Le 9 juillet 2026, le Conseil Électoral Provisoire (CEP) a lancé, via une note de presse, la formation des futurs Agents de Sécurité Électorale (ASE) dans plusieurs lycées du Grand Nord (Nord, Nord-Est, Artibonite, Nord-Ouest , Sud, Sud-Est , Centre, Nippes).
Cette initiative, prévue sur deux jours, vise à renforcer le dispositif opérationnel en vue de l’inscription des électeurs et des opérations électorales.
Sur le papier, il s’agit d’une mesure technique logique. Dans le contexte haïtien actuel, elle soulève cependant de sérieuses interrogations quant à sa pertinence et son réalisme.
Cette action intervient alors que les gangs armés contrôlent toujours une grande partie du territoire national, particulièrement dans l’Ouest et l’Artibonite, rendant illusoire toute sécurisation effective des centres de vote dans les zones sensibles.
Le rapport de M. Jack Christofides : un diagnostic lucide mais projetant un horizon incertain pour 2028
Les briefings et rapports récents de Jack Christofides, Représentant spécial pour la Gang Suppression Force (GSF) devant le Conseil de Sécurité des Nations Unies, dressent un tableau alarmant de la situation sécuritaire.
Malgré les opérations menées par la Police Nationale d’Haïti et les contingents internationaux de la GSF (ex-MSS), les groupes armés – notamment la coalition Viv Ansanm et d’autres alliances puissantes – maintiennent un contrôle estimé entre 80 % et 90 % de la zone métropolitaine de Port-au-Prince, avec une expansion inquiétante vers l’Artibonite, le Centre et d’autres départements.
Christofides et les rapports du Secrétaire général soulignent les progrès limités : quelques poches reprises dans la capitale, mais une capacité persistante des gangs à mener des attaques, à bloquer les routes nationales, à racketter la population et à perturber l’acheminement de l’aide humanitaire.
Le projet de représentation des principales zones du pays pour 2028, évoqué dans le cadre de la transition politique et de la préparation des élections générales, apparaît comme un objectif lointain et hautement conditionnel.
Ce diagnostic international révèle une dissonance majeure avec l’optimisme affiché par le CEP. Alors que l’on projette une restauration progressive de l’autorité de l’État d’ici 2028, les gangs continuent d’étendre leur emprise territoriale et économique. Former des agents électoraux dans des départements relativement plus calmes du Grand Nord est une chose ; assurer la tenue d’élections crédibles et inclusives sur l’ensemble du territoire en est une autre.
Le rapport Christofides met en évidence le risque que ces efforts restent fragmentés et incapables d’endiguer la violence systémique.
Les Agents de Sécurité Électorale face aux gangs : une mission impossible ?
La question centrale reste celle de l’efficacité réelle de ces ASE formés par le CEP. Comment ces agents, même bien entraînés, pourront-ils sécuriser des centres de vote situés dans des zones sous contrôle effectif des gangs ? Dans l’Artibonite ou les abords de Port-au-Prince, où des groupes comme Gran Grif ou d’autres factions imposent leur loi par la terreur, les ASE risquent d’être soit débordés, soit contraints à la neutralité passive, soit pire, cooptés ou menacés.
L’histoire récente des processus électoraux haïtiens montre que la violence gangstérisée ne se contente pas de perturber : elle dicte souvent les conditions de participation.
Des centres de vote ont déjà été incendiés, des agents électoraux intimidés et des électeurs empêchés d’accéder aux urnes dans le passé.
Former quelques centaines d’agents supplémentaires sans une stratégie globale de reconquête territoriale soutenue par la GSF et la PNH relève du vœu pieux.
De plus, la formation se concentre pour l’instant sur 8 departements. Qu’en est-il du département de l’Oeust ? Le CEP semble avancer par étapes, mais le temps joue contre lui. Si les gangs conservent leur capacité de nuisance, les élections risquent d’être reportées une fois de plus, ou organisées dans des conditions qui excluront de larges pans de la population, sapant ainsi la légitimité du futur gouvernement.
Perte de temps et gaspillage de ressources ? Une interrogation légitime
Il est difficile de ne pas voir dans cette initiative une forme de gaspillage symbolique de ressources limitées. Dans un pays où les besoins humanitaires touchent des millions de personnes déplacées, où l’économie est asphyxiée par le racket gangstérisé et où les institutions peinent à survivre, prioriser la formation d’agents électoraux sans garanties minimales de sécurité pose problème.
Les résultats semblent connus d’avance : une couverture géographique partielle, une participation inégale et un risque élevé de contestation violente des résultats. Le CEP, en multipliant les notes de presse et les formations sectorielles, donne l’impression de cocher des cases administratives pour satisfaire les partenaires internationaux, plutôt que d’affronter la racine du problème – le contrôle territorial des gangs.
Cette approche technique, déconnectée d’une stratégie sécuritaire robuste, risque de discréditer davantage l’institution électorale.
Les Haïtiens, fatigués des transitions interminables, perçoivent de plus en plus ces efforts comme des exercices cosmétiques.
Le rapport Christofides, en insistant sur la nécessité d’opérations intelligentes, coordonnées et soutenues pour démanteler les structures gangstérisées, invite à une plus grande cohérence entre le volet électoral et le volet sécuritaire. Sans cela, 2028 restera une projection lointaine et hypothétique.
Vers une exigence de réalisme
Le CEP doit être salué pour toute initiative qui fait avancer le processus, mais la critique constructive s’impose. Il est urgent d’aligner le calendrier électoral sur les réalités du terrain décrites par Christofides et les rapports onusiens. Cela passe par une priorisation claire : d’abord consolider la sécurité dans les zones stratégiques, ensuite former massivement et déployer des agents, enfin organiser des scrutins inclusifs.
Autrement, ces formations risquent d’entrer dans la longue liste des efforts bien intentionnés mais inefficaces qui ont jalonné l’histoire post-2010 haïtienne. Le peuple haïtien mérite mieux qu’un simulacre de processus démocratique.
L’heure n’est plus aux notes de presse optimistes, mais à une action concertée de la population organisée, réaliste et déterminée pour reconquérir le territoire national et la souveraineté du pays
Seule une telle approche permettra de transformer les projections pour 2028 en réalité tangible.

