Alors que le Conseil Électoral Provisoire maintient un calendrier fixant le premier tour des élections au 13 décembre 2026, le processus électoral apparaît de plus en plus comme le terrain d’affrontement d’intérêts économiques, sécuritaires et politiques. Derrière les communiqués officiels et les dates annoncées se dessinent des réseaux d’influence qui placent la coalition au pouvoir – et Fanmi Lavalas en particulier – au cœur d’un jeu trouble.
Les réseaux d’influence économique et sécuritaire
Des informations font état de rapprochements facilités par l’oligarque Gilbert Bigio entre Michel Martelly, l’ancien président dominicain Luis Abinader et le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé. Ces liens s’inscrivent dans une histoire plus longue. En 2023, Abinader avait interdit l’entrée en République dominicaine à plusieurs proches de Martelly, tout en
épargnant ce dernier grâce, selon certaines sources, à une intervention de Bigio. Sous la présidence de Martelly, Bigio avait obtenu le port privé de Lafito, en concurrence avec d’autres intérêts portuaires. Depuis, l’essor des gangs s’est inscrit dans un contexte de lutte pour le contrôle de territoires économiques stratégiques.
Plus récemment, des éléments indiquent que des proches de Bigio auraient facilité l’implication d’Erik Prince et de sa société dans des contrats de sécurité avec le gouvernement Fils-Aimé. Ces arrangements, qui combinent lutte contre les gangs et perspectives de contrôle de recettes douanières, renforcent le sentiment que la sécurisation du pays est devenue un enjeu de réseaux privés autant que d’intérêt public.
La coalition au pouvoir : gestion du temps et conservation des avantages
La coalition qui soutient Fils-Aimé – regroupant notamment des éléments liés au PHTK, à Fanmi Lavalas, à l’OPL et à Vérité – dispose de leviers concrets pour influencer le rythme du processus. En conditionnant la tenue des élections à la sécurité et aux ressources financières, elle conserve une marge de manœuvre importante. Tant que l’insécurité reste élevée, le calendrier peut être reporté. Tant que les fonds sont dosés, le CEP peut être ralenti.
Cette gestion du temps n’est pas neutre. Elle permet à la coalition de prolonger l’exercice du pouvoir tout en maintenant l’apparence d’un processus démocratique en cours. Les réunions discrètes, les arrangements sécuritaires et les calculs autour des ports et des contrats privés s’inscrivent dans cette logique : stabiliser suffisamment pour contrôler, sans stabiliser assez pour perdre le contrôle.
Le rôle particulier de Fanmi Lavalas
Fanmi Lavalas occupe une place singulière dans cette configuration. Historiquement ancré dans un discours de souveraineté populaire et de rupture avec les élites économiques, le parti se retrouve aujourd’hui associé à une coalition qui négocie avec des oligarques et externalise une partie de la sécurité à des acteurs privés étrangers. Cette contradiction n’est pas anodine.
En participant au Pacte de Stabilité et en soutenant, même de manière critique, le gouvernement Fils-Aimé, Lavalas s’expose à un risque de délégitimation auprès de sa base traditionnelle. Si le processus électoral apparaît comme le produit d’arrangements entre élites économiques, réseaux sécuritaires privés et forces politiques de l’ancien système, le parti aura du mal à convaincre qu’il incarne encore une alternative. À l’inverse, s’il parvient à tirer profit d’un scrutin organisé dans ces conditions, il devra assumer d’avoir contribué à légitimer un processus entaché de soupçons.
Le calcul de Lavalas semble double. D’un côté, participer au pouvoir intérimaire permet d’influencer les règles du jeu et d’éviter une exclusion pure et simple. De l’autre, un scrutin précoce et mal préparé pourrait favoriser des forces mieux implantées dans certaines zones ou mieux protégées par les réseaux sécuritaires. Dans les deux cas, le parti joue une partie risquée : celle de la participation à un processus dont il ne contrôle ni tous les leviers ni toute la légitimité.
Les gangs, instruments et révélateurs
Dans ce contexte, les gangs ne sont plus seulement des acteurs criminels. Ils deviennent des instruments potentiels dans les rapports de force. Selon certaines analyses, des groupes armés liés à des intérêts économiques concurrents agiraient de manière différenciée face au processus électoral : les uns en maintenant l’insécurité pour bloquer un scrutin défavorable, les autres en tolérant une relative stabilisation pour favoriser leurs alliés. Cette instrumentalisation transforme la sécurité en variable d’ajustement politique.
Pour la coalition au pouvoir, le risque est grand. Si elle apparaît comme incapable de réduire l’emprise des gangs, elle perd en crédibilité. Si elle apparaît comme capable de les gérer sélectivement, elle nourrit le soupçon de collusion. Dans les deux cas, la légitimité du scrutin du 13 décembre en sort affaiblie.
Un processus sous tutelle d’intérêts
Au total, le calendrier du 13 décembre ne peut plus être lu comme une simple feuille de route technique. Il s’inscrit dans un jeu d’influence où se croisent oligarques, réseaux politiques de la coalition au pouvoir, intérêts économiques portuaires et douaniers, et acteurs sécuritaires privés. Fanmi Lavalas, en choisissant de participer à cette configuration plutôt que de s’en démarquer clairement, prend le risque de voir son discours historique dilué dans des arrangements pragmatiques.
Le peuple haïtien, lui, observe. Il voit les inscriptions d’électeurs piétiner, les candidatures se préparer dans un climat de peur, et les véritables centres de décision sembler se situer bien au delà des institutions officielles. Tant que les jeux d’influence économique et politique primeront sur la transparence et le rétablissement de l’autorité de l’État, les élections du 13 décembre risquent de n’être qu’une formalité organisée pour recycler des équilibres de pouvoir plutôt que pour exprimer la souveraineté populaire.
Haïti n’a pas besoin d’un scrutin sous tutelle d’intérêts privés et de calculs de coalition. Elle a besoin d’un processus crédible, sécurisé et réellement démocratique. Pour l’instant, les zones d’ombre s’épaississent plus vite que les garanties.

