Qui ne se souvient de l’élection de 2011, lorsque le candidat arrivé en troisième position au premier tour fut finalement admis au second, avant d’accéder à la présidence ? En 2026, le gouvernement de Fils-Aimé aborde l’échéance du 13 décembre avec un lourd passif institutionnel et un environnement de défiance aggravé par une note de 16/100 à l’indice de perception de la corruption. Dès lors, aucune donnée électorale produite ou relayée par l’Exécutif ne saurait être tenue pour acquise sans vérification indépendante, démonstration méthodologique et possibilité de contrôle contradictoire. En l’absence, à ce stade, d’une mission d’observation de l’OEA officiellement déployée, la question dépasse la communication gouvernementale : qui certifiera les faits, les chiffres et les résultats ?
Port-au-Prince, 9 août 2026 — À quatre mois du premier tour annoncé pour le 13 décembre, l’appareil gouvernemental haïtien multiplie communiqués, rencontres, déclarations et opérations de communication autour du processus électoral. Des membres du gouvernement apparaissent désormais dans des activités directement liées à l’enrôlement ou à la promotion du calendrier : James Monazard, ministre du Commerce et de l’Industrie, s’est notamment inscrit le 7 août sur les listes électorales, tandis que Sandra Paulemon, ministre de la Planification et de la Coopération externe, a publiquement appelé à accélérer le processus.
Cette mobilisation produit une image singulière : celle d’un gouvernement devenu presque collectivement ambassadeur du scrutin. Affaires étrangères, Commerce, Planification, Jeunesse et Sports — plusieurs ministères occupent désormais l’espace public autour de la transition et de ses échéances. La communication institutionnelle donne ainsi l’impression d’une campagne de légitimation préalable du 13 décembre, quand demeure pourtant sans réponse une question beaucoup plus opérationnelle : qui, en dehors des autorités elles-mêmes, pourra parcourir le territoire pour constater indépendamment les conditions dans lesquelles les électeurs voteront ?
La contradiction acquiert une dimension plus significative du côté de Washington. Le Département d’État maintient Haïti au niveau 4 — « Do Not Travel », en raison de la criminalité, des enlèvements, du terrorisme, des troubles civils et des limitations du système sanitaire. L’avis actualisé le 10 juillet indique en outre que les employés du gouvernement américain ne sont pas autorisés à se déplacer hors de l’ambassade pour des motifs non indispensables en raison des risques sécuritaires. Comment imaginer, quatre mois plus tard, des dizaines d’experts électoraux américains, caribéens ou latino-américains circulant librement de Port-au-Prince à l’Artibonite, de Croix-des-Bouquets aux communes périphériques de la capitale, si les restrictions imposées aujourd’hui aux personnels officiels américains restent comparables ?
OEA : Haïti n’est même pas encore une mission confirmée
Le document officiel « Initiatives 2025–2026 » du Secrétariat au renforcement de la démocratie de l’OEA ne classe pas Haïti parmi les six pays où des missions d’observation électorale étaient initialement programmées pour 2026. Les Bahamas, le Brésil, la Colombie, le Costa Rica, le Pérou et Sainte-Lucie sont expressément cités. Pour Haïti, l’Organisation évoque seulement un éventuel déploiement, subordonné aux conditions de sécurité sur le terrain et à une invitation formelle, pour un coût additionnel estimé à 10 millions de dollars. Haïti n’apparaît pas parmi les six États pour lesquels le déploiement est présenté comme anticipé.
Le cas haïtien fait l’objet d’une note distincte, rédigée au conditionnel. L’OEA indique que si les conditions sur le terrain permettent une invitation à observer les élections haïtiennes en 2026, environ 10 millions de dollars supplémentaires seraient nécessaires pour une mission suffisamment sécurisée et techniquement robuste. Cette enveloppe devrait notamment financer du personnel expérimenté dans les environnements à haut risque ainsi que des dispositifs et équipements de sécurité.
