À Port-au-Prince, six mois après son installation, le ministre des Affaires sociales et du Travail doit désormais des comptes, pas des discours
Il existe un moment, dans la vie de tout gouvernement, où les intentions cessent de suffire. Où les cérémonies, les communiqués et les réunions protocolaires s’effacent devant une exigence plus froide : celle des faits. En Haïti, ce moment est arrivé depuis longtemps déjà pour le ministère des Affaires sociales et du Travail (MAST). Et il est temps de le dire sans détour.
Marc-Élie Nelson a été nommé à la tête de ce ministère le 2 mars 2026, lors d’un remaniement décidé par le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, en remplacement de Georges Wilbert Franck. Il a officiellement pris ses fonctions le 4 mars, lors d’une cérémonie tenue au siège du ministère, avenue Charles-Sumner, en présence notamment du ministre de la Justice, Patrick Pélissier, et des directions générales de l’Office national d’assurance-vieillesse (ONA) et de l’Office d’assurance accidents du travail, maladie et maternité (OFATMA). Près de six mois se sont écoulés depuis. Six mois durant lesquels des millions d’Haïtiens ont continué de se demander, chaque matin, s’ils mangeraient le soir.
Dans un pays où l’État providence n’a jamais vraiment existé, le MAST ne peut pas se contenter d’administrer l’urgence au jour le jour. Il devrait être le centre de gravité de la réponse sociale de la République. C’est précisément cette centralité qui, aujourd’hui, fait défaut — ou du moins, qui demeure invisible.
Des chiffres qui ont cessé d’être abstraits
Selon la dernière analyse de la Classification intégrée de la sécurité alimentaire (IPC), établie avec la Coordination nationale de la sécurité alimentaire (CNSA), 5,83 millions d’Haïtiens (plus de la moitié de la population du pays) se trouvaient entre mars et juin 2026 en situation d’insécurité alimentaire aiguë de niveau Crise ou pire. Parmi eux, près de deux millions de personnes relevaient du seuil le plus critique, celui de l’Urgence.
Du côté des déplacements, la trajectoire est tout aussi vertigineuse. L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) recensait 1,4 million de déplacés internes à l’automne 2025 ; au début du mois de juin 2026, ce chiffre avait grimpé à près de 1,47 million, selon le chef de mission de l’organisation à Port-au-Prince, Grégoire Goodstein. Soit une hausse continue, alimentée par l’expansion des zones sous contrôle des gangs armés jusque dans des départements auparavant considérés comme des refuges, comme le Sud-Est.
Quant au marché du travail, les estimations disponibles (issues de travaux successifs de l’Organisation internationale du travail et de la Banque mondiale sur l’économie haïtienne) convergent vers un constat stable depuis des décennies : entre huit et neuf travailleurs haïtiens sur dix exercent une activité informelle, sans contrat, sans couverture sociale, sans filet de sécurité en cas de choc.
Ces trois réalités racontent, à elles seules, l’échec historique de la construction d’un véritable État social en Haïti. Mais elles posent aussi, très concrètement, une question au ministre en exercice : qu’est-ce qui a changé depuis son arrivée ?
Personne ne lui demande de résoudre en six mois une crise construite en plusieurs décennies. Ce serait absurde. La question est plus modeste, et donc plus difficile à esquiver : quelle trajectoire nouvelle a-t-il imprimée au système de protection sociale ? Combien de ménages supplémentaires sont désormais couverts par un dispositif de transferts ? Combien de travailleurs ont basculé de l’informalité vers un statut protégé ? Combien d’enfants ont été retirés de situations de travail dangereuses ? Combien de personnes déplacées ont reçu un accompagnement qui dépasse l’aide d’urgence ponctuelle ? Et surtout : combien de gourdes publiques ont été dépensées, pour quels résultats mesurés ?
À ce jour, ces réponses ne sont pas rendues publiques de façon systématique. Ce qui, en soi, constitue une information.
Le salaire minimum, une réforme réelle mais insuffisante
Le ministère met en avant, parmi ses premières actions, une revalorisation du salaire minimum. La mesure est légitime et répond à une demande ancienne des organisations syndicales. Mais il faut se méfier des victoires statistiques qui ne survivent pas au contact de l’économie réelle.
Une hausse nominale du salaire n’équivaut pas mécaniquement à une hausse du pouvoir d’achat. Or l’inflation haïtienne, bien qu’en repli (elle est passée de 32,2 % en glissement annuel en octobre 2025 à environ 25 % en décembre, selon l’Institut haïtien de statistique et d’informatique) demeure à des niveaux qui érodent rapidement tout gain salarial. Les prix alimentaires, eux, restent jusqu’à 130 % supérieurs à leur moyenne quinquennale sur certains marchés, selon le réseau américain d’alerte précoce sur la famine (FEWS NET). Dans ce contexte, la différence entre la gourde supplémentaire perçue et le pain supplémentaire qu’elle permet réellement d’acheter devient la seule mesure qui compte.
Reste, surtout, une question structurelle que la revalorisation salariale ne résout pas : comment parler de grande réforme du travail dans un pays où l’écrasante majorité des travailleurs évolue hors de toute réglementation ? Le salaire minimum protège celui qui détient un emploi assez formel pour y être soumis. Il ne protège en rien le vendeur ambulant, le petit commerçant, l’artisan ou le travailleur agricole qui n’a ni contrat, ni assurance, ni retraite.
