9 août 2026
Dossier Jovenel : Moïse Jean-Charles convoqué ou quand la justice haitienne cherche des témoins mais semble toujours éviter les vraies questions
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Dossier Jovenel : Moïse Jean-Charles convoqué ou quand la justice haitienne cherche des témoins mais semble toujours éviter les vraies questions

Par Reynoldson Mompoint

Cap-Haïtien, le 09 août 2026

Le 11 août, ce n’est pas seulement Moïse Jean-Charles qui comparaît : c’est la crédibilité de toute une justice

Il y a des convocations judiciaires qui ressemblent à de simples actes de procédure.

Et puis il y a celles qui surgissent dans un contexte politique tellement explosif qu’elles deviennent, qu’on le veuille ou non, des événements nationaux.

La convocation de Moïse Jean-Charles, ancien sénateur et chef de Pitit Dessalines, devant le juge Cyprien F. Denis, chargé de l’examen en appel du dossier de l’assassinat de Jovenel Moïse, appartient à cette seconde catégorie.

Le rendez-vous est fixé au mardi 11 août. Moïse Jean-Charles est convoqué comme témoin. Mais l’intéressé ne voit pas dans cette démarche une simple formalité judiciaire. Il parle de persécution. Il affirme que le pouvoir chercherait à l’intimider. Il estime que le moment choisi n’est pas innocent.

Et voilà Haïti replongée dans son interminable feuilleton : un président assassiné, des exécutants arrêtés, des condamnations prononcées à l’étranger, des accusations contradictoires, des noms puissants cités, des intérêts économiques soupçonnés, des acteurs politiques interpellés, mais toujours pas de réponse définitive à la question essentielle : qui a réellement commandité l’assassinat de Jovenel Moïse ?

Cinq ans après le crime, la République continue de chercher le cerveau derrière le cadavre.

Et pendant que les témoins défilent devant les juges, ceux qui savent peut-être quelque chose continuent de se cacher derrière le brouillard de la politique, de l’argent, des réseaux et des alliances. C’est cela, le scandale.

MOÏSE JEAN-CHARLES À LA BARRE : TÉMOIN OU NOUVELLE CIBLE POLITIQUE ?

Il faut commencer par une vérité juridique élémentaire : être convoqué comme témoin ne signifie pas être accusé. Cette distinction doit être respectée. Mais en Haïti, une convocation judiciaire ne se déroule jamais dans le vide.

La justice est profondément soupçonnée d’être influencée par les rapports de force politiques. Les citoyens ont vu trop de dossiers mourir, trop de procédures s’enliser, trop de puissants échapper à l’étau judiciaire et trop d’opposants être publiquement exposés pour ne pas regarder chaque nouvelle convocation avec suspicion.

Moïse Jean-Charles le sait. Et le pouvoir le sait.

L’ancien sénateur n’est pas un citoyen ordinaire. Il est l’un des opposants réactionnaires historiques du système politique haïtien.

Il a affronté Michel Martelly. Il a affronté Jovenel Moïse. Il a affronté les gouvernements successifs. Il s’est opposé à l’ordre politique établi. Il a construit son discours autour d’une dénonciation radicale de l’oligarchie, de la corruption et de l’ingérence étrangère genre réactionnaire. 

Aujourd’hui, son nom apparaît dans le dossier de l’assassinat de Jovenel Moïse. Il doit donc répondre. Mais la justice doit également répondre.

Pourquoi lui ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi dans ces conditions ?

Ce sont des questions parfaitement légitimes.

LE POUVOIR PEUT-IL UTILISER LA JUSTICE COMME UN MARTEAU POLITIQUE ?

Le pouvoir politique haïtien devrait comprendre une chose élémentaire : plus une personne est politiquement opposée au régime, plus la justice doit être irréprochable lorsqu’elle la convoque. Sinon, le soupçon devient inévitable.

Le gouvernement ne peut pas demander aux citoyens de croire aveuglément à l’indépendance de la justice lorsque les procédures judiciaires apparaissent, de manière répétée, au moment précis où les tensions politiques atteignent leur sommet.

Si Moïse Jean-Charles est réellement convoqué parce qu’il détient des informations importantes, qu’on le dise clairement. Si son nom apparaît dans des déclarations de protagonistes du dossier, que le juge l’entende. Si certaines communications ou relations doivent être clarifiées, qu’elles le soient.