Cette formulation est politiquement lourde. À quatre mois de l’échéance, l’OEA ne dit pas : « nous déploierons une mission le 13 décembre ». Elle pose deux préalables : des conditions de terrain permettant le déploiement et une invitation formelle. L’organisation fournit déjà une assistance technique au CEP à travers son Département de coopération et d’observation électorale, notamment sur les technologies électorales, les systèmes d’information et les capacités institutionnelles. Mais assistance électorale et observation indépendante du scrutin constituent deux fonctions juridiquement et méthodologiquement distinctes.
CARICOM : soutien au calendrier, mais pas encore d’annonce d’observateurs
Le communiqué publié le 27 juillet par le Groupe des personnalités éminentes de la CARICOM constitue également un indicateur intéressant. La CARICOM accueille favorablement le calendrier électoral et prend acte du premier tour du 13 décembre. Elle appelle les acteurs à participer au processus et insiste elle-même sur l’amélioration nécessaire de la sécurité. Elle demande même aux pays contributeurs à la Gang Suppression Force d’envoyer leurs effectifs suffisamment tôt avant le scrutin.
Mais le communiqué n’annonce aucune CARICOM Election Observation Mission pour Haïti. Aucun chef de mission n’est désigné, aucun nombre d’observateurs n’est indiqué, aucun déploiement territorial n’est présenté. Cette absence est d’autant plus significative que la CARICOM sait annoncer formellement ses missions lorsqu’elles sont constituées : elle l’a fait à plusieurs reprises dans d’autres États membres, en donnant composition, calendrier et mandat.
Il serait toutefois excessif d’en déduire aujourd’hui que l’OEA ou la CARICOM n’observeront définitivement pas les élections haïtiennes. Ce que permettent d’établir les sources officielles disponibles au 9 août est plus précis : aucune mission internationale d’observation du scrutin du 13 décembre n’est encore publiquement annoncée avec un dispositif opérationnel identifiable.
Des ministres partout, mais les observateurs où ?
Voilà donc l’anomalie institutionnelle. Le gouvernement Fils-Aimé communique sur les élections, les ministres s’inscrivent, rencontrent les responsables électoraux, encouragent la population à participer et donnent corps au récit d’un processus désormais irréversible. Mais la crédibilité externe d’une élection ne résulte pas de la multiplication des photographies ministérielles devant un centre d’inscription.
Une élection reconnue internationalement suppose notamment la possibilité d’accéder librement aux bureaux, d’observer l’ouverture et la fermeture des centres, le dépouillement, la transmission des procès-verbaux, les mécanismes de réclamation et l’environnement sécuritaire entourant le vote. L’OEA elle-même décrit ses missions comme des dispositifs couvrant les phases préélectorale, électorale et postélectorale, avec des experts internationaux chargés notamment de la justice électorale, de la technologie, du financement politique et de l’organisation des opérations de vote.
D’où une série d’interrogations que quatre mois ne suffiront peut-être pas à neutraliser : qui protégera ces observateurs ? Dans combien de départements pourront-ils réellement circuler ? Pourront-ils se rendre dans les communes où l’État ne contrôle pas pleinement les axes routiers ? Un observateur international placé sous des protocoles de sécurité stricts pourra-t-il visiter librement un centre électoral auquel un diplomate ou un fonctionnaire étranger ne pourrait aujourd’hui accéder ?
Plus embarrassante encore serait l’hypothèse d’un scrutin abondamment documenté par les ministres eux-mêmes, leurs cabinets et les structures gouvernementales, mais faiblement couvert par des missions internationales indépendantes. Les ministres deviendraient-ils alors, de facto, les principaux « grands électeurs » et témoins institutionnels du processus qu’ils ont eux-mêmes pour mission politique de promouvoir ?
Le 13 décembre engage désormais bien davantage qu’une simple échéance inscrite au calendrier.Il devient une épreuve de cohérence entre trois réalités qui, pour l’instant, ne coïncident pas entièrement : le discours gouvernemental d’un pays prêt à voter, l’évaluation sécuritaire internationale d’un territoire classé « Do Not Travel » et l’absence, à quatre mois du scrutin, d’une annonce formelle détaillant le déploiement d’une grande mission internationale d’observation.
cba

