10 août 2026
Le carburant augmente encore en Haïti : la facture que personne ne peut refuser de payer
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Le carburant augmente encore en Haïti : la facture que personne ne peut refuser de payer

Depuis ce lundi, faire le plein en Haïti coûte, une fois de plus, plus cher qu’hier. Sur recommandation du Conseil consultatif de suivi du marché pétrolier, formulée le 7 août, les ministères de l’Économie et des Finances et du Commerce et de l’Industrie ont relevé la grille tarifaire des produits pétroliers : le gallon de gazoline passe de 650 à 700 gourdes, le gasoil de 700 à 770 gourdes, et le kérosène de 690 à 765 gourdes. Une hausse de 50 à 75 gourdes selon le produit, soit une progression de l’ordre de 8 à 11 % en un seul ajustement — le énième d’une longue série depuis le début de l’année.

Il faut resituer cette nouvelle hausse dans sa trajectoire pour en mesurer le poids cumulatif. En avril dernier, cette chronique évoquait déjà une augmentation particulièrement brutale, portée par les tensions au Moyen-Orient et la fermeture temporaire du détroit d’Ormuz, qui avait fait bondir la gazoline à 725 gourdes et le gasoil à 850 gourdes. Les prix s’étaient depuis quelque peu détendus, redescendant à 650 gourdes début juillet. Ce nouveau relèvement de ce lundi confirme que cette accalmie estivale n’aura été que temporaire, et que le consommateur haïtien reste, structurellement, à la merci d’une volatilité internationale sur laquelle son économie n’a strictement aucune prise.

Ce qui frappe, dans cette succession d’ajustements tarifaires, c’est la vitesse avec laquelle chaque hausse se propage à l’ensemble de l’économie domestique, dans un pays où le transport routier reste, faute d’alternative, le mode quasi exclusif d’acheminement des marchandises comme des personnes. Une augmentation du prix du gasoil ne se limite jamais à la seule facture payée à la pompe par les chauffeurs de tap-tap ou de camion : elle se répercute, presque mécaniquement, sur le coût du transport des denrées alimentaires depuis les zones de production jusqu’aux marchés urbains, sur le prix des trajets quotidiens que doivent payer les travailleurs pour se rendre à leur emploi, et, in fine, sur l’ensemble du panier de la ménagère. Cette chronique rappelait, le mois dernier, qu’un salaire minimum plafonné à environ mille gourdes par journée de travail avait déjà bien du mal à couvrir les besoins fondamentaux d’une famille haïtienne compte tenu de l’inflation cumulée des cinq dernières années. Chaque nouvelle hausse du carburant vient rogner, un peu plus, cette marge déjà quasi inexistante.

Il y a, dans ce mécanisme répété d’ajustements tarifaires, une dimension structurelle qu’il convient de nommer sans détour : ces hausses ne relèvent pas d’un choix discrétionnaire du gouvernement haïtien, mais reflètent, pour l’essentiel, les fluctuations d’un marché pétrolier mondial sur lequel Haïti, pays entièrement importateur de ses hydrocarbures, n’exerce aucune influence. Le Conseil consultatif de suivi du marché pétrolier ne fait, techniquement, que transmettre à la pompe les variations constatées sur les marchés internationaux. Mais cette explication technique, aussi exacte soit-elle, ne dispense pas les autorités haïtiennes d’une réflexion plus ambitieuse sur les mécanismes d’amortissement dont dispose, ou ne dispose pas, le pays face à cette volatilité chronique. D’autres États de la région, confrontés aux mêmes fluctuations du marché mondial, ont mis en place des fonds de stabilisation ou des mécanismes de subvention ciblée destinés à lisser, dans le temps, l’impact de ces variations sur les ménages les plus vulnérables — plutôt que de répercuter, chaque fois, l’intégralité du choc international sur le consommateur final dans un délai de quelques jours à peine.

Cette question du carburant n’est pas non plus indépendante de la crise sécuritaire documentée, semaine après semaine, dans ces colonnes. Cette chronique rappelait, le mois dernier à propos du Cap-Haïtien, que les prix affichés dans les grilles tarifaires officielles ne reflètent pas toujours la réalité vécue dans les villes de province, où les postes de rançonnement imposés par des groupes armés sur les routes, ainsi que les contraintes logistiques liées à l’acheminement maritime du carburant vers certaines régions comme le Grand Sud, alourdissent davantage encore la facture réellement payée par les consommateurs. Une hausse tarifaire nationale de 8 à 11 % annoncée depuis Port-au-Prince peut ainsi se traduire, dans les faits, par une augmentation bien plus sévère pour les populations des régions où l’État ne contrôle plus totalement les axes routiers — creusant, une fois de plus, l’écart entre une Haïti relativement épargnée et une Haïti où chaque dimension de la vie quotidienne, y compris le prix du carburant, se négocie sous la contrainte armée.

Le gouvernement ne peut sans doute pas grand-chose, à court terme, contre les soubresauts du marché pétrolier mondial. Mais il peut, en revanche, être tenu comptable de la transparence et de la régularité avec lesquelles il communique sur ces ajustements, et de la cohérence entre cette politique tarifaire et les autres leviers économiques dont il dispose — notamment la révision du salaire minimum, dont cette chronique soulignait, il y a deux semaines, le rythme structurellement en retard sur l’inflation réelle. Tant que ces deux politiques, celle des prix à la pompe et celle des salaires, continueront d’évoluer chacune de leur côté, sans articulation ni calendrier coordonné, chaque nouvelle hausse du carburant annoncée un lundi matin continuera de frapper, en premier lieu, une population qui n’a, pour absorber le choc, ni les réserves financières ni la marge salariale nécessaires.

Jean Clyde Desroseaux

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