Ancien professeur du Collège Immaculée-Conception (CIC), magistrat à la Cour de cassation et figure du droit haïtien, Me Antoine Norgaisse, fragilisé par l’âge et confronté à un système sanitaire national profondément déficient, est décédé le 21 juillet aux Gonaïves, après une maladie courageusement supportée. Trois ans et demi auparavant, la grande famille cicéenne avait déjà célébré l’œuvre pédagogique de celui que le révérend père Nestor Fils-Aimé considérait comme l’un de ses plus éminents formateurs.
par Claudy Briend Auguste
Le 1er août 2026, les Gonaïves accompagneront Me Antoine Norgaisse vers sa dernière demeure. La ville qui l’avait vu enseigner, plaider, juger et transmettre recevra la dépouille de l’un de ses serviteurs les plus respectés. Son décès, survenu le 21 juillet après une maladie courageusement supportée, ne ferme pas seulement une existence : il inscrit définitivement une œuvre intellectuelle, judiciaire et pédagogique dans le patrimoine moral de la cité.
Me Antoine Norgaisse appartenait à cette génération de juristes pour laquelle le droit ne se réduisait ni à la récitation des codes ni à l’exercice technique de la procédure. La règle juridique constituait, sous son regard, une discipline de la raison, une exigence de responsabilité et un rempart contre l’arbitraire. Magistrat à la Cour de cassation, la plus haute juridiction de l’ordre judiciaire haïtien, il participa à la formation de la jurisprudence nationale et exerça, à certaines audiences, les fonctions de président de la Cour. Il devint également vice-président du Conseil supérieur du pouvoir judiciaire lors de l’installation de cette institution en 2012.
Son itinéraire public dépassait cependant le prétoire. Avant d’être reconnu comme magistrat de la République, Me Norgaisse avait été professeur au Collège Immaculée-Conception des Gonaïves. Il y enseigna notamment l’espagnol, la littérature haïtienne, l’histoire d’Haïti et les sciences sociales. L’étendue de ces disciplines témoigne d’une conception humaniste de l’enseignement : former la langue, instruire la mémoire nationale, organiser la pensée et préparer l’élève à comprendre la société dans laquelle il serait appelé à agir.
Son nom fut également évoqué en février 2011, au moment de l’incertitude institutionnelle entourant la fin du second mandat du président René Garcia Préval. Le 7 février était alors présenté par l’opposition comme le terme constitutionnel du mandat présidentiel, tandis que le pouvoir exécutif soutenait que le chef de l’État pouvait demeurer en fonction jusqu’au 14 mai 2011. Plusieurs secteurs réclamaient une transition dirigée par un magistrat issu de la Cour de cassation, conformément au mécanisme prévu par l’ancienne rédaction de l’article 149 de la Constitution.
Me Antoine Norgaisse figurait parmi les personnalités judiciaires dont le nom circulait dans les discussions relatives à une éventuelle présidence provisoire. Cette hypothèse ne donna lieu à aucune investiture officielle, mais sa seule évocation traduisait la considération attachée à son expérience, à son statut de haut magistrat et à la réputation d’équilibre que lui reconnaissaient plusieurs acteurs de la société haïtienne.
Cette dimension institutionnelle ne saurait pourtant résumer sa place dans la mémoire gonaïvienne. Aux yeux de nombreuses générations d’anciens élèves, il demeurait d’abord le professeur : celui qui entrait dans une salle de classe avec une matière à enseigner, mais également avec une manière de penser, de parler, de juger et de respecter l’intelligence de l’élève.
Le 8 décembre 2022, lors de la célébration virtuelle du 56e anniversaire de la fondation du Collège Immaculée-Conception, les associations d’anciens élèves avaient consacré un programme de reconnaissance à Me Antoine Norgaisse et au révérend père Gilles Héroux. Plusieurs centaines de Cicéens et de Cicéennes, appartenant à différentes promotions, avaient participé à cette rencontre organisée quelques mois après les actes de vandalisme perpétrés contre le collège et d’autres institutions viatoriennes des Gonaïves. L’article retraçant cette cérémonie fut publié par Rezo Nòdwès le 9 décembre 2022.
