Il aura fallu attendre une simple note de presse, publiée le 27 juillet par le Conseil électoral provisoire sous la référence CEP/DC/028-2526, pour que tombe une nouvelle qui, ailleurs, aurait dominé les journaux pendant des semaines : le premier tour de l’élection présidentielle et des législatives, annoncé de longue date pour le 30 août 2026, n’aura pas lieu à cette date. Le nouveau calendrier officiel du CEP le fixe désormais au 13 décembre 2026 — jour où se tiendrait également le référendum de ratification populaire des changements constitutionnels proposés. Le second tour, couplé aux élections des collectivités territoriales, est repoussé au 21 février 2027. Soit un report de plus de trois mois et demi sur la date qui, il y a encore quelques jours, restait présentée comme intangible.
Ce report ne surprendra, en réalité, personne qui a suivi ce dossier avec un minimum d’attention. Cette chronique elle-même relevait, dès la mi-juillet, que la promesse d’un scrutin en août reposait sur une clause conditionnelle inscrite noir sur blanc dans les textes du processus électoral : « sous réserve d’une amélioration de la situation sécuritaire ». Le CEP ne s’en cache d’ailleurs pas dans sa propre communication : le respect de ces nouvelles échéances, précise-t-il, demeure tributaire d’un climat sécuritaire acceptable et des ressources financières nécessaires à la poursuite des opérations électorales. Autrement dit, l’institution elle-même reconnaît que le calendrier qu’elle vient de publier n’est, une fois de plus, qu’une hypothèse de travail plutôt qu’un engagement ferme.
Il faut resituer ce glissement dans la longue série de reports qui rythme le dossier électoral haïtien depuis près d’une décennie. Le pays n’a plus organisé de scrutin depuis 2016. Un calendrier prévoyait initialement un vote avant février 2026 ; le président du CEP de l’époque, Jacques Desrosiers, l’avait jugé impossible dès l’automne dernier, invoquant la violence des gangs et le manque de financement. Un nouveau calendrier avait alors fixé le premier tour au 30 août 2026, avec une proclamation des résultats définitifs espérée en janvier 2027. Neuf mois plus tard, cette même date du 30 août s’efface à son tour, remplacée par une échéance de décembre qui, si l’on en croit le rythme observé jusqu’ici, n’a elle-même aucune garantie de tenir.
Ce qui frappe, dans cette succession de calendriers révisés, n’est pas tant le report en lui-même — un pays confronté à une insurrection armée qui contrôle une majorité de sa capitale a, de fait, des circonstances atténuantes réelles — que la manière dont chaque nouveau report est communiqué avec la même sobriété technique qu’une simple mise à jour administrative, sans qu’aucun bilan public ne soit tiré des raisons précises de l’échec du calendrier précédent. Combien de millions de gourdes ont déjà été dépensés pour préparer un scrutin dont la date vient, une fois de plus, d’être décalée ? Quelles étapes du processus — enregistrement des électeurs, accréditation des observateurs, distribution du matériel — devront être intégralement recommencées, et à quel coût ? Le CEP évoque un calendrier de vingt-huit étapes s’étendant jusqu’en 2027 ; il ne dit rien, en revanche, de l’attrition démocratique que chaque report supplémentaire fait peser sur la crédibilité même du processus qu’il prétend garantir.
Cette érosion silencieuse de la crédibilité électorale a un coût politique que les textes officiels ne mesurent jamais. Un pays qui répète, année après année, qu’un vote approche, avant de repousser l’échéance à la dernière minute sans explication publique détaillée, finit par installer dans l’esprit de sa population une forme de scepticisme structurel à l’égard de toute promesse électorale future — un terreau qui profite d’abord à ceux qui, comme cette chronique le rappelait au sujet de Jean-Charles Moïse ou du retour de Michel Martelly, préfèrent la rue ou la nostalgie populiste à l’urne. Chaque report supplémentaire ne fait pas que décaler une date sur un calendrier ; il alimente, un peu plus, l’idée qu’en Haïti, la voie électorale reste hypothétique tandis que la violence, elle, demeure une certitude quotidienne.
On peut, à ce stade, formuler un vœu simple mais exigeant : que ce nouveau calendrier de décembre 2026 s’accompagne, cette fois, d’un mécanisme de reddition de comptes public — un état des lieux régulier, transparent, mesurable, sur ce qui empêche concrètement la tenue du scrutin à la date fixée, plutôt qu’une succession de communiqués institutionnels qui se contentent de repousser l’échéance sans jamais expliquer, dans le détail, pourquoi la précédente n’a pas tenu. Un pays qui prépare des élections depuis plus d’un an mérite, au minimum, de savoir précisément ce qui, chaque fois, fait dérailler la promesse qu’on lui répète. Faute de quoi, le 13 décembre 2026 risque fort de connaître, à son tour, le sort du 30 août : celui d’une date qui s’évapore, dans l’indifférence presque routinière d’un pays qui a fini par ne plus s’attendre à rien d’autre.
Elensky Fragelus