Mais si cette convocation est utilisée pour envoyer un message politique à un opposant, alors nous ne sommes plus dans la justice. Nous sommes dans l’intimidation. Et l’intimidation judiciaire est l’une des formes les plus dangereuses de l’autoritarisme.

BADIO : L’HOMME QUI CONNAÎT PEUT-ÊTRE UNE PARTIE DU SECRET

Joseph Félix Badio demeure l’un des personnages les plus énigmatiques du dossier. Son parcours, ses relations, ses déclarations et les accusations portées contre lui ont placé son nom au centre des investigations sur l’assassinat de Jovenel Moïse.

Mais Badio n’est pas simplement un nom dans un dossier judiciaire. Il représente une question beaucoup plus profonde : combien de personnes savaient ce qui allait se produire avant le 7 juillet 2021 ?

Parce qu’un assassinat aussi spectaculaire ne peut pas être compris uniquement à travers les hommes qui ont pénétré dans la résidence présidentielle. 

Il faut reconstituer l’écosystème. Les préparatifs. Les contacts. Les financements.Les communications. Les déplacements. Les véhicules. Les armes. Les intermédiaires. Les protections. Les éventuelles complicités. Et surtout : l’argent. L’argent laisse des traces. Les communications laissent des traces. Les déplacements laissent des traces. Les comptes bancaires laissent des traces. Les téléphones laissent des traces.

La question est donc simple : la justice a-t-elle réellement suivi toutes ces traces jusqu’au bout ?

LES DÉCLARATIONS DE BADIO : UNE BOMBE JUDICIAIRE QUI NE DOIT PAS DEVENIR UNE BOMBE POLITIQUE

Les déclarations attribuées à Joseph Félix Badio concernant différents acteurs politiques et économiques ont alimenté les interrogations publiques.

Le nom de Moïse Jean-Charles a notamment été évoqué dans cet univers d’accusations. Mais il faut ici refuser une facilité dangereuse. Badio peut accuser quelqu’un. Cela ne transforme pas cette personne en criminel.

Une déclaration doit être vérifiée. Une accusation doit être corroborée. Un témoignage doit être confronté. Une information doit être confrontée aux preuves matérielles. C’est précisément cela, le travail du juge.

Le problème est que dans la République des rumeurs, une déclaration prononcée par un homme placé au cœur d’une affaire criminelle peut immédiatement devenir une condamnation populaire.

La justice ne peut pas fonctionner ainsi.

Si Badio a fourni des informations concernant Moïse Jean-Charles, le juge doit les examiner. Si ces informations sont fausses, elles doivent être démontées. Si elles sont exactes, elles doivent être corroborées. Et si elles conduisent à d’autres personnes, alors il faut aller jusqu’à elles. Sans regarder leur fortune. Sans regarder leur parti. Sans regarder leurs relations. Sans regarder leur influence.

LE VRAI SCANDALE : POURQUOI LES « BOSS » DU SYSTÈME RESTENT-ILS TOUJOURS AU-DESSUS DU BROUILLARD ?

Voilà la question que beaucoup n’osent plus poser.

Dans presque toutes les grandes crises haïtiennes, les exécutants finissent par être connus. Les petits poissons sont arrêtés. Les hommes armés sont exposés. Les intermédiaires sont parfois identifiés.

Mais les grands bénéficiaires ? Les financiers ? Les commanditaires ? Les véritables architectes ?

Ils disparaissent souvent derrière une montagne de procédures.

C’est là que le dossier Jovenel Moïse devient politiquement explosif. Parce qu’il ne suffit pas de savoir qui était présent.

Il faut savoir qui voulait la mort du président. Il faut savoir qui pouvait la financer. Il faut savoir qui pouvait en tirer avantage. Il faut savoir qui possédait les réseaux nécessaires pour transformer une intention criminelle en opération.

Et surtout, il faut savoir si certains acteurs politiques ou économiques ont pensé qu’après Jovenel Moïse, le pouvoir deviendrait une marchandise disponible au plus offrant.

DIMITRI VORBE : L’OMBRE DU CONFLIT ÉCONOMIQUE

Le nom de Dimitri Vorbe est apparu dans plusieurs récits et accusations publiques liés à la crise entourant Jovenel Moïse.

Mais il faut être précis.

