Mardi, deux gestes politiques se sont télescopés sans jamais se répondre directement, et c’est précisément ce silence mutuel qui mérite d’être interrogé. D’un côté, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé s’est lui-même inscrit au registre électoral, appelant l’ensemble des citoyens à suivre son exemple. Un geste symbolique destiné à donner l’exemple d’une participation civique que le gouvernement souhaite voir se généraliser avant l’échéance du 13 décembre. De l’autre, réuni en conférence de presse à Delmas ce même jour, le Mouvman Pwogresis pou Etabli Lideyal Desalin a rejeté sans détour le calendrier électoral publié par le Conseil électoral provisoire, estimant que les conditions actuelles ne permettent tout simplement pas l’organisation d’élections crédibles.
L’argumentaire du MOPELID, porté par son porte-parole Jean Joseph Louisné, ne relève pas du simple positionnement tactique d’un mouvement en quête de visibilité. Il pointe une réalité que cette chronique documente, sous des angles différents, depuis des semaines : la dégradation continue des conditions de vie en Haïti, l’insécurité qui limite déjà l’inscription électorale aux seuls quartiers jugés sûrs, le chômage endémique, la précarité économique qui ronge le pouvoir d’achat des familles. Le mouvement ne réclame pas l’annulation pure et simple du processus électoral ; il en conteste, plus précisément, le caractère inclusif, estimant que les élections doivent répondre aux attentes de l’ensemble de la population plutôt que de servir les intérêts d’un groupe politique ou du pouvoir en place. C’est une nuance importante, et elle mérite d’être prise au sérieux plutôt que balayée comme une posture d’opposition systématique.
Le geste du Premier ministre, à l’inverse, porte une charge symbolique différente, presque pédagogique : montrer l’exemple, rassurer sur la normalité du processus, encourager par le geste plutôt que par le discours. Sur le plan de la communication politique, c’est une démarche habile : il est difficile de reprocher à un chef de gouvernement de s’inscrire lui-même avant de demander à ses concitoyens d’en faire autant.
Mais cette symbolique, aussi bien intentionnée soit-elle, ne répond en rien aux objections concrètes soulevées par le MOPELID. S’inscrire soi-même sur les listes électorales ne garantit ni la sécurité des bureaux de vote dans les zones tenues par les gangs, ni l’amélioration du pouvoir d’achat des familles qui peinent à se déplacer jusqu’aux centres d’inscription, ni l’inclusion réelle des populations déplacées que cette chronique évoquait, il y a une semaine, à propos des dix centres d’inscription volontairement circonscrits aux quartiers sûrs de la capitale.
C’est là que réside le vrai problème de cette séquence : deux discours parallèles, qui ne se rencontrent jamais sur le terrain des faits. Le gouvernement communique sur la mobilisation citoyenne et le civisme électoral ; l’opposition civile communique sur l’exclusion structurelle et le manque de garanties sécuritaires. Aucun des deux camps ne semble engager de dialogue direct et public sur les conditions précises qui permettraient de réconcilier ces deux positions, pourtant loin d’être inconciliables sur le fond.
Le MOPELID lui-même précise qu’il réaffirme son soutien à des élections inclusives, transparentes et organisées dans un climat de sécurité. Ce n’est pas un rejet de principe du vote, mais une conditionnalité clairement énoncée. Un gouvernement soucieux de bâtir un véritable consensus national autour du scrutin de décembre aurait tout intérêt à répondre directement à ces conditions, plutôt que de se contenter d’un geste d’exemplarité individuelle qui, aussi sincère soit-il, ne dissipe aucune des inquiétudes exprimées.
Il y a, dans cette absence de dialogue direct, une répétition d’un schéma déjà observé à plusieurs reprises dans cette chronique : celui d’institutions qui communiquent en parallèle plutôt qu’en contradictoire, chacune s’adressant à son propre public plutôt qu’à l’ensemble de la nation. Le Conseil électoral provisoire publie des calendriers assortis de réserves sécuritaires qu’il ne détaille jamais publiquement. Le gouvernement encourage l’inscription sans répondre aux critiques sur l’inclusivité du processus. Les mouvements critiques, de leur côté, formulent des objections précises sans toujours proposer de calendrier alternatif chiffré et réaliste. Ce jeu de discours croisés, où chacun parle à côté de l’autre plutôt qu’avec lui, prive le pays d’un débat démocratique digne de ce nom sur la question la plus structurante de son avenir immédiat : dans quelles conditions précises un scrutin haïtien peut-il, en décembre prochain, être considéré comme réellement légitime par l’ensemble de sa population, et non par la seule portion qui aura eu la chance de vivre dans un quartier jugé suffisamment sûr pour y voter ?
Tant que cette question ne fera pas l’objet d’un débat public structuré entre le pouvoir, le Conseil électoral et les mouvements critiques comme le MOPELID, chaque inscription individuelle, aussi symbolique soit-elle, restera un geste solitaire plutôt qu’un acte de construction collective. Une élection ne devient un instrument de réconciliation nationale que si le processus qui y mène a lui-même été construit dans la concertation. À quatre mois du scrutin annoncé, il est encore temps d’ouvrir ce dialogue. Mais le temps, en la matière, commence sérieusement à manquer.
Marie Maude Vimont

