Entre le port du Cap-Haïtien et la ville de Marchand-Dessalines, il n’y a que 130 kilomètres. Ailleurs, ce trajet prendrait une heure et demie. En Haïti, il en faut quatre, sur des routes en terre, à travers des zones où la présence de gangs armés est notoire. C’est pourtant ce chemin qu’emprunte régulièrement Wislet Pierre Jean, responsable logistique d’Alina Enèji, une entreprise énergétique haïtienne, avec des panneaux solaires arrimés sur le toit de son camion, direction des foyers qui n’ont jamais connu l’électricité.
Cette scène, rapportée par le magazine américain Forbes, résume à elle seule un pan méconnu de l’actualité haïtienne : pendant que les grands titres internationaux se concentrent sur l’instabilité politique et la violence des gangs, des citoyens construisent, discrètement mais méthodiquement, une nouvelle manière d’apporter l’électricité à des communautés que le réseau conventionnel n’atteindra sans doute jamais.
Le « mesh grid », une technologie taillée pour le contexte haïtien
Même s’il s’agit d’une goutte d’eau dans le lac, cela apporte du baume au cœur, dans un contexte extrêmement difficile. Il ne s’agit donc pas de tomber dans un optimisme béat. En effet, le taux national d’électrification en Haïti tourne autour de 35 %. L’accès réellement fiable à l’électricité ne concerne qu’environ 10 % des foyers en zone rurale et dans les quartiers urbains pauvres, le reste dépendant de générateurs au diesel ou au mazout lourd, disponibles seulement quelques heures par jour.
C’est dans ce contexte qu’a émergé le « mesh grid », une technologie hybride qui se situe entre le simple panneau solaire individuel installé sur un toit et le mini-réseau desservant tout un village. Concrètement, entre trois et une douzaine de foyers partagent une production et un stockage d’électricité localisés, avec des compteurs intelligents garantissant que chacun paie uniquement ce qu’il consomme. Pas d’achat de terrain, pas de longue bataille administrative, pas d’attente de douze à dix-huit mois avant la mise en service — et si une installation tombe en panne, elle n’entraîne pas, contrairement à un grand réseau, la coupure de tout le système.
D’une trentaine de foyers à plus de 21 000 personnes raccordées
L’entreprise Alina Enèji ne comptait que 35 raccordements de ce type à Marchand-Dessalines en 2021. L’implication de l’Alliance mondiale pour l’énergie au service des populations et de la planète (GEAPP), une organisation fondée notamment par la Fondation Rockefeller, la Fondation IKEA et le Bezos Earth Fund, a changé la donne : les raccordements sont passés à 1 000 dès 2023, avant de dépasser les 5 000 foyers dans 48 villages en l’espace de dix-huit mois, soit environ 21 000 personnes desservies. L’objectif affiché est désormais d’atteindre 10 000 connexions d’ici la fin de l’année, puis 25 000 par la suite.
Le modèle de financement retenu mérite d’être souligné : plutôt que de financer l’ensemble du déploiement, la GEAPP n’a couvert qu’environ 20 à 30 % des coûts, un montant suffisant pour amorcer la pompe et convaincre d’autres bailleurs de suivre. La Banque mondiale a ainsi accordé un prêt de 1,7 million de dollars, et IDB Lab, le bras innovation de la Banque interaméricaine de développement, une subvention de 1,8 million de dollars — débloquant au passage 3,5 millions de dollars de financements complémentaires. Résultat : un coût par connexion environ trois fois inférieur à celui d’un mini-réseau classique, pour des frais d’exploitation annuels de seulement 10 à 20 dollars par foyer raccordé.
Une réussite qui reste fragile, mais qui essaime déjà
Les enseignements tirés de cette expérience haïtienne ont d’ailleurs déjà inspiré un programme de 750 millions de dollars soutenu par la Banque mondiale au Nigeria, où le même type de technologie doit permettre de raccorder 100 000 foyers.
Personne, dans ce dossier, ne prétend que tout est réglé. La pauvreté persiste, les pénuries de carburant compliquent le quotidien, des gangs ont dérobé des panneaux solaires transportés par camion et sectionné des câbles de compteurs, et la majorité des foyers raccordés continuent de cuisiner au charbon de bois ou au bois de chauffe faute d’alternative. Mais dans un pays où le récit dominant reste celui de la paralysie, cette initiative portée par une entreprise haïtienne, des régulateurs locaux, des banques de développement et des fondations philanthropiques démontre qu’une infrastructure essentielle peut être bâtie, même dans un environnement aussi contraint.
Ce que cela signifie pour Haïti
- La preuve qu’une solution locale peut surpasser l’attente d’une solution nationale. Plutôt que d’attendre une remise à niveau complète du réseau électrique national — un chantier hors de portée à court terme à cause de l’inaction et du manque de vision des dirigeants — les mesh grids offrent une réponse immédiate, adaptée à la géographie accidentée et à l’insécurité du pays.
- Un modèle de financement à retenir au-delà de l’énergie. L’articulation entre capital philanthropique de départ, prêt de la Banque mondiale et subvention d’IDB Lab illustre une méthode que d’autres secteurs technologiques haïtiens — connectivité, santé numérique, éducation — pourraient chercher à reproduire.
- Une fragilité qui demeure réelle. Le vol de panneaux solaires et le sabotage de câbles rappellent que l’insécurité continue de peser directement sur le déploiement de toute infrastructure, aussi décentralisée soit-elle.
Ce qu’il faut retenir
- L’entreprise haïtienne Alina Enèji a fait passer ses raccordements en mesh grid solaire de 35 foyers en 2021 à plus de 5 000 foyers (21 000 personnes) dans 48 villages en 2026.
- La technologie coûte environ 40 % moins cher qu’un mini-réseau classique, avec des frais d’exploitation annuels de 10 à 20 dollars par connexion.
- Le financement combine capital philanthropique (GEAPP), prêt de la Banque mondiale et subvention d’IDB Lab, un modèle désormais reproduit au Nigeria.

