L’heure est grave. Une tête humaine décapitée a été déposée et exposée à Carriès, au bord de la route nationale, comme un trophée macabre offert au regard des passants. L’image est authentique. Elle ne raconte ni une rumeur ni une fiction destinée à effrayer l’opinion : elle documente l’effondrement visible de l’ordre public et la transformation du territoire haïtien en scène ouverte de terreur.
L’exposition d’une tête humaine ne constitue pas seulement un homicide d’une brutalité extrême. Elle représente une proclamation de souveraineté criminelle. Les auteurs ne cherchent plus à dissimuler leurs actes : ils les exhibent. Ils indiquent à la population qu’ils peuvent tuer, décapiter, abandonner des restes humains sur un axe national et attendre, sans craindre l’arrivée de la police, l’ouverture d’une enquête ou l’exécution d’un mandat judiciaire. Le message est limpide : sur cette portion du territoire, la puissance publique ne commande plus.
Que font les autorités ? Pourquoi aucune unité spécialisée n’a-t-elle immédiatement sécurisé les lieux, retiré dignement les restes de la victime, établi un périmètre criminel, recueilli les indices et recherché les responsables ? Où sont le parquet compétent, la Police nationale, les services de renseignement, le ministère de la Justice et le gouvernement qui répète vouloir « restaurer l’autorité de l’État » ? L’autorité ne se proclame pas dans un communiqué : elle se vérifie lorsque l’État empêche un criminel de transformer une route nationale en échafaud public.
Cette scène constitue également une violation absolue de la dignité humaine. Même après la mort, toute personne demeure protégée par des normes pénales, sanitaires et humanitaires. Abandonner une tête décapitée au regard de la population signifie que la victime est privée une seconde fois de son humanité, tandis que ses proches sont condamnés à l’angoisse, à l’incertitude et à l’humiliation. Un État de droit ne laisse pas des restes humains devenir des instruments de propagande criminelle.
Pourtant, la Primature poursuit son discours sur des élections et sur un référendum frappé de contestations constitutionnelles. Comment parler de bureaux de vote, de listes électorales et de souveraineté populaire lorsque des bandes armées disposent, en plein jour, du droit de vie et de mort sur les routes du pays ? Quel citoyen peut librement voter dans un territoire où un groupe criminel peut exposer une tête humaine sans être immédiatement inquiété ? Le calendrier électoral devient une abstraction lorsque l’intégrité physique des électeurs ne peut être garantie.
Le Premier ministre de doublure Alix Didier Fils-Aimé attendra-t-il qu’un sénateur américain, un diplomate étranger ou un représentant des États-Unis aux Nations unies dénonce cette barbarie avant de prendre la parole ? Faudra-t-il encore une condamnation venue de l’extérieur pour rappeler aux dirigeants haïtiens leur première obligation : protéger la population, poursuivre les criminels et assurer le respect de la personne humaine ?
Carriès devient un acte d’accusation contre l’État. Une tête humaine exposée sur une route nationale signifie que la frontière entre l’autorité légale et le pouvoir criminel s’est effondrée. Toute absence de réaction immédiate transforme le silence gouvernemental en constat d’impuissance.
Alerte rouge. La tête doit être retirée avec dignité, la victime identifiée, une enquête judiciaire ouverte et les auteurs poursuivis sans délai. Le pays n’a pas besoin d’une nouvelle conférence de presse. Il attend une intervention, des arrestations et une réponse pénale. Lorsque la mort est exhibée au grand jour, le silence de l’État devient lui-même une forme de scandale.

