2 août 2026
HOPE/HELP : une économie nationale suspendue au bon vouloir d’un Congrès étranger
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HOPE/HELP : une économie nationale suspendue au bon vouloir d’un Congrès étranger

par Daniel Alouidor

A elle seule, cette statistique devrait alimenter un débat économique national bien plus large que celui qu’elle suscite habituellement : près de 90 % des exportations haïtiennes reposent sur un seul secteur, celui du textile et de l’habillement, et l’existence même de ce secteur dépend, depuis plus de vingt ans, du bon vouloir renouvelé d’un Congrès étranger.

C’est cette réalité que le ministre du Commerce et de l’Industrie, James Monazard, est allé une fois de plus défendre à Washington ces dernières semaines, plaidant pour la prolongation des programmes commerciaux HOPE et HELP, qui permettent aux vêtements fabriqués en Haïti d’entrer sur le marché américain sans droits de douane.

Le dossier, à première vue, avance plutôt bien. La Chambre des représentants des États-Unis a adopté, le 12 janvier dernier, à une large majorité bipartisane de 345 voix contre 45, la loi HR 6504 prolongeant ces préférences commerciales rétroactivement jusqu’au 31 décembre 2026. Avec l’espoir, si le Sénat suit, d’une extension allant jusqu’en 2028. Ce large consensus bipartisan, rare dans le climat politique américain actuel, mérite d’être salué : il traduit une reconnaissance, y compris chez des élus républicains, que ce programme sert directement les intérêts américains autant qu’haïtiens, en stabilisant l’économie d’un partenaire régional dont l’effondrement alimenterait, par ricochet, une pression migratoire encore plus forte vers les États-Unis eux-mêmes.

Mais il faut s’arrêter sur la mécanique même de ce succès, car elle illustre une fragilité structurelle bien plus profonde que le simple sort d’un texte de loi. Ces programmes, initialement adoptés au milieu des années 2000, ont déjà connu une interruption : ils ont expiré le 30 septembre 2025, avant d’être rétablis rétroactivement quelques mois plus tard, avec remboursement aux importateurs des droits de douane perçus entre-temps. Pendant cette fenêtre d’incertitude, des dizaines de milliers d’emplois industriels haïtiens se sont retrouvés suspendus à une décision parlementaire américaine sur laquelle aucun acteur économique haïtien n’avait la moindre prise directe.

Ce n’est pas la première interruption de ce genre dans l’histoire de ces dispositifs, et rien ne garantit que ce soit la dernière : chaque échéance de renouvellement, qu’elle survienne tous les deux, cinq ou dix ans selon les versions successives du texte, rouvre la même fenêtre de vulnérabilité pour un secteur qui emploie, selon les estimations du secteur privé haïtien, des dizaines de milliers de travailleurs, essentiellement des femmes, dans les zones franches industrielles de la région métropolitaine et du Nord.

Le ministre Monazard a raison de souligner, comme il l’a fait lors de ses récentes rencontres avec le département d’État américain, que la relance économique doit accompagner les efforts de sécurité, et que ces préférences commerciales stimulent la croissance et réduisent, par la création d’emplois locaux, la pression migratoire vers les États-Unis.

C’est un argument solide, et il illustre une vérité trop souvent négligée dans le débat sécuritaire dominant : on ne stabilise pas durablement un pays uniquement par des forces de répression des gangs et des feuilles de route militaires à horizon 2028, mais aussi, et peut-être surtout, en donnant à sa jeunesse une alternative économique crédible au recrutement par les groupes armés. Un secteur textile qui emploie des dizaines de milliers de personnes, même dans des conditions salariales que cette chronique jugeait insuffisantes il y a une semaine à peine, reste infiniment préférable à l’absence totale d’opportunité économique légale.

Mais cette dépendance à un dispositif commercial américain reconductible, aussi précieuse soit-elle à court terme, ne peut pas tenir lieu de politique industrielle nationale. Un pays dont 90 % des exportations reposent sur un seul secteur, lui-même tributaire d’un régime tarifaire préférentiel voté par un Parlement étranger et soumis à ses propres cycles politiques, n’a pas construit une économie résiliente : il a construit une dépendance structurelle, certes moins visible et moins dramatique que la dépendance sécuritaire aux forces internationales documentée par ailleurs, mais tout aussi conséquente à long terme. Les rencontres évoquées cette semaine entre le ministre du Commerce et l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel, autour d’une étude sur de futurs parcs industriels dans le Grand Sud, vont dans la bonne direction : elles suggèrent une volonté, encore balbutiante, de diversifier les bases productives du pays au-delà du seul textile concentré dans la zone métropolitaine et le Nord.

Cette diversification devrait constituer, à elle seule, une priorité nationale de premier ordre ; non pas pour remettre en cause l’utilité immédiate de HOPE/HELP, dont la prolongation reste indispensable à court terme, mais pour réduire, sur le moyen terme, l’exposition du pays à une vulnérabilité qu’aucune diplomatie haïtienne, aussi habile soit-elle, ne pourra jamais entièrement neutraliser tant qu’elle dépendra du vote périodique d’une chambre législative étrangère.

L’ironie de la situation actuelle n’échappera à personne : le même Congrès américain qui vient de reconduire, à une large majorité bipartisane, un dispositif commercial destiné à stabiliser l’économie haïtienne et à limiter la migration, coexiste avec une administration qui, dans le même temps, vient de mettre fin au statut de protection temporaire de 350 000 Haïtiens et prépare leur retour forcé vers ce même pays. Deux branches du même appareil politique américain, deux logiques contradictoires, un seul pays haïtien qui doit composer, simultanément, avec les bénéfices de l’une et les conséquences de l’autre. Tant que cette incohérence structurelle du côté américain persistera, la meilleure protection dont dispose Haïti restera, paradoxalement, de ne plus dépendre exclusivement d’aucune des deux.

Daniel Alouidor

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