Par Reynoldson MOMPOINT
Cap-Haïtien, le 27 août 2026
Il faudra bien, un jour, que quelqu’un ose poser la question que tout le monde semble vouloir contourner : qu’a réellement rapporté à Haïti le contrat conclu avec l’empire sécuritaire d’Erik Prince ?
Des millions de dollars ont été engagés. Des moyens considérables ont été mobilisés. Des opérations ont été annoncées. Des drones ont été déployés. Des promesses de reconquête territoriale ont été brandies. Et pourtant, Haïti demeure prisonnière d’une équation devenue indécente : plus l’argent est dépensé pour combattre les gangs, plus ceux-ci semblent étendre leur emprise sur le territoire.
Pendant que les contrats circulent dans les bureaux climatisés, la population, elle, circule entre les barricades, les cadavres, les maisons abandonnées et les territoires interdits. C’est cela, la véritable mesure de l’échec.
Erik Prince : où sont les résultats ?
Le dossier Erik Prince ne peut plus être traité comme une simple opération commerciale entre un État en détresse et une entreprise étrangère de sécurité. Il touche directement à la souveraineté nationale.
La Fondation Je Klere a documenté un projet de contrat avec Windward Wyoming LLC, société liée à l’écosystème de Vectus Global d’Erik Prince, pour un montant annoncé de 52 millions de dollars sur une année. Des dizaines de millions de dollars auraient déjà été versés par l’État haïtien.
Mais une question demeure entière : où sont les résultats correspondant à cette facture ?
Le contrat prévoyait notamment une contribution à la sécurisation de plusieurs axes stratégiques, des infrastructures essentielles, des zones métropolitaines et des corridors permettant de reconnecter les populations et les activités économiques.
Or, pendant que les millions partent, les gangs ne disparaissent pas. Ils se réorganisent. Ils recrutent. Ils se déplacent. Ils conquièrent. Ils imposent leurs taxes. Ils contrôlent des routes. Ils déplacent des populations. Et surtout, ils continuent de tuer.
On ne combat pas une nébuleuse criminelle en évitant ses têtes
Le problème fondamental de cette prétendue guerre contre les gangs est qu’elle ressemble de plus en plus à une guerre contre leurs conséquences plutôt qu’à une guerre contre leurs structures.
On nettoie ici. On intervienl là. On frappe certaines positions. On mène des opérations ponctuelles. Mais les chefs de gangs et les centres de commandement ne sont pas attaqués frontalement avec la détermination que commande une guerre pour la survie nationale. Voilà le cœur du problème.
Une organisation criminelle ne disparaît pas parce qu’on reprend temporairement une rue. Elle disparaît lorsque son commandement est démantelé, son financement asséché, ses armes saisies, ses réseaux de renseignement neutralisés et ses dirigeants arrêtés ou mis hors d’état de nuire.
Or, le peuple haïtien assiste à un spectacle profondément contradictoire : les opérations sécuritaires se multiplient, mais la coalition des groupes armés conquiert encore du territoire.
Que l’on cesse donc de présenter chaque opération comme une victoire historique. Une victoire militaire ne se mesure pas au nombre de communiqués publiés. Elle se mesure au territoire effectivement récupéré, à la circulation redevenue libre, aux écoles rouvertes, aux commerces qui reprennent, aux familles qui rentrent chez elles et surtout au nombre de morts qui diminue. Et sur ce terrain, le bilan reste terriblement préoccupant.
La coalition gagne du terrain, la population perd son pays
Haïti est confrontée à une réalité que les discours officiels ne peuvent plus maquiller.
Les groupes armés ont compris quelque chose que l’État semble avoir oublié : le contrôle du territoire est le véritable pouvoir. Contrôler une route, c’est contrôler l’économie. Contrôler un quartier, c’est contrôler les déplacements. Contrôler un marché, c’est contrôler les prix. Contrôler un port ou un corridor, c’est contrôler les marchandises. Contrôler une population, c’est disposer d’une base de recrutement, de renseignement et de taxation.
C’est ainsi que la criminalité organisée se transforme progressivement en pouvoir territorial. Et pendant ce temps, l’État continue de parler de sécurité comme d’un projet futur. Mais le peuple, lui, vit l’insécurité au présent.
Les massacres deviennent la facture de la passivité
Chaque massacre devrait provoquer un électrochoc national. Chaque maison incendiée devrait déclencher une réunion de crise. Chaque enfant déplacé devrait être considéré comme une urgence nationale. Chaque commune conquise par des groupes armés devrait être traitée comme une perte territoriale.
Mais Haïti s’habitue dangereusement à l’horreur. Un massacre chasse l’autre dans l’actualité. Une population fuit. Une autre prend sa place sur la liste des déplacés. Les familles enterrent leurs morts. Les autorités condamnent. Les partenaires internationaux expriment leur préoccupation. Puis tout recommence. C’est cette banalisation de l’horreur qui est devenue l’une des plus grandes menaces pour la République.