L’existence d’un conflit politique, économique ou personnel avec Jovenel Moïse ne constitue pas une preuve de participation à son assassinat. Cette nuance est fondamentale. La confrontation entre le président et certains milieux économiques avait été particulièrement violente. La SOGENER était devenue un symbole de cette guerre.

Jovenel Moïse dénonçait ce qu’il présentait comme un système économique prédateur. Ses adversaires considéraient, eux, que le président menait une offensive politique contre des intérêts économiques établis.

Cette bataille avait dépassé les simples contrats commerciaux. Elle était devenue une bataille de pouvoir. Et lorsqu’un président s’attaque frontalement à des intérêts économiques puissants, une question se pose toujours : jusqu’où ces intérêts sont-ils prêts à aller pour défendre leurs privilèges ?

Mais attention : Poser la question n’est pas accuser. C’est précisément à l’enquête de déterminer si les conflits économiques ont eu une quelconque relation avec le crime.

REGINALD BOULOS : ENTRE ACCUSATIONS PUBLIQUES ET ABSENCE DE CONDAMNATION

Le nom de Reginald Boulos a également circulé dans les récits entourant les éventuels commanditaires ou bénéficiaires de l’assassinat. Mais ici encore, la prudence s’impose.

Boulos a rejeté toute implication dans le meurtre.

Des récits publics ont évoqué son nom, tandis que des enquêtes et témoignages ont alimenté différentes hypothèses. Mais une hypothèse n’est pas une preuve. Un soupçon n’est pas un verdict. Une relation politique n’est pas une complicité criminelle. Et un intérêt économique éventuel ne constitue pas une démonstration de participation.

La justice doit donc faire son travail.

Si Boulos doit répondre à des questions, qu’il y réponde. Si ses comptes doivent être examinés conformément aux règles de droit, qu’ils le soient. Si ses communications doivent être vérifiées dans le cadre légal de l’enquête, qu’elles le soient.

Mais s’il n’existe aucune preuve contre lui, alors il doit être lavé de tout soupçon.

C’est précisément cela, l’État de droit.

PIERRE ESPÉRANCE : LE MILITANT QUI DÉNONCE, MAIS QUI DOIT AUSSI ÊTRE ENTENDU LORSQUE SON NOM ENTRE DANS LE DOSSIER

Pierre Espérance est depuis longtemps une voix influente dans le débat sur la corruption, les violations des droits humains et les responsabilités politiques en Haïti.

Son organisation a produit de nombreux rapports.

Il a accusé des responsables. Il a dénoncé des réseaux. Il a pris position dans plusieurs dossiers majeurs.

Mais dès lors que son nom est lui-même évoqué dans les controverses entourant l’affaire Jovenel Moïse, la même règle doit s’appliquer : la justice doit vérifier.

Ni son statut de défenseur des droits humains ni ses adversaires ne doivent déterminer la vérité judiciaire. S’il est accusé injustement, il doit pouvoir se défendre. S’il possède des informations, il doit être entendu. S’il existe des éléments matériels contre lui, ils doivent être examinés.

La justice ne doit être ni son bouclier ni son bourreau. Elle doit être son juge.

MOÏSE JEAN-CHARLES : L’OPPOSANT QUI REFUSE DE SE TAIRE

Moïse Jean-Charles n’est pas un homme politique silencieux. Il ne l’a jamais été. Son langage est brutal. Son opposition est frontale. Son discours contre les élites économiques, politiques et internationales est radical.

C’est précisément pourquoi son arrestation, sa convocation ou toute procédure engagée contre lui sera immédiatement interprétée politiquement.

Mais il doit également comprendre quelque chose.

L’opposant ne peut pas réclamer la justice lorsqu’elle protège ses droits et la dénoncer lorsqu’elle lui pose des questions.

S’il est convoqué comme témoin, qu’il se présente. Qu’il parle. Qu’il demande que son témoignage soit enregistré. Qu’il réclame que les accusations soient confrontées aux preuves. Qu’il dise publiquement ce qu’il sait. Qu’il explique ses relations avec les personnes citées dans le dossier. Qu’il réponde aux questions.

Et qu’il sorte du tribunal avec la tête haute si rien ne peut lui être reproché.

Voilà comment on affronte une tentative d’intimidation. On ne fuit pas la lumière.