Prenant la parole à cette occasion, le révérend père Nestor Fils-Aimé, c.s.v., avait placé Me Norgaisse au rang des éducateurs ayant profondément façonné son parcours. Il le présentait comme « un homme simple, imperturbable, d’une grande bonté et d’une infinie sensibilité ». Le religieux reconnaissait également avoir acquis auprès de lui une maîtrise suffisamment solide de l’espagnol pour participer, sans traduction, aux rencontres internationales de sa congrégation.
Ce témoignage possède aujourd’hui une portée testamentaire. Il ne provenait pas seulement d’un ancien élève devenu prêtre, docteur et supérieur provincial des Clercs de Saint-Viateur. Il exprimait la reconnaissance d’une communauté éducative envers un homme qui avait transmis beaucoup plus qu’un programme scolaire.
Le père Nestor Fils-Aimé le décrivait comme un enseignant à la répartie facile, capable de faire aimer chacune des matières placées sous sa responsabilité. L’autorité de Me Norgaisse ne reposait pas sur la distance ou la sévérité ostentatoire. Elle procédait de la connaissance, de la présence, de l’intelligence pédagogique et de cette aptitude rare à rendre accessible une discipline sans jamais l’appauvrir.
À travers lui, le CIC honorait en 2022 une certaine idée de l’école : celle d’une institution qui ne fabrique pas seulement des diplômés, mais construit des consciences. Le collège devenait ainsi une maison de formation civique où la littérature dialoguait avec le droit, où l’histoire préparait à la citoyenneté et où l’apprentissage d’une langue étrangère ouvrait l’esprit à d’autres cultures.
Le père Fils-Aimé résumait cette dette morale dans une formule dont la profondeur dépasse la circonstance : « Ce qu’ils nous ont donné n’a pas de prix. » (rezonodwes.com) Cette phrase désignait à la fois l’apport du père Gilles Héroux et celui de Me Norgaisse. Elle rappelle que la rémunération d’un professeur ne mesure jamais la valeur réelle de ce qu’il dépose dans l’esprit de ses élèves. Une leçon apprise peut survivre à celui qui l’a prononcée; une exigence de méthode peut guider toute une carrière; un mot de confiance peut réorienter une existence.
La disparition de Me Antoine Norgaisse intervient à l’approche du 60e anniversaire du Collège Immaculée-Conception. Le passage du 56e anniversaire, célébré sous le signe de la reconstruction après les destructions de septembre 2022, au jubilé des soixante ans confère à sa mort une résonance particulière. L’un des hommes ayant contribué à façonner plusieurs générations du CIC ne sera plus physiquement présent pour cette commémoration. Son empreinte, elle, demeurera perceptible dans les trajectoires de ses anciens élèves.
L’hommage rendu de son vivant en décembre 2022 prend ainsi tout son sens. Les communautés ont parfois la regrettable habitude d’attendre la mort pour reconnaître leurs éducateurs, leurs intellectuels et leurs serviteurs publics. La famille cicéenne avait choisi une autre voie : exprimer sa gratitude pendant que le maître pouvait encore entendre les témoignages, reconnaître les visages et mesurer la fécondité de son enseignement.
Le magistrat retourne maintenant vers la ville où sa parole avait trouvé ses premiers auditoires. Les Gonaïves ne recevront pas uniquement un ancien juge de la Cour de cassation. Elles accueilleront un professeur, un juriste, un témoin de plusieurs périodes de l’histoire nationale et un dépositaire de cette tradition intellectuelle qui considère la connaissance comme une obligation envers la collectivité.
