Ce que le récit officiel ne dit pas
Depuis mars 2026, la Banque mondiale et le gouvernement haïtien communiquent sur la clôture du Projet d’amélioration de la gestion des finances publiques et de l’information statistique (PAGeFIS) : un cloud d’État, un centre de cybersécurité, un système intégré de gestion des finances publiques déployé dans 31 entités. Le récit, relayé quasiment mot pour mot par la presse, dépeint une réussite technique arrachée à la crise. Cette réussite existe — mais elle est partielle, tardive, et repose sur des indicateurs que personne, du côté des institutions financières, n’a intérêt à mettre en perspective. Un examen des documents de projet de la Banque mondiale, des rapports d’audit et des données de gouvernance disponibles dessine une image nettement moins linéaire.
1. Un projet qui n’a pas fait ce pour quoi il a été conçu
Le PAGeFIS n’est pas né, en 2017, comme un projet de modernisation des finances publiques. Il a démarré sous le nom de Statistical Capacity Building Project, approuvé le 24 mars 2017 pour 5 millions de dollars, avec un objectif unique et précis : préparer, exécuter et analyser le cinquième recensement général de la population et de l’habitat (RGPH5) d’Haïti. Ce n’est qu’en mai 2018, par un financement additionnel de 15 millions de dollars, que le volet « gestion des finances publiques » — système intégré, renforcement de la Cour supérieure des comptes, de la Commission nationale des marchés publics et de l’Unité de lutte contre la corruption — a été greffé au projet initial.
Autrement dit : la mission première du projet, celle pour laquelle il a été conçu et financé en priorité, est précisément celle qui a échoué. Le recensement, seule opération capable de fournir à l’État des données démographiques fiables pour bâtir ses politiques publiques, a été retardé année après année avant d’être purement et simplement abandonné — officiellement en raison de l’insécurité dans trois départements sur dix, de la pandémie de COVID-19 et de contraintes logistiques. Haïti n’a plus mené de recensement complet depuis 2003. Un pays qui ne sait pas combien d’habitants il compte, où ils vivent et de quoi ils ont besoin, ne peut pas planifier ses politiques de santé, d’éducation ou de gestion des risques de catastrophe sur des bases solides — les estimations modélisées, aussi utiles soient-elles en dépannage, ne remplacent pas un dénombrement réel.
Ce que la communication institutionnelle présente comme une réussite — le volet finances publiques — est donc en réalité le lot de consolation d’un projet dont l’objectif premier a capoté. Et la facture de cet échec continue de courir : un nouveau projet de recensement, distinct, doté d’environ 30 millions de dollars financés notamment par le Canada, la Banque mondiale et la Banque interaméricaine de développement, et géré cette fois par le Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA), a dû être monté séparément après sept années de retard supplémentaires. Le contribuable haïtien et les bailleurs paient donc deux fois pour un même objectif jamais atteint.
2. Sept ans, deux prolongations, un rythme de décaissement erratique
Le projet devait initialement se clôturer fin décembre 2023. Il a finalement fermé le 30 juin 2025 — après ce que les documents de la Banque mondiale qualifient eux-mêmes de « deuxième prolongation » de la date de clôture. Sur le papier, un projet approuvé en 2017 pour un horizon de cinq à six ans en a pris huit. Les rapports de restructuration évoquent des difficultés à mener à bien le renforcement des institutions de contrôle « en l’absence d’un Parlement fonctionnel » — un facteur qui, on y reviendra, n’a pas disparu depuis.
Les documents de suivi financier disponibles montrent par ailleurs un rythme de décaissement très en retrait par rapport aux engagements sur une bonne partie de la vie du projet : à la date de l’une des restructurations, sur les deux crédits mobilisés (5 et 15 millions de dollars), plusieurs millions restaient non décaissés, signe de difficultés d’exécution récurrentes plutôt que d’une trajectoire de mise en œuvre maîtrisée. Rien de tout cela n’apparaît dans la communication de clôture, qui présente le calendrier comme une simple toile de fond de « crise » plutôt que comme un indicateur de performance en soi.