La population paie le prix de la passivité de ceux qui ont reçu le mandat de la protéger. Elle paie aussi le prix des calculs politiques, des intérêts économiques, des rivalités institutionnelles et des hésitations stratégiques. Et elle paie enfin le prix d’une communauté internationale qui semble souvent plus préoccupée par la gestion de la crise que par son élimination définitive.
52 millions de dollars : pour quelle guerre ?
La question n’est pas de savoir si Erik Prince est capable de conduire des opérations de sécurité.
La question est beaucoup plus simple : qu’est-ce que l’État haïtien achète exactement avec des dizaines de millions de dollars ? Des consultants ? Des drones ? Des renseignements ? Des opérations ? Une capacité militaire ? Une reconquête territoriale ? Ou simplement du temps gagné pour un État incapable de définir une véritable stratégie nationale de sortie de crise ?
Parce que si l’objectif était de reprendre les principaux corridors, sécuriser les infrastructures stratégiques et réduire substantiellement la capacité opérationnelle des gangs, alors il faut maintenant présenter au peuple le bilan objectif, territoire par territoire, opération par opération, dollar par dollar.
La République n’est pas une entreprise privée. Le Trésor public n’est pas une caisse sans fond. Et la sécurité nationale n’est pas un produit que l’on achète sur catalogue.
Le contrat doit être réexaminé
Dans ces conditions, le gouvernement haïtien ne peut pas continuer à traiter ce dossier comme une affaire ordinaire.
Il faut publier le contrat signé, ses annexes, ses obligations, ses échéances, ses clauses de résiliation et l’ensemble des décaissements effectués. Il faut savoir qui a signé au nom de la République. Il faut savoir sur quelle base juridique. Il faut savoir quelles procédures de passation ont été suivies. Il faut savoir ce que l’État a réellement payé. Et surtout, il faut mesurer ce qu’il a réellement obtenu.
Si les obligations contractuelles ne sont pas remplies, la résiliation doit être envisagée sérieusement et conformément aux mécanismes prévus par le droit applicable.
Pas par populisme. Pas par anti-américanisme. Pas par idéologie. Mais parce qu’un État responsable ne paie pas indéfiniment pour des résultats qu’il n’obtient pas.
Haïti ne peut pas sous-traiter indéfiniment sa souveraineté
Le problème le plus profond dépasse Erik Prince. Il concerne Haïti elle-même.
Un pays qui abandonne progressivement à des acteurs étrangers les fonctions essentielles de renseignement, de sécurité, de contrôle territorial et éventuellement de collecte fiscale finit par poser une question inquiétante : où commence et où s’arrête encore sa souveraineté ?
La coopération internationale peut être nécessaire. L’assistance étrangère peut être utile.
Les compétences privées peuvent compléter certaines capacités de l’État. Mais lorsque les fonctions régaliennes deviennent dépendantes de sociétés étrangères, l’État doit être particulièrement vigilant. Car demain, ce ne sera plus seulement une question de sécurité. Ce sera une question de contrôle. Et après-demain, une question de souveraineté.
Le peuple n’a plus besoin de promesses
Haïti n’a plus besoin de nouvelles conférences de presse annonçant une opération décisive. Elle n’a plus besoin de slogans. Elle n’a plus besoin de communiqués triomphalistes. Elle n’a plus besoin qu’on lui explique que « la situation est sous contrôle » alors que des familles abandonnent leurs maisons. Elle veut voir les résultats. Elle veut pouvoir traverser ses routes. Elle veut retrouver ses quartiers. Elle veut envoyer ses enfants à l’école. Elle veut travailler sans payer de rançon. Elle veut dormir sans attendre le prochain coup de feu. Elle veut vivre. C’est aussi simple que cela.
Et si l’État a dépensé des dizaines de millions de dollars pour obtenir cette sécurité, il a le devoir de rendre des comptes. Le contrat Erik Prince doit donc être placé sous le microscope de la transparence, de l’audit et du contrôle public. Et si l’enquête démontre que les obligations n’ont pas été exécutées, que les résultats promis ne sont pas au rendez-vous ou que l’intérêt national a été sacrifié, alors sa résiliation ne doit pas être un tabou. Car l’État haïtien ne peut pas continuer à payer pendant que les gangs conquièrent. Il ne peut pas continuer à compter les millions pendant que les familles comptent les morts. Et surtout, il ne peut pas demander au peuple de patienter pendant que ceux qui le terrorisent gagnent, quartier après quartier, route après route, commune après commune.
L’heure n’est plus aux excuses. L’heure est à la reconquête effective du territoire, au démantèlement frontal des structures criminelles et à la reddition de comptes. Parce qu’à force de reculer devant les gangs, ce n’est pas seulement le gouvernement qui perd du terrain : c’est la République qui se rétrécit.
Reynoldson MOMPOINT
Avocat-Journaliste-Communicateur Social
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