mascarade. Le faible taux d’inscription n’est pas seulement le produit de l’insécurité : c’est aussi une forme de boycott populaire face à un projet jugé déconnecté et capturé.
Si la tendance se confirme, le registre électoral pourrait stagner sous les 300 000 inscrits à la fin de la période en octobre. Même avec une participation optimiste de 40 à 50 %, le scrutin du 13 décembre ne mobiliserait pas 200 000 votants. Un tel niveau transformerait les élections en une consultation confidentielle, dépourvue de toute légitimité démocratique réelle. Le CEP et Fils-Aimé le savent. C’est pourquoi ils commencent déjà à rétropédaler.
Le Premier ministre, de son côté, ne parle plus du 13 décembre. Au Cap-Haïtien, il se contente désormais d’évoquer des élections « bientôt ». On dilue la date, on banalise l’engagement, on prépare le terrain à un glissement tout en maintenant le contrôle du pouvoir. Pendant ce temps, Fils-Aimé utilise les ressources publiques pour consolider sa plateforme politique et préparer un remaniement destiné à récompenser les partis qui le soutiennent dans son projet post-13 décembre.
Le CEP, loin d’être indépendant, apparaît de plus en plus comme un instrument de gestion du temps politique au service de la coalition au pouvoir. En occultant le chiffre des inscrits tout en mettant en avant les groupements politiques, il choisit de soigner l’apparence plutôt que d’affronter la réalité. Cette stratégie de communication ne trompe plus personne. Elle révèle une institution qui craint ses propres chiffres et préfère le silence à la transparence.
Ce que le CEP refuse d’admettre publiquement, c’est que le processus s’enlise. L’inscription des électeurs, censée être la première étape concrète du calendrier, est déjà un échec. Et cet échec n’est pas technique : il est politique. Il découle d’un climat de terreur entretenu par les gangs et leurs protecteurs, d’une absence de volonté réelle de restaurer la sécurité, et d’un calcul cynique visant à prolonger une transition qui arrange ceux qui jouissent encore des privilèges du pouvoir.
Le peuple haïtien, par son absence massive aux centres d’inscription, envoie un message clair. Il refuse de servir de figurant dans une opération destinée à recycler les mêmes acteurs et à prolonger le statu quo. Le chiffre que le CEP n’a pas voulu publier est, en réalité, le plus éloquent de tous. Il dit ce que les communiqués officiels s’acharnent à cacher : le processus est déjà discrédité aux yeux de la majorité.
Tant que le CEP et le Premier ministre continueront à gérer l’échec en silence, en diluant les dates et en gaspillant les ressources publiques, ils ne feront que confirmer ce que les Haïtiens ont déjà compris. Le 13 décembre 2026 n’est plus une échéance crédible. C’est une date en sursis, maintenue artificiellement en vie le temps de trouver une sortie honorable pour ceux qui refusent de quitter le pouvoir.
Le chiffre des inscrits, s’il était enfin assumé, forcerait un débat de vérité. En le cachant, le CEP et Fils-Aimé choisissent la comédie plutôt que la transparence. Et le peuple, lui, a déjà voté… par son absence.