MAIS LE POUVOIR DOIT ÉGALEMENT SORTIR DE L’OMBRE

Le gouvernement actuel ne peut pas vouloir une justice forte seulement lorsqu’il s’agit de ses adversaires. Une justice crédible doit également être capable d’interroger les proches du pouvoir.

Les fonctionnaires. Les anciens responsables. Les hommes d’affaires. Les intermédiaires. Les policiers. Les militaires. Les responsables politiques. Les diplomates. Les membres des cabinets. Les anciens ministres. Les dirigeants de partis. Les financiers. Tous. Sans exception.

Car si la justice convoque Moïse Jean-Charles mais ne répond pas aux interrogations concernant les autres acteurs cités dans le dossier, elle donnera l’impression de sélectionner ses cibles. Et une justice sélective n’est pas une justice. C’est une arme.

L’ASSASSINAT DE JOVENEL MOÏSE NE PEUT PAS ÊTRE RÉDUIT À UN SIMPLE COMPLOT DE PETITES MAINS

Le 7 juillet 2021, Jovenel Moïse a été assassiné chez lui. Ce fait est établi.

La question fondamentale n’est donc plus de savoir si un crime a été commis. La question est : qui l’a voulu ?

Les hommes qui ont exécuté l’opération ne sont qu’une partie de l’équation. Dans un crime de cette ampleur, l’enquête doit remonter la chaîne de commandement.

Qui a donné l’ordre ? Qui a financé ? Qui a recruté ? Qui a fourni les informations ? Qui a assuré les complicités ?Qui a facilité l’opération ? Qui devait prendre le pouvoir après ? Qui devait bénéficier de la disparition du président ?

Ce sont les questions qui dérangent. Et c’est précisément pour cela qu’elles doivent être posées.

L’ARGENT : LE GRAND TÉMOIN QUE PERSONNE NE PEUT INTIMIDER

Un témoin peut mentir. Un politicien peut mentir. Un homme d’affaires peut mentir. Un accusé peut mentir.

Mais les mouvements financiers sont souvent plus difficiles à faire disparaître. C’est pourquoi l’enquête sur Jovenel Moïse doit impérativement examiner la piste financière.

Les transferts. Les retraits. Les dépôts. Les sociétés-écrans. Les contrats. Les achats. Les voyages. Les communications financières. Les intermédiaires. Les comptes à l’étranger. Les espèces. Les transactions inhabituelles. Tout.

Parce que derrière les grands crimes politiques, il y a souvent une comptabilité. Et si quelqu’un a payé pour tuer Jovenel Moïse, il faut retrouver la trace de cet argent.

LES ÉTATS-UNIS ONT CONDAMNÉ DES ACTEURS : ET HAÏTI ?

Voilà une autre humiliation pour l’État haïtien.

Une partie importante de la justice dans cette affaire s’est déroulée aux États-Unis. Des personnes ont été jugées. Des témoignages ont été produits. Des éléments du complot ont été exposés. Mais Haïti, pays directement victime du crime, demeure confrontée à un processus judiciaire lourd, fragile et contesté.

Comment accepter qu’un président haïtien soit assassiné sur le territoire national et que son propre pays donne l’impression d’être incapable de produire une vérité judiciaire complète ?

C’est une question de souveraineté. Une question de dignité. Une question d’État. Haïti ne peut pas éternellement attendre que Miami lui explique qui a tué son président.

LE JUGE CYPRIEN F. DENIS A DONC UNE RESPONSABILITÉ HISTORIQUE

Le juge qui examine cette affaire ne traite pas un dossier ordinaire. Il traite l’assassinat d’un chef de l’État. Chaque décision sera observée. Chaque convocation sera analysée. Chaque audition sera scrutée. Chaque omission sera interprétée. Chaque silence alimentera les soupçons.

Le juge doit donc être plus qu’un magistrat appliquant mécaniquement une procédure. Il doit être le garant d’une recherche authentique de la vérité. Cela signifie : aucune pression politique ; aucune intimidation ; aucune sélection partisane ; aucun traitement privilégié ; aucune protection des puissants ; aucune condamnation médiatique. Seulement les faits. Seulement les preuves. Seulement le droit.

LE POUVOIR DEVRAIT COMPRENDRE QUE LA JUSTICE POLITISÉE FINIT TOUJOURS PAR SE RETOURNER CONTRE CEUX QUI L’UTILISENT

Les gouvernements changent. Les ministres changent. Les juges passent. Les commissaires du gouvernement passent. Les partis montent et descendent. Mais les dossiers restent.