Au moment où les institutions judiciaires haïtiennes traversent une crise profonde de confiance, la mémoire de Me Norgaisse invite également à une interrogation sur la fonction du juge, l’indépendance du pouvoir judiciaire et la responsabilité morale des élites formées par les grandes institutions du pays. Que reste-t-il de l’autorité du droit lorsque la République cesse de protéger ses tribunaux? Comment transmettre aux nouvelles générations le respect de la norme lorsque l’État lui-même s’en éloigne? Comment préserver une tradition juridique dans une société où l’impunité tend à supplanter la justice?
Ces interrogations ne diminuent pas l’hommage. Elles prolongent l’enseignement d’un homme qui avait consacré une part importante de sa vie à la connaissance du droit et à la formation du jugement.
Le 1er août 2026, lorsque Me Antoine Norgaisse sera conduit à sa dernière demeure aux Gonaïves, ses anciens élèves ne salueront pas seulement celui qui leur enseigna l’espagnol, l’histoire, la littérature ou les sciences sociales. Ils salueront l’homme qui leur avait appris, par sa constance, qu’un professeur peut habiter durablement la conscience de ses élèves et qu’un magistrat demeure comptable, devant la société et devant l’histoire, de la dignité de la justice.
Les fonctions s’achèvent, les audiences sont levées et les salles de classe se vident. L’enseignement véritable, lui, continue son chemin dans la mémoire de ceux qui l’ont reçu.
Adieu, Me Antoine Norgaisse. La Cour a levé l’audience, mais la leçon demeure.
cba
Condoléances de l’AACIC
Le 21 juillet 2026
SINCÈRES CONDOLÉANCES de l’Alumni Association of Collège Immaculée Conception (AACIC), au nom de LA GRANDE FAMILLE CICÉENNE-GONAÏVIENNE
Notre Ville Historique des Gonaïves, notre Fière École le CIC, notre noble Association l’AACIC et notre Cher Pays tout entier Haïti, pleurent le départ pour l’Éternité Bienheureuse, de l’une des Légendes Haïtiennes, l’ancien Vice-Président de la Cour de Cassation de la République, le Magistrat respectable et respecté, Me Joseph Antoine NORGAISSE, Ancien Professeur d’Espagnol, de Sciences Sociales, de Littérature, tant au CIC que dans plusieurs autres établissements scolaires des Gonaïves, également Ancien Professeur à l’École de Droit et des Sciences Économiques des Gonaïves (EDSEG).
L’Alumni Association of Collège Immaculée Conception (AACIC) des Gonaïves s’incline devant la mémoire de cet éminent patriote qui a formé plusieurs générations et qui était un modèle d’humilité, de générosité et un bel exemple à suivre…
Nous avons eu le privilège de l’honorer, de son vivant, le 08 décembre 2022, dans le cadre de la Troisième Édition de la Traditionnelle Cérémonie du Huit Décembre, initiée depuis 2020.
En attendant d’autres informations sur la (date de la) Célébration de la Vie de notre ancien professeur, l’AACIC adresse ses profondes sympathies à toute sa famille, spécialement à ses quatre enfants et à sa femme, Me Fonie CHARLES NORGAISSE (Doyenne du Tribunal de Première Instance des Gonaïves).
Que le Seigneur reçoive favorablement l’âme de Me Joseph Antoine NORGAISSE, qui nous a simplement devancés.
Diana AUGUSTIN
Présidente de l’AACIC
Condoléances de la F.A.E.C.I.C
Chères anciennes, chers anciens,
C’est avec une profonde émotion que la FAECIC partage avec vous le communiqué ci-joint, publié en hommage à Me Antoine Norgaisse, éminent éducateur, juriste et pédagogue dont l’enseignement a marqué plusieurs générations.
Nous vous invitons à prendre connaissance de cet hommage à sa mémoire et à l’héritage impérissable qu’il nous laisse.
Pour le Conseil d’Administration de la FAECIC
Vélina Élysée Charlier,
Présidente

