Souveraineté sous paraphe : après Pélissier et Forbin, combien de ministères devront encore signer avec la FRG avant de neutraliser ne serait-ce qu’un des 26 « généraux » de gangs ?
En Haïti, les signatures semblent désormais avancer plus vite que les opérations. Le 14 juillet, le ministre de la Justice, Patrick Pélissier, a paraphé un premier accord avec Jack Christofides, représentant de la Force de répression des gangs. Treize jours plus tard, la ministre des Affaires étrangères, Raina Forbin, a pris le relais en signant un second texte portant sur le statut, les privilèges et les immunités de cette même force. Deux ministères, deux cérémonies, deux séances de photographies officielles. Une même promesse : reprendre le contrôle du territoire.
La succession de ces accords appelle pourtant une interrogation institutionnelle. Combien d’autres ministères devront encore intervenir avant que la FRG ne passe de l’architecture juridique à l’action opérationnelle ? Après la Justice et les Affaires étrangères, faudra-t-il demain solliciter l’Intérieur, les Finances, la Défense ou un autre portefeuille ? À mesure que les parapheurs circulent, les groupes armés n’attendent aucune signature pour maintenir leurs barrages, préserver leurs territoires et imposer leur loi sur des portions entières du pays.
Pendant que les protocoles s’accumulent, le terrain obéit à une tout autre dynamique. L’État négocie les fondements juridiques d’une force appelée à rétablir son autorité, tandis que les chefs de gangs n’ont jamais attendu un accord, un privilège ou une immunité pour étendre leur emprise. Les cérémonies suivent le calendrier des institutions ; les groupes armés imposent le leur par la violence, les péages illégaux, les enlèvements et le contrôle de quartiers entiers. Deux temporalités se croisent sans jamais se rejoindre : celle de l’administration, qui avance au rythme des parapheurs, et celle des organisations criminelles, qui consolident leur pouvoir sur le terrain.
Cette nouvelle cérémonie intervient quelques jours après la prestation peu convaincante de Raina Forbin devant le Conseil de sécurité des Nations unies, où la ministre avait présenté un pays engagé sur la voie du redressement sécuritaire et de la préparation électorale. Les réalités demeurent pourtant réfractaires au langage diplomatique : plusieurs axes restent sous la menace des groupes armés, des populations déplacées attendent toujours de regagner leurs quartiers et l’autorité publique demeure absente de larges portions du territoire.
La souveraineté ne se proclame ni dans un communiqué ni devant une rangée de drapeaux. Elle s’exerce par le monopole de la force publique, le contrôle des routes, la protection des citoyens et l’application effective de la loi. Chaque nouvelle signature alimente donc une interrogation que les Haïtiens sont en droit de formuler : après Pélissier et Forbin, combien d’autres ministres devront encore prendre la plume avant que la FRG ne neutralise ne serait-ce qu’un seul des vingt-six « généraux » de gangs ? Tant que les parapheurs produiront davantage d’images que de résultats, la souveraineté haïtienne restera confinée dans les salons officiels, tandis que le territoire continuera de parler le langage des armes.
cba

