Le gouvernement du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a promulgué le 2 juin 2026 un décret électoral, modifié le 3 juillet à la suite de négociations avec le Conseil électoral provisoire (CEP) et certains acteurs politiques.
Ce texte impose notamment aux partis, groupements ou regroupements politiques de présenter une liste d’au moins 30 000 membres, adhérents ou sympathisants jouissant de leurs droits civils et politiques pour pouvoir déposer des candidatures.
Il fixe également des frais d’inscription variables selon les postes électifs.
Ces dispositions soulèvent une interrogation centrale : ce décret peut-il réellement empêcher une coalition aux liens criminels certains, telle que « Vivre Ensemble » et ses alliés du secteur privé, de financer massivement des candidatures, de présenter des listes sur l’ensemble du territoire et, in fine, de remporter les élections ?
Montants réclamés et dépendance au nombre de membres et de postes
Les frais d’inscription prévus sont les suivants (montants indicatifs issus du cadre électoral) :
• Présidence : 800 000 gourdes par candidat.
• Sénat : 120 000 gourdes par candidat.
• Députation : 60 000 gourdes par candidat.
• Conseils municipaux (cartel) : 18 000 gourdes.
• CASEC et postes locaux : Montants réduits (quelques milliers de gourdes par structure).
Ces coûts se multiplient selon le nombre de candidats et de listes présentées. Pour un parti ou une coalition non regroupée visant une couverture nationale complète (présidentielle, sénatoriale dans les départements, députation dans les circonscriptions, municipales et locales dans les communes et sections), la facture cumulée peut aisément atteindre 20 à 50 millions de gourdes, voire davantage, sans inclure les dépenses de campagne, de propagande, de transport et de vérification des listes.
Le seuil de 30 000 membres constitue une barrière supplémentaire : il exige une organisation territoriale, des ressources humaines et financières pour recruter, documenter et faire vérifier une base militante importante.
Les ajustements du 3 juillet confient davantage cette vérification au CEP, ce qui constitue un progrès relatif, mais n’élimine pas les risques de fraudes ou de pressions locales.
Le décret peut-il bloquer une coalition criminelle comme « Vivre Ensemble » ?
Réponse claire : non, il ne le peut pas de manière efficace.
Une coalition disposant de ressources issues du racket, du trafic ou de la captation illicite de fonds publics peut mobiliser sans difficulté les sommes requises.
Pour elle, les frais d’inscription représentent un simple coût d’entrée, largement couvert par ses revenus occultes.
Le seuil de 30 000 membres est tout aussi franchissable : recrutement forcé, incitations financières, inscriptions fictives ou doubles, ou alliances opportunistes avec des structures locales déjà sous influence.
Dans un contexte de fragilité sécuritaire et institutionnelle, la vérification par le CEP reste limitée dans le temps et les moyens.
Pire, le décret favorise indirectement les acteurs déjà puissants. Les petites formations ou mouvements citoyens sans ressources importantes sont exclus ou contraints à des regroupements diluants.
En revanche, une coalition organisée, disposant de réseaux territoriaux, de moyens de pression et de financement illicite, transforme ces exigences en formalités. Elle peut financer des centaines de candidatures, saturer le terrain et exploiter les faiblesses du processus (sécurité des bureaux de vote, contrôle du contentieux, observation internationale limitée) pour influencer ou remporter les scrutins.
Ainsi, loin d’empêcher « Vivre Ensemble » ou toute structure similaire de participer massivement et de viser la victoire, le décret risque de consolider les avantages des forces dominantes tout en réduisant la pluralité réelle du paysage politique.
Une réforme insuffisante face aux enjeux haïtiens
L’intention déclarée — décourager les candidatures fantaisistes et assainir le financement — est compréhensible dans un pays qui n’a pas organisé d’élections générales depuis plus d’une décennie.
Cependant, le texte manque de mécanismes robustes : traçabilité stricte et en temps réel des fonds, plafonnement sévère des dépenses de campagne, audits indépendants, sanctions pénales dissuasives et renforcement réel de l’indépendance du CEP.
Sans ces compléments, le décret du 2 juin, même modifié le 3 juillet, apparaît davantage comme un outil de régulation sélective que comme un véritable bouclier contre l’influence criminelle.
Il risque d’aboutir à des élections peu inclusives, contestées et potentiellement captées par les acteurs les mieux armés financièrement et militairement.
Haïti mérite mieux. Pour que le scrutin tant attendu de 2026-2027 marque un tournant démocratique, il faut aller au-delà des seuils quantitatifs et construire un cadre qui privilégie la transparence, l’égalité des chances et le contrôle citoyen réel.
Sinon, les règles formelles ne feront que masquer la persistance des logiques de puissance et d’argent occulte.

