À la veille d’échéances électorales que l’on sait d’avance contestées, les pouvoirs en place ont une habitude : produire des textes solennels qui insistent sur la neutralité, l’impartialité et le respect des règles. La Circulaire n° 018 du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, datée du 31 juillet 2026, en est un exemple presque parfait. Publiée quelques semaines seulement après le Décret électoral du 2 juin 2026 modifié le 2 juillet, elle s’adresse aux responsables de l’administration publique nationale et leur enjoint de « tout mettre en œuvre » pour accompagner le Conseil électoral provisoire (CEP).
Le texte énumère neuf points : collaboration diligente avec le CEP, délivrance rapide des certificats, attestations, extraits et quittances exigés des candidats, uniformité des procédures sur l’ensemble du territoire, création de structures ad hoc, désignation de points focaux, instructions hiérarchiques, rappel de la neutralité des agents publics, et interdiction d’utiliser les moyens de l’État au profit d’un candidat ou d’un parti. Il se termine par l’obligation d’adresser un rapport mensuel à la Primature. Sur le papier, rien de plus normal. Dans le contexte haïtien de 2026, tout est politique.
Ce type de circulaire n’est pas neutre. Il arrive après que les conditions d’éligibilité, les frais de candidature et les délais ont déjà été fixés de manière à réduire drastiquement le champ des possibles. Quand un pouvoir a travaillé pendant des mois – parfois des années – à rendre ses adversaires hors jeu (par des inéligibilités ciblées, des poursuites judiciaires sélectives, des difficultés administratives chroniques ou des exigences financières disproportionnées), il a ensuite besoin d’un document officiel qui proclame haut et fort que tout le monde sera traité de la même façon. La circulaire devient alors un instrument de légitimation : elle permet de dire « nous avons respecté les règles » alors que les règles elles-mêmes ont été conçues pour exclure.
Observer le calendrier est instructif. Le décret électoral a été modifié le 2 juillet. Une séance de travail a eu lieu le 25 juillet au Palais national. La circulaire sort le 31 juillet. Les institutions sont sommées de se mettre en ordre de bataille pour « le bon déroulement du processus ». Or, dans un pays où l’administration est déjà fragilisée, où les archives sont souvent incomplètes et où l’accès aux documents officiels dépend largement de la bonne volonté des agents, l’exigence de « délivrance dans le délai fixé » peut devenir un filtre supplémentaire. Celui qui n’a pas les réseaux, l’argent ou la protection politique nécessaires risque de se retrouver sans les pièces requises. Le texte insiste sur l’uniformité et l’égalité de traitement ; dans la pratique, l’uniformité peut masquer des inégalités structurelles déjà en place.
C’est précisément sur la question des frais que l’argument de l’exclusion devient le plus clair et le plus brutal. Dans le dispositif mis en place par le Décret électoral de juin-juillet 2026, les droits de candidature ne sont pas de simples formalités administratives. Ils constituent, pour une large partie de la classe politique d’opposition et pour les indépendants, un véritable mur financier. Les montants exigés pour déposer une candidature – particulièrement aux postes législatifs et aux fonctions exécutives locales – atteignent des niveaux que seule une machine partisane bien financée, ou des acteurs bénéficiant d’appuis institutionnels discrets, peuvent absorber sans difficulté. Pour un candidat issu de la diaspora, d’un parti de masse appauvri, d’une formation émergente ou d’un mouvement citoyen, ces frais ne représentent pas un droit d’entrée symbolique : ils représentent un obstacle quasi-
insurmontable. Ajoutez-y le coût réel des pièces à fournir (certificats, extraits, quittances, légalisations, déplacements répétés vers les chefs-lieux), les délais serrés et l’incertitude quant à la disponibilité effective des documents, et l’on obtient un filtre économique redoutablement efficace.
Ce n’est pas un hasard. L’histoire électorale haïtienne montre que lorsque les frais de candidature sont fixés à un niveau prohibitif, le résultat est toujours le même : réduction mécanique du nombre de listes concurrentes, concentration des candidatures autour des forces proches du pouvoir ou disposant de ressources hors normes, et transformation du scrutin en compétition entre ceux qui peuvent payer et ceux qui ne le peuvent pas. La Circulaire n° 018, en exigeant que les institutions délivrent « dans le délai fixé » tous les documents nécessaires, ne corrige pas cette réalité. Elle l’accompagne. Elle crée l’apparence d’un processus ouvert et ordonné alors que le véritable tri a déjà eu lieu en amont, par l’argent. Un adversaire qui n’a pas pu réunir les fonds pour s’acquitter des droits de candidature n’aura jamais besoin des certificats et des quittances dont parle la circulaire : il est déjà hors course. La neutralité administrative proclamée sert alors de couverture à une sélection par la fortune.
