31 août 2026
Haïti | GAFI — « Pas sur la liste noire », se félicite Fils-Aimé : ce que le Premier ministre de doublure tait sur une Haïti toujours placée sur la liste grise cinq ans après
Actualités Corruption Economie Insécurité|Kidnapping

Haïti | GAFI — « Pas sur la liste noire », se félicite Fils-Aimé : ce que le Premier ministre de doublure tait sur une Haïti toujours placée sur la liste grise cinq ans après

— Fils-Aimé, après le massacre de Kenscoff, dont son gouvernement a été accusé samedi d’être le premier responsable, célèbre la liste noire évitée ; cinq ans après, Haïti reste pourtant prisonnière de la liste grise.

PORT-AU-PRINCE, 31 août 2026 — Alix Didier Fils-Aimé a choisi le registre du satisfecit. À l’installation du nouveau Conseil d’administration de la Banque de la République d’Haïti (BRH), le 30 août, le Premier ministre a salué les actions qui auraient conduit le Groupe d’action financière à « ne pas considérer Haïti dans la liste des juridictions à haut risque ». Il en a tiré cette conclusion : « Haïti n’est pas sur la liste noire du GAFI au 19 juin 2026. » La proposition est factuellement exacte. Elle ne restitue toutefois qu’une partie du diagnostic financier international concernant le pays « livré aux gangs, à la corruption et à ‘impunité« .

Le GAFI distingue, en effet, deux régimes. La liste noire vise les juridictions présentant de graves défaillances stratégiques et faisant l’objet d’un « appel à l’action » ; au 19 juin, la Corée du Nord, l’Iran et le Myanmar y figurent. La liste grise, officiellement appelée liste des juridictions « soumises à une surveillance renforcée », concerne les États dont les dispositifs de lutte contre le blanchiment de capitaux, le financement du terrorisme et le financement de la prolifération présentent toujours des défaillances stratégiques. Haïti appartient à cette seconde catégorie depuis juin 2021 et y demeure cinq ans plus tard.

Il existe certes matière à constater des progrès. Le GAFI reconnaît notamment l’achèvement par Haïti de son processus d’évaluation des risques de blanchiment et de financement du terrorisme ainsi que la diffusion de ses conclusions. L’organisme prend également acte de « progrès continus » dans l’exécution du plan d’action. Mais la formulation qui suit tempère fortement toute célébration politique : « tous les délais sont désormais expirés et des travaux restent à accomplir ». Le pays doit encore améliorer le contrôle des professions non financières à risque, l’identification des bénéficiaires effectifs des sociétés, les enquêtes et poursuites pour blanchiment, le dépistage et le recouvrement des produits du crime, les sanctions financières ciblées et le contrôle de certains organismes à but non lucratif exposés au financement du terrorisme.

La nuance est déterminante du point de vue bancaire. Échapper à la liste noire n’équivaut pas à obtenir un certificat de bonne conduite financière. Le véritable signal de normalisation serait la sortie de la liste grise, c’est-à-dire la reconnaissance que les déficiences ayant justifié la surveillance renforcée ont été suffisamment corrigées. En juin 2026, l’Algérie et la Namibie ont précisément franchi cette étape : après avoir achevé leurs plans d’action et subi des évaluations sur place concluantes, elles ont été retirées de la liste grise. Haïti, lui, y est resté.

L’enjeu dépasse la sémantique diplomatique. Pour une économie dépendante des transferts internationaux, des banques correspondantes, des importations et d’un accès déjà étroit aux capitaux extérieurs, la réputation réglementaire constitue une variable économique. Le GAFI précise qu’une inscription sur la liste grise n’impose pas automatiquement aux banques étrangères de rompre leurs relations avec un pays ni d’appliquer indistinctement une vigilance renforcée ; il recommande une approche fondée sur le risque. Mais les acteurs privés peuvent intégrer cette classification dans leurs propres matrices de conformité, leurs procédures de due diligence, leurs coûts opérationnels et leur appréciation du risque de contrepartie.

Une étude publiée par des économistes du Fonds monétaire international donne la mesure potentielle du phénomène. Sur un échantillon de 89 économies émergentes et en développement, les auteurs ont estimé que l’inscription sur la liste grise était associée, en moyenne, à une baisse des entrées de capitaux équivalant à 7,6 % du PIB, dont environ 3 % pour les investissements directs étrangers et 2,9 % pour les investissements de portefeuille. Ces coefficients ne constituent nullement une estimation des pertes propres à Haïti ; ils documentent néanmoins le coût macrofinancier que peut accompagner durablement une dégradation du risque de conformité.

La félicitation gouvernementale doit donc être circonscrite. Haïti n’a pas été placé sur la liste noire : c’est préférable à l’alternative. Mais Haïti n’en est jamais sorti, puisqu’il n’y figurait pas. La référence pertinente pour mesurer une amélioration de son statut est la liste grise sur laquelle le pays reste inscrit. Le communiqué du 19 juin ne prononce ni désinscription ni retour à une conformité satisfaisante ; il constate des progrès, tout en maintenant la surveillance et en rappelant que les échéances du plan d’action sont dépassées. En matière financière, la différence entre avoir évité une aggravation et avoir obtenu une amélioration de classement n’est pas accessoire : l’une prévient une sanction supérieure ; l’autre suppose encore d’être démontrée.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.