3. Numériser un État qui ne contrôle plus son territoire
Le SIGFP/IFMIS est interopérable, nous dit-on, avec la Banque de la République d’Haïti, l’Administration générale des douanes (AGD), le Trésor public et l’Administration fiscale. C’est un vrai progrès technique. Mais la valeur d’un système d’information dépend de la capacité de l’institution à opérer sur le terrain — et sur ce point, la situation de l’AGD illustre les limites du raisonnement purement numérique.
Depuis que des gangs armés ont pris le contrôle de la zone portuaire de Port-au-Prince, la direction générale des douanes a dû être relogée dans les bureaux de l’aéroport ; les agents affectés au port effectuent des rotations avec l’aéroport pour assurer une présence, et les bureaux du port ont été pillés après leur prise par des gangs. Les contrôles physiques des marchandises — condition sine qua non pour que les données saisies dans un système intégré reflètent une réalité économique et non une fiction administrative — se font dans des conditions dégradées, avec des vérifications à domicile chez certains opérateurs lorsque ceux-ci peuvent fournir des véhicules blindés pour transporter les agents. Un rapport conjoint de l’Organisation mondiale des douanes et de la Banque mondiale documente comment l’essor des gangs a directement affecté les flux commerciaux et les opérations douanières du pays.
Autrement dit : le tuyau numérique fonctionne, mais une partie croissante du territoire par lequel transitent les marchandises et les recettes échappe physiquement à l’État. Un système d’information intégré ne corrige pas un problème de souveraineté territoriale ; il peut, au mieux, en documenter plus proprement les angles morts. L’article qui célèbre la « modernisation numérique » ne pose jamais cette question pourtant centrale : à quoi sert un système fiscal et budgétaire de pointe si l’appareil d’État qui l’alimente en données ne contrôle plus, dans les faits, une partie substantielle de son activité économique ?
4. Une transparence budgétaire sans contrepouvoir pour la faire vivre
C’est le point le plus problématique du récit officiel : la digitalisation est présentée comme un vecteur de transparence, alors que les conditions politiques d’une transparence effective sont, au même moment, en voie de disparition en Haïti.
Trois faits, absents de l’article original, méritent d’être mis en regard :
Un score de corruption perçue historiquement bas. Selon l’indice de perception de la corruption 2025 de Transparency International, Haïti stagne à 16 points sur 100 — bien en dessous de la moyenne mondiale de 42 — et se maintient pour la dixième année consécutive dans la « zone rouge » (0-19 points), catégorie réservée aux pays où la corruption dans le secteur public est jugée endémique.
Une impunité quasi totale malgré des scandales documentés. Les rapports de la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSCCA) publiés en 2019 et 2020 sur l’affaire PetroCaribe ont établi le détournement de plus de 2 milliards de dollars par le biais de surfacturations, de collusion et de projets sans valeur réelle, gérés par trois gouvernements successifs entre 2008 et 2016. À ce jour, aucun haut responsable impliqué n’a été condamné. Sur les 87 dossiers soumis par l’Unité de lutte contre la corruption en quinze ans, une seule condamnation a été prononcée.
Aucun organe de contrôle budgétaire élu depuis six ans. Le Parlement haïtien n’existe plus, dans les faits, depuis janvier 2020 ; le pouvoir exécutif est exercé par des instances transitoires non élues. Or c’est précisément le Parlement — et non un système informatique, aussi performant soit-il — qui est censé examiner, débattre et sanctionner l’exécution du budget de l’État. Produire des rapports financiers « publiés dans des délais raisonnables », comme le vante l’article original, n’a de valeur démocratique que si une institution légitime peut ensuite les examiner et en tirer des conséquences politiques. Ce maillon manque entièrement au tableau.
