28 août 2026
Assises de la défense, dire tout haut ce que tout le monde pensait tout bas
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Assises de la défense, dire tout haut ce que tout le monde pensait tout bas

Cette chronique consacrait, le 23 août, un éditorial aux assises nationales de la défense et de la sécurité, tenues du 21 au 23 août à l’hôtel Karibe, en s’attardant surtout sur la proposition du Premier ministre d’instaurer un service militaire obligatoire. Mais deux autres interventions de ce même forum méritent, avec un peu de recul, une attention au moins aussi soutenue, tant elles tranchent avec la prudence habituelle du discours officiel haïtien sur les questions de sécurité nationale.

La première vient du sommet même de l’institution militaire. Le commandant en chef des Forces armées d’Haïti, le lieutenant général Derby Guerrier, a consacré une partie substantielle de son intervention aux faiblesses internes de son propre commandement, en les reliant explicitement aux menaces qui pèsent sur la stabilité de l’État.

Il n’est pas si fréquent qu’un chef militaire choisisse de s’exprimer publiquement sur les limites structurelles de l’institution qu’il dirige, plutôt que de se contenter d’un discours mobilisateur sur les moyens à venir. Cette chronique saluait, il y a quelques jours, l’engouement suscité par la campagne de recrutement des Forces armées, avec plus de dix sept mille candidatures enregistrées en quelques jours à peine. Mais un recrutement massif ne suffit jamais, à lui seul, à corriger des faiblesses structurelles de commandement, de doctrine ou de coordination interne.

Que le principal responsable de l’institution ait choisi de nommer ces fragilités devant un parterre d’experts, de chercheurs et de représentants de la société civile, plutôt que de les taire, constitue en soi un signal de maturité institutionnelle qu’il convient de reconnaître, même si le contenu précis de ces faiblesses reste, à ce stade, insuffisamment détaillé dans les comptes rendus publics de cette intervention.

La seconde intervention frappe par une audace diplomatique rarement affichée aussi frontalement dans une enceinte officielle haïtienne. L’analyste Pierre A. Louis a désigné les États Unis comme l’une des principales sources de menace pour la sécurité nationale du pays, en les identifiant comme le principal pays d’origine des armes qui alimentent l’insécurité sur le territoire haïtien. Cette chronique documentait, le 20 juillet dernier, le rapport de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime établissant que le trafic d’armes vers Haïti transite très largement par la Floride, exploitant des réglementations d’achat permissives et des réseaux logistiques complices jusque dans les ports du sud américain.

Elle documentait aussi, le 6 août, la condamnation d’un ancien policier haïtien reconnu coupable d’avoir participé à l’exportation illégale de plus de cent quarante armes vers le pays, dissimulées dans des compresseurs industriels.

Ce que ces deux dossiers établissaient, chiffres et procédures judiciaires à l’appui, un intervenant haïtien vient désormais de le formuler sans détour, dans un cadre institutionnel officiel, plutôt que dans les seules colonnes de la presse ou les rapports techniques des agences internationales.

Il y a une différence importante entre le constat documenté par des institutions internationales et sa formulation explicite par un acteur haïtien, dans une enceinte nationale consacrée à la réflexion sur l’avenir des forces de défense du pays. Le premier relève de l’expertise technique, aisément reléguée au rang de donnée statistique parmi tant d’autres.

Le second relève d’un choix politique et diplomatique, celui de nommer directement, devant les autorités haïtiennes elles mêmes rassemblées pour penser l’architecture sécuritaire du pays, le rôle structurel que joue un partenaire international central dans l’alimentation même de la crise que cette architecture est censée combattre.

On ne peut pas, dans le même mouvement, solliciter le soutien financier et logistique des États Unis pour équiper une Force de répression des gangs et une armée nationale, tout en laissant sans réponse le fait que ce même pays demeure, selon les propres données de l’ONUDC, la principale source des armes qui équipent précisément les groupes que ces forces sont censées combattre.

Ce constat appelle une conséquence concrète que ni le discours du Premier ministre sur le service militaire obligatoire, ni les annonces de recrutement massif documentées dans cette chronique, ne suffisent à eux seuls à traiter. Une véritable stratégie nationale de défense ne peut pas se limiter à la seule reconstruction des effectifs et des capacités opérationnelles des forces haïtiennes.

Elle doit aussi s’accompagner d’une diplomatie active et déterminée, visant à obtenir, de la part de Washington, des engagements concrets sur le contrôle des exportations d’armes depuis son propre territoire, ce que cette chronique appelait de ses vœux dès le mois de juillet. Que cette exigence soit désormais formulée depuis l’intérieur même du dispositif de réflexion sécuritaire haïtien, plutôt que depuis l’extérieur, lui donne un poids supplémentaire que le gouvernement haïtien devrait exploiter dans ses échanges bilatéraux avec les autorités américaines, plutôt que de le laisser se diluer dans le compte rendu discret d’un forum de trois jours.

Ces assises nationales de la défense, prises dans leur ensemble, auront donc eu le mérite d’ouvrir un espace de parole plus franc que celui auquel le débat public haïtien est habituellement accoutumé sur les questions de sécurité nationale.

Reste à savoir si cette franchise, aussi bienvenue soit elle, se traduira par des décisions concrètes, notamment dans la relation avec les États Unis sur la question spécifique du trafic d’armes, ou si elle restera, comme tant d’autres constats dressés dans cette chronique, une vérité énoncée une fois puis rangée dans les archives d’un forum dont personne, dans quelques mois, ne se souviendra plus des détails.

Jean Clyde Desroseaux

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