Ceux qui utilisent aujourd’hui la justice contre leurs adversaires peuvent demain se retrouver eux-mêmes devant cette même justice. C’est la raison pour laquelle une démocratie sérieuse doit protéger l’indépendance judiciaire.

Si Moïse Jean-Charles est convoqué parce qu’il possède des informations, qu’il soit entendu. Si demain un ministre est cité, qu’il soit entendu. Si un homme d’affaires est cité, qu’il soit entendu. Si un proche du pouvoir est cité, qu’il soit entendu. Si un ancien président est cité, qu’il soit entendu. Même règle pour tout le monde.

LA JUSTICE NE DOIT PAS ÊTRE LE BRAS ARMÉ DU POUVOIR

Le véritable danger n’est pas seulement que la justice échoue à trouver les assassins. Il est qu’elle soit utilisée pour donner l’impression qu’elle travaille.

Convoquer des personnalités. Organiser des auditions. Publier des mandats. Faire circuler des informations. Occuper l’espace médiatique. Et, au bout du compte, ne jamais atteindre les véritables commanditaires. Ce serait le pire scénario. Une justice transformée en théâtre. Un procès transformé en spectacle. Des témoins transformés en suspects. Des suspects transformés en héros. Des victimes oubliées.

Et les véritables responsables toujours libres. Le peuple haïtien mérite mieux.

LE 11 AOÛT : QUE MOÏSE JEAN-CHARLES PARLE, MAIS QUE LA JUSTICE ÉCOUTE AUSSI

Le 11 août doit être une journée de vérité. Moïse Jean-Charles doit répondre. Mais le juge doit également écouter. Il doit entendre son récit. Il doit examiner les accusations. Il doit identifier les contradictions. Il doit vérifier les noms. Il doit suivre les pistes. Et surtout, il doit continuer à remonter la chaîne.

Parce que le dossier ne doit pas s’arrêter à Moïse Jean-Charles. Il ne doit pas s’arrêter à Badio. Il ne doit pas s’arrêter aux exécutants. Il doit atteindre ceux qui ont commandé.

LA RÉPUBLIQUE DES « BOSS » DOIT PRENDRE FIN

Pendant trop longtemps, Haïti a fonctionné selon une logique simple : le pauvre répond devant la justice ; le puissant négocie avec elle.

Le petit fonctionnaire est poursuivi. Le grand décideur est protégé. Le petit voleur est arrêté. Le grand détourneur est invité aux cérémonies officielles. Le petit militant est convoqué. Le grand financier est consulté. Le petit opposant est surveillé. Le grand acteur économique est reçu dans les bureaux du pouvoir.

Cette République-là doit disparaître.

Si le dossier Jovenel Moïse doit servir à quelque chose, qu’il serve au moins à démontrer que personne n’est au-dessus de la loi. Ni Moïse Jean-Charles. Ni Joseph Félix Badio. Ni Dimitri Vorbe. Ni Reginald Boulos. Ni Pierre Espérance. Ni aucun ministre. Ni aucun chef de parti. Ni aucun général. Ni aucun policier. Ni aucun homme d’affaires. Ni aucun diplomate. Personne.

JOVENEL MOÏSE : UNE VICTIME, PAS UN INSTRUMENT DE GUERRE POLITIQUE

Il faut également cesser d’utiliser la mémoire de Jovenel Moïse comme une arme.

Certains invoquent son assassinat pour attaquer leurs adversaires. D’autres l’utilisent pour réhabiliter leur propre camp.

D’autres encore s’en servent pour régler des comptes économiques. Mais Jovenel Moïse mérite mieux. Sa famille mérite mieux. Le peuple haïtien mérite mieux. La République mérite mieux. Il faut donc sortir du spectacle. Sortir de la vengeance. Sortir de la propagande. Sortir des accusations sans preuves.

Et entrer enfin dans la mécanique froide de la justice.

CINQ ANS APRÈS : LA QUESTION QUI DÉTRUIT LA CRÉDIBILITÉ DE L’ÉTAT

Cinq ans. Cinq années depuis qu’un président a été tué. Cinq années de gouvernements. Cinq années de commissions. Cinq années d’enquêtes. Cinq années de déclarations. Cinq années de controverses. Cinq années de révélations.