Le problème haïtien n’est donc pas seulement que les travailleurs gagnent trop peu. C’est qu’une part immense d’entre eux travaille en dehors de tout cadre étatique.
Un registre social n’est pas une politique sociale
Haïti dispose pourtant d’outils. Le Système d’information du ministère des Affaires sociales et du Travail (SIMAST) permet d’identifier les ménages vulnérables. Des partenaires internationaux (agences onusiennes, coopérations bilatérales) financent et accompagnent plusieurs programmes. Des mécanismes de protection sociale existent, au moins sur le papier.
Mais une base de données ne nourrit personne. Un registre ne soigne pas. Une table sectorielle ne protège pas un enfant. Une réunion avec un bailleur ne remplace pas un transfert monétaire effectivement versé.
C’est là que devrait s’opérer la véritable transformation du MAST : passer de la gestion administrative de la pauvreté à la production mesurable de protection sociale. Un ministère moderne devrait pouvoir dire, avec des chiffres à l’appui : voici les ménages les plus vulnérables identifiés, voici ceux que nous couvrons effectivement, voici ce que nous avons dépensé, voici les résultats obtenus, voici ce qu’il nous reste à accomplir.
Cette culture du résultat n’est pas un luxe technocratique importé des cabinets de conseil occidentaux. C’est une obligation morale, dès lors que les ressources publiques sont rares et les besoins immenses.
Quand l’absence de données devient elle-même une donnée
C’est peut-être là le problème le plus préoccupant. Dans une démocratie (même une démocratie aussi fragilisée que celle d’Haïti aujourd’hui) l’absence de publication systématique de résultats n’est jamais neutre. Elle empêche le citoyen de distinguer l’action de la communication, l’activité du résultat, la dépense de l’efficacité.
Le ministre peut avoir voyagé fréquemment. Il peut avoir tenu des dizaines de réunions, obtenu des engagements de partenaires internationaux, lancé des mécanismes utiles. Mais la question qui demeure est méthodologique avant d’être politique : qu’est-ce qui se serait produit sans ces actions ? Et, plus directement, qu’est-ce qui s’est effectivement amélioré depuis le 4 mars, sur la base d’indicateurs avant-après vérifiables ?
Sans séries temporelles, sans données désagrégées et rendues publiques, il devient impossible d’attribuer scientifiquement une quelconque amélioration à l’action ministérielle. Ce n’est pas une mise en cause personnelle. C’est simplement l’exigence minimale de toute évaluation de politique publique.
Ce qu’on est en droit d’attendre, et ce qu’on ne peut pas exiger
Soyons justes : Marc-Élie Nelson n’est responsable ni de l’effondrement économique d’Haïti, ni de l’expansion des gangs armés qui contrôlent aujourd’hui une part croissante du territoire, ni des décennies de gouvernance défaillante qui ont précédé son arrivée. Six mois ne suffisent évidemment pas à renverser une crise structurelle.
Mais cette réalité ne dispense pas le ministre d’une obligation plus modeste et plus atteignable : fixer une trajectoire lisible. Un ministre peut légitimement ne pas pouvoir résoudre un problème. Il doit en revanche pouvoir démontrer qu’il sait où il va, avec quels moyens, selon quel calendrier, et avec quels indicateurs de réussite précis. C’est ce contrat de transparence avec la population qui demeure, à ce stade, insuffisamment visible.
Sortir du brouillard
Haïti n’a plus besoin d’un ministère qui explique pourquoi la crise est difficile. Tout le monde le sait déjà, et le vit au quotidien. Le pays a besoin d’une administration capable d’énoncer, avec la même rigueur qu’un bilan financier : voici le problème, voici notre priorité, voici les ressources disponibles, voici les bénéficiaires identifiés, voici ce qui a été accompli, voici ce qui a échoué, voici ce que nous corrigeons.
Cette transparence pèserait plus lourd, dans la confiance publique, que n’importe quelle série de cérémonies officielles. Car dans un pays où plus de la moitié de la population fait face à une insécurité alimentaire aiguë, où près d’un million et demi de personnes ont perdu leur toit, et où l’informalité structure presque entièrement le marché du travail, l’urgence sociale n’autorise plus à confondre mouvement et progrès.
Le ministre doit maintenant répondre
Ce constat signifie quelque chose de précis, et d’exigeant : après près de six mois, l’action du ministère n’est pas encore lisible dans les indicateurs qui comptent réellement pour les familles haïtiennes.
Le ministre dispose-t-il encore de temps pour inverser cette perception? On en doute, car cela suppose un changement de registre : moins de narration institutionnelle, davantage de données vérifiables ; moins de promesses, davantage de résultats mesurés ; moins de cérémonial, davantage de reddition de comptes.
Car lorsqu’un enfant a faim, qu’une famille dort sous une bâche dans un site de déplacés, et qu’un travailleur survit sans la moindre protection sociale, la politique sociale cesse d’être un exercice administratif. Elle devient une question de dignité humaine. Et à cette question, un ministre des Affaires sociales ne peut pas répondre par le silence. Il doit répondre par des résultats. Malheureusement, le ministre est englué dans ses propres inactions.
Jean Clyde Desroseaux