Le point 9 de la circulaire – interdiction d’utiliser les ressources de l’État pour la campagne – est particulièrement révélateur dans ce contexte. Il rappelle que les agents publics ne doivent pas mettre matériels, véhicules ou moyens de l’administration au service d’un candidat, sous peine de révocation et de sanctions pénales. C’est une disposition classique. Mais lorsqu’elle est brandie à la veille d’élections que l’on sait problématiques, elle sert souvent de paravent : on interdit formellement ce que l’on a déjà rendu possible pour les siens, tout en laissant les
adversaires se débrouiller avec leurs propres moyens limités… et avec des frais de candidature qui, pour eux, sont prohibitifs. La neutralité proclamée devient alors une neutralité à géométrie variable : accessible à ceux qui ont déjà franchi le mur financier, inaccessible aux autres.
Il faut aussi lire entre les lignes l’obligation de rapports mensuels à la Primature. Ce n’est plus seulement le CEP qui coordonne ; c’est le Premier ministre qui demande un suivi direct sur « l’application des dispositions listées ». Dans un système où le pouvoir exécutif a déjà une influence considérable sur l’administration, ce reporting renforce le contrôle plutôt qu’il ne le dilue. Les institutions ne sont plus seulement au service du processus électoral ; elles rendent compte à la Primature de la manière dont elles y participent.
Ce n’est pas la première fois qu’un pouvoir haïtien, confronté à des joutes électorales disputées, produit ce genre de texte. L’histoire récente regorge d’exemples où, après avoir rétréci le champ politique – par des exclusions, des boycotts forcés ou des conditions financières prohibitives –, on publie des circulaires, des communiqués ou des notes qui insistent sur la transparence et l’égalité. Le but n’est pas tant d’organiser une compétition libre que de préparer le récit de la légitimité. Si les adversaires ne peuvent pas présenter de candidats (parce qu’ils sont hors jeu ou, plus simplement et plus efficacement, incapables de payer les frais exigés), le pouvoir pourra toujours dire : « Nous avions tout mis en place pour qu’ils puissent le faire. Voyez la circulaire. Les documents étaient disponibles. Les procédures étaient uniformes. »
La Circulaire n° 018 s’inscrit donc dans une logique connue. Elle ne crée pas les conditions d’une compétition équitable ; elle les officialise après coup. Elle transforme en devoir administratif ce qui relève, en réalité, d’un rapport de force déjà tranché par l’argent et par les règles d’accès. En exigeant des institutions qu’elles se mettent au service d’un processus dont
les frais de candidature ont été calibrés pour exclure, elle contribue à naturaliser l’exclusion financière.
Un processus électoral digne de ce nom ne se construit pas par des instructions de dernière minute adressées à une administration sous tutelle, ni par des droits de candidature qui fonctionnent comme un droit d’entrée réservé aux mieux dotés. Il se construit en amont, par des règles accessibles, des frais raisonnables, des délais réalistes et une véritable ouverture du champ politique. Quand ces conditions n’existent pas – et particulièrement quand les frais deviennent prohibitifs –, la circulaire la plus soigneusement rédigée ne change rien à l’essentiel : elle ne fait que masquer, derrière le langage de la neutralité, le fait que la partie a déjà été en grande partie jouée… et payée d’avance par ceux qui pouvaient se le permettre.
À Port-au-Prince, le 31 juillet 2026, le Premier ministre a signé un texte qui se veut rassurant. Pour qui observe le contexte, il est surtout révélateur. Il dit, sans le vouloir, que le pouvoir a besoin de se protéger derrière les formes de la légalité au moment précis où la contestation s’annonce. C’est le geste classique d’un régime qui a travaillé à réduire le nombre de ses adversaires – notamment en rendant les frais de candidature inaccessibles à la plupart d’entre eux – et qui, maintenant, demande à l’administration de garantir que le spectacle se déroulera dans l’ordre. L’ordre, oui. Mais pour qui, et au profit de qui ?