Et toujours cette question : QUI A COMMANDITÉ ?

Tant que cette question restera sans réponse convaincante, toutes les institutions seront suspectes. La police sera suspecte. La justice sera suspecte. Le pouvoir politique sera suspect.bLes élites économiques seront suspectes. Les partis seront suspects. Et même les témoins seront suspects.

Voilà le véritable coût de l’impunité. Elle détruit la confiance.

SI LA JUSTICE CHERCHE UN TÉMOIN, QU’ELLE NE PERDE PAS DE VUE LES COMMANDITAIRES

Moïse Jean-Charles comparaîtra. Il parlera peut-être. Il répondra peut-être aux questions du juge.

Joseph Félix Badio a déjà parlé. D’autres parleront. Certains nieront. Certains accuseront. Certains se contrediront. Mais le tribunal doit rester concentré sur l’essentiel.

Qui a décidé que Jovenel Moïse devait mourir ? Qui a financé ? Qui a planifié ? Qui a recruté ? Qui a facilité ? Qui a protégé ? Qui devait profiter du changement de pouvoir ? Et pourquoi ceux qui ont exécuté le crime ont-ils pu croire qu’ils bénéficieraient d’une telle impunité ?

Voilà les vraies questions. Le reste est secondaire. Moïse Jean-Charles ne doit pas être transformé en bouc émissaire. Mais il ne doit pas non plus être placé au-dessus de toute question judiciaire parce qu’il est opposant.

Même règle pour tous.

Si Badio a parlé, vérifiez. Si Vorbe a été cité, vérifiez. Si Boulos a été cité, vérifiez. Si Pierre Espérance a été cité, vérifiez. Si un ministre est cité, vérifiez. Si un ancien président est cité, vérifiez. Si un homme d’affaires est cité, vérifiez. Mais surtout, vérifiez l’argent. Parce que derrière les armes, il y a souvent une décision. Derrière une décision, il y a souvent un intérêt. Derrière un intérêt, il y a parfois un financier. Et derrière le financier se trouve peut-être le véritable commanditaire. C’est là que la justice doit aller. Pas seulement vers ceux qui parlent. Vers ceux qui ont payé. Pas seulement vers ceux qui exécutent. Vers ceux qui ordonnent. Pas seulement vers les adversaires du pouvoir. Vers tous ceux dont les actes, les communications, les finances ou les relations peuvent éclairer le crime.

Le 11 août ne doit donc pas être le jour où l’on juge politiquement Moïse Jean-Charles. Il doit être le jour où l’on pose davantage de questions.

Parce que l’assassinat de Jovenel Moïse n’est pas une affaire de parti. Ce n’est pas une affaire de clan. Ce n’est pas une affaire de gauche ou de droite. Ce n’est pas une affaire de Pitit Dessalines contre PHTK. Ce n’est pas une affaire de Vorbe contre Moïse. Ce n’est pas une affaire de Boulos contre un ancien président. C’est une affaire d’État.

Et lorsque l’État lui-même semble incapable de répondre à la question de savoir qui a fait assassiner son président, il ne peut pas demander au peuple de lui faire confiance.

La République ne demande pas vengeance. Elle demande vérité. Elle demande justice. Elle demande des noms. Elle demande des preuves. Elle demande des condamnations lorsqu’elles sont méritées. Et elle demande l’acquittement lorsqu’une accusation ne résiste pas aux preuves. Voilà la seule justice qui puisse encore sauver quelque chose de la crédibilité de l’État haïtien.

Car cinq ans après le 7 juillet 2021, le plus grand scandale n’est peut-être pas seulement que Jovenel Moïse ait été assassiné. Le plus grand scandale est que la République ne soit toujours pas capable de dire, sans trembler, qui l’a fait tuer, et surtout qui a donné l’ordre.

Et tant que cette vérité restera enterrée, les véritables « boss » du crime continueront de dormir tranquilles pendant que la justice convoque ceux qui parlent.

À quoi sert une justice qui entend les témoins si elle n’ose jamais atteindre les commanditaires ?

C’est désormais cette question que le juge Cyprien F. Denis, la justice haïtienne et l’État tout entier doivent affronter. Sans peur. Sans privilège. Sans arrangement. Sans « boss ». Avec le droit.

Reynoldson Mompoint

Avocat-Journaliste-Communicateur Social

+50937186284

mompointreynoldson@gmail.com

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