Le projet successeur, le PREGEFIP (60 millions de dollars, lancé en juillet 2025), prévoit justement de renforcer les capacités de la CSCCA, de l’Inspection générale des finances et de l’Unité de lutte contre la corruption — preuve, en creux, que sept ans et 20 millions de dollars de PAGeFIS n’ont pas suffi à consolider ces institutions de contrôle, pourtant explicitement inscrites dans le financement additionnel de 2018.
5. Une communication à sources uniques
Sur le plan méthodologique, il faut noter que l’article célébrant la clôture du PAGeFIS, comme la quasi-totalité de la couverture médiatique du dossier, repose exclusivement sur les communiqués croisés du ministère de l’Économie et des Finances et de la Banque mondiale — deux parties directement intéressées à présenter le projet qu’elles ont financé et exécuté comme un succès. Aucune voix indépendante n’y figure : ni société civile, ni organisation de contrôle budgétaire haïtienne, ni journaliste d’investigation spécialisé sur les finances publiques, ni chiffre d’exécution vérifié par un tiers. Le lecteur n’a aucun moyen de savoir, par exemple, quelles sont les 31 entités couvertes par le SIGFP — s’agit-il des ministères les plus stratégiques en matière de recettes, ou de structures administratives secondaires ? — ni quelle proportion du budget total de l’État ces 31 entités représentent réellement.
Ce qu’il aurait fallu faire différemment
- Séparer clairement objectifs et résultats. Présenter la clôture du PAGeFIS sans rappeler que sa mission d’origine — le recensement — a échoué revient à maquiller un échec partiel en succès total.
- Conditionner la « transparence » à une reddition de comptes réelle. Un système d’information performant sans Parlement pour l’examiner et sans tribunaux pour sanctionner les malversations qu’il révèle produit de la donnée, pas de la redevabilité.
- Documenter la couverture réelle du système, pas seulement son existence. Le chiffre de « 31 entités » ne dit rien sans le comparer au nombre total d’entités publiques exécutant des dépenses — comparaison que le PREGEFIP lui-même sous-entend en se fixant pour objectif d’étendre le système « à l’ensemble » des entités, preuve que la couverture actuelle reste partielle.
- Interroger la soutenabilité opérationnelle. Un système fiscal ne vaut que ce que vaut le contrôle physique de l’État sur son territoire économique ; la situation de l’Administration des douanes, chassée du port par les gangs, aurait dû figurer au centre de l’analyse plutôt qu’en être absente.
- Chercher des sources indépendantes. Aucun bilan financé et exécuté par ses propres promoteurs ne devrait être repris sans contradiction ni vérification externe.
En résumé
La modernisation technique des systèmes financiers de l’État haïtien est réelle et mérite d’être documentée. Mais présentée sans les échecs qui l’accompagnent, sans le contexte d’effondrement institutionnel dans lequel elle s’inscrit, et sans une once de contradiction, l’histoire racontée par le PAGeFIS devient un cas d’école de communication institutionnelle réussie plutôt qu’un bilan de politique publique honnête. Un système de gestion des finances publiques, aussi sophistiqué soit-il, ne peut pas se substituer à un Parlement, à une justice qui condamne, ni à un État capable de tenir son port.
Sources principales
- Banque mondiale, Fortifying Access to Data & Economic Management in Haiti, mars 2026
- Banque mondiale, Renforcer la gouvernance économique pour accroître la prestation de services, juillet 2025
- Banque mondiale, documents de projet P157531 et P164093 (rapports de restructuration et Project Appraisal Documents)
- Transparency International, Indice de perception de la corruption 2025 ; analyse Open Gouv Haïti
- Organisation mondiale des douanes, Protéger la société en temps de crises politique et sécuritaire : retour en Haïti, magazine OMD, 2026
- Banque mondiale / OMD, Haïti : Renforcer la douane dans un contexte d’insécurité, avril 2024
- Group Croissance / AHJEDD, Gouvernance et Corruption en Haïti, 2025

