Gouvernement de facto : Kenscoff/ bataille des chiffres
PORT-AU-PRINCE, 25 août 2026 — Le bilan officiel du carnage de Kenscoff est désormais établi à 25 morts, selon le décompte effectué par les autorités judiciaires et communiqué par le maire Massillon Jean. Mais, presque simultanément, les Nations unies font état d’au moins 47 personnes tuées, dont cinq enfants, tandis que plus de 50 personnes auraient été enlevées. Vingt-deux victimes auraient été exécutées dans l’enceinte d’une église où elles avaient cherché refuge. AP et Reuters rapportent également le bilan de 47 morts communiqué par l’ONU.
Cette divergence commande de la prudence : 25 morts officiellement constatés ne signifie pas nécessairement que les autres victimes rapportées n’existent pas. L’accès à certaines zones demeure difficile et les décomptes consécutifs aux massacres peuvent évoluer. Mais l’écart entre 25 et 47 morts acquiert inévitablement une portée politique dans un pays où la confiance envers les institutions publiques est profondément altérée. Derrière la querelle comptable demeure une réalité autrement plus grave : des citoyens ont été massacrés, d’autres enlevés, des maisons incendiées, et une commune supposément placée sous surveillance sécuritaire a une nouvelle fois été pénétrée par des groupes armés. Selon Reuters, Kenscoff a subi près d’une douzaine d’attaques depuis 2025.
« La police n’a jamais baissé les bras » : mais comment le massacre a-t-il été possible ?
La défense du directeur général de la Police nationale, André Jonas Vladimir Paraison, mérite précisément d’être confrontée au résultat opérationnel. Interpellé après le carnage, il a affirmé que « la police n’a jamais baissé les bras », faisant valoir la présence d’agents sur le terrain. AP rapporte qu’il a invité les journalistes à constater eux-mêmes le nombre de policiers présents. Le commissaire du gouvernement a, pour sa part, évoqué la présence de huit véhicules blindés à Kenscoff.
Or cette défense produit presque mécaniquement une interrogation plus embarrassante : si les policiers étaient présents, si des blindés étaient disponibles et si Kenscoff constituait depuis dix-neuf mois un front connu des autorités, comment des hommes armés ont-ils pu pénétrer jusqu’au centre de la commune, tuer des dizaines de personnes, incendier des bâtiments et enlever des dizaines d’habitants ? La présence matérielle des forces publiques ne suffit pas, juridiquement ou administrativement, à établir l’efficacité d’un dispositif. L’obligation première d’un appareil de sécurité reste la protection effective des personnes. Romain Le Cour Grandmaison résume la contradiction : si policiers et blindés étaient effectivement déjà déployés, le fait que les gangs aient néanmoins réussi leur offensive devient lui-même préoccupant.
Janvier 2025 : le gouvernement savait déjà
L’histoire de Kenscoff rend encore plus difficile l’invocation de la surprise. Le 30 janvier 2025, après la première grande offensive contre la commune, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, président du Conseil supérieur de la Police nationale (CSPN), avait publiquement reconnu que les autorités disposaient depuis plusieurs jours de renseignements annonçant une attaque. Un rapport du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme consigne explicitement cette déclaration. Le même document rappelle qu’au premier jour de l’offensive, le 27 janvier 2025, environ cinq heures s’étaient écoulées avant l’arrivée des forces de sécurité dans les secteurs visés.
Ce précédent n’appartient donc pas aux archives lointaines d’une administration disparue : le même Premier ministre dirige toujours le gouvernement. Plus encore, le bilan dressé ultérieurement par l’ONU était déjà accablant : entre janvier et mars 2025, les attaques contre Kenscoff avaient fait au moins 262 morts et 66 blessés, détruit ou incendié environ 200 habitations et contraint plus de 3 000 personnes à fuir. Les Nations unies constataient alors que, malgré le renforcement progressif du dispositif sécuritaire, l’ordre public n’avait pas été rétabli et que les groupes criminels conservaient des cellules dans la région.
Dix-neuf mois plus tard, un nouveau massacre survient. Cette fois encore, le discours officiel invoque les renforts, la mobilisation et la reconquête de Kenscoff. Pourtant, aucun mécanisme public de responsabilité administrative ne semble avoir accompagné l’accumulation de ces échecs. Ni le chef du gouvernement, ni la direction générale de la PNH, ni les autorités ministérielles chargées de la sécurité n’ont quitté leurs fonctions à la suite de cette nouvelle catastrophe. La responsabilité pénale des auteurs du massacre appartient naturellement aux criminels qui l’ont perpétré ; la responsabilité politique et administrative de ceux auxquels l’État confie la prévention et la protection constitue une question distincte.
C’est précisément ici que la notion de reddition de comptes prend son sens. Une démocratie ne mesure pas seulement la responsabilité publique à l’existence d’une faute pénale personnelle. Elle l’apprécie aussi au regard de la prévisibilité du risque, des renseignements disponibles, des moyens mobilisés, des décisions prises ou omises et, finalement, de l’efficacité de l’action publique. Lorsque l’État savait en janvier 2025 que Kenscoff était ciblée, lorsque plus de 260 morts avaient déjà été documentés et lorsque des forces et des blindés étaient encore annoncés sur place en août 2026, la répétition d’un massacre ne peut être traitée comme une fatalité administrative.
Le problème dépasse donc les 25 ou 47 morts. Il concerne la permanence d’un système dans lequel les victimes changent, les bilans s’accumulent, les communiqués promettent chaque fois la reconquête du territoire, mais les détenteurs de l’autorité demeurent à leurs postes. Reuters rapporte d’ailleurs que des habitants ont réclamé la démission du responsable policier local après l’attaque, tandis que la PNH défend son intervention.
Kenscoff impose finalement une question de gouvernement avant même d’être une bataille statistique : combien de massacres un appareil d’État peut-il subir, après avoir reconnu qu’il connaissait la menace, avant que la responsabilité politique cesse d’être seulement un principe enseigné dans les facultés de droit et devienne une pratique effective de la puissance publique